de la revue 'L'Illustration' no. 4042 de 21 aout 1920
'Le Vent Tourne, à Varsovie'
de notre correspondant
Robert Vaucher

Lettre de Pologne

 

Les dernières nouvelles de Pologne sont des plus rassurantes. Varsovie semble sauvée et les armées bolchevistes battent en retraite sur plusieurs points. L'article qu'on va lire et qui fut écrit le 10 août laissait presque prévoir ce retour des choses. On y verra que les Polonais — dès qu'ils virent qu'une paix honorable était impossible — n'eurent plus qu'une idée, celle de résister jusqu'au haut. Cette héroïque résolution, le patriotisme qui anime les milliers de volontaires qui s'enrôlent chaque jour et le concours des officiers français vaudront peut-être à la Pologne de sauver sa capitale.

 

Varsovie, 10 août

La semaine dernière, au moment où les Soviets acceptaient îles pourparlers d'armistice le 30 .juillet à Baranôwice, l'opinion publique et la presse se montraient très pacifistes. La capitale, je vous le disais alors, semblait résignée. Devant les insuccès militaires, on se sentait trop fatigué pour réagir et l'on était prêt à signer la paix au plus tôt.

Le gouvernement chargé de négocier avec les Soviets avait été constitué de façon à montrer aux communistes moscovites que tout le pays voulait la paix, depuis les partis de gauche qui avaient les postes principaux, jusqu'aux partis de droite qui n'avaient accepté de faire partie de ce ministère que par esprit de solidarité nationale.

Le président du Conseil, M. Witos, est un paysan, qui a quitté vendredi dernier la capitale pendant deux jours pour aller faire ses moissons; il est le leader du parti agraire le plus important à la Diète.

Il m'a reçu, il y a quelques jours, dans le grand salon spacieux de la présidence du Conseil, en habit kaki, en bottes rustiques de cuir noir, s'abstenant toujours, en bon paysan galicien, de porter col et cravate. C'est un politicien rusé et madré qui fit son éducation parlementaire au Reichsrath viennois, excellent milieu pour s'instruire dans l'art des combinaisons de coulisse.

M. Witos ne parle malheureusement pas un mot de français, ni d'anglais; aussi ses conversations avec les diplomates de l'Entente sont-elles forcément restreintes; d'ailleurs, si le président du Conseil connaît à fond les questions agraires, il est, par contre, en politique étrangère, assez novice.

C'est M. Daszynski, le leader du parti socialiste galicien, un vieux parlementaire très habile, qui dirige en fait, quoique seulement vice président, la politique du gouvernement. M. Daszynski possède très bien notre langue. Avec sa belle tête de lutteur, ses yeux perçants, sa chevelure léonine, toute blanche, qu'il rejette parfois en arrière d'un geste brusque, il garde, même dans les entretiens intimes, quelque chose du tribun.

Il voulut bien m'indiquer à quelles conditions il serait possible à la Pologne de signer l'armistice et de traiter la paix: « JSJ'OUS demanderons, me dit-il, l'indépendance de l'Etat polonais, car nous ne concéderons jamais aux Bolcheviks le moindre droit de se mêler aux questions intérieures de notre pays.

» Aucun désarmement, sous quelque forme que ce soit, ne sera toléré, tout désarmement partiel ou total sera pour nous inacceptable. C'est un point sur lequel nous serons intransigeants.

» Nous demanderons que le droit de décider de leur sort soit accordé aux petites nations qui nous séparent de la Russie proprement dite. C'est le point cardinal de la politique émancipatrice de la Pologne. »

Pendant notre entretien, M. Daszynski réfuta les accusations d'ententophobie portées contre lui et me déclara que la Pologne, quel que soit son gouvernement, serait toujours obligée par sa situation géographique de faire une politique ententophile. « C'est, ajouta-t-il, une calomnie stupide de dire qu'il existe en Pologne un parti capable de renier l'amitié et la sympathie qu'on a toujours portées à la France, l'Angleterre et l'Italie. »

Au moment où il me faisait ces déclarations, M. Daszynski croyait encore que les Soviets étaient de bonne foi dans leurs désirs de mettre fin à la guerre et il espérait une paix dans le genre de celle octroyée à l'Esthonie.

 

 

Ces illusions ne furent plus permises après le retour des plénipotentiaires de Baranowice, qui avaient été mis dans l'impossibilité de communiquer avec leur gouvernement, et dont la seule note envoyée à Varsovie avait été sciemment dénaturée par les Bolcheviks. Ceux-ci l'ont d'ailleurs reconnu officiellement dans un protocole signé par leurs délégués.

Les nombreuses tergiversations auxquelles donna lieu l'envoi d'une délégation de paix à Minsk et la mauvaise foi des Bolcheviks ont produit ici un effet diamétralement opposé à celui qu'escomptaient les Soviets.

Elles ont enfin ouvert les yeux à ceux qui voulaient, malgré tout, garder un peu d'indulgence pour le gouvernement des Soviets et qui croyaient encore à ses promesses. L'opinion publique a été complètement transformée: on ne songe plus à la paix, et l'on ne se prépare plus qu'à la résistance. La presse a aussi changé de ton. Même le journal socialiste officiel Bobotnik (l'Ouvrier), le plus'fervent partisan de la paix, est devenu, depuis quatre jours, très belliqueux. Dans un leader intitulé « Résister », l'organe des socialistes polonais dit, entre autres choses: « La possibilité de conclure la paix a complètement disparu. Nous devons tous faire un grand effort pour opposer une résistance inflexible à l'ennemi. C'est à nous de faire un assaut suprême pour écraser les Bolcheviks à la porte de notre capitale. L'ouvrier et le paysan polonais sont obligés de mettre toutes leurs forces à la disposition des autorités militaires pour obtenir cette victoire définitive. »

L imminence du danger a secoué la capitale. Varsovie s'est réveillée de sa léthargie. Un mouvement patriotique merveilleux se dessine partout. Les volontaires ainuent. Les gardes civiques portant un brassard rouge et blanc, habillés élégamment ou vêtus de blouses de travail, coiffés du melon ou de la casquette, traversent les rues u un pas déjà martial pour aller, fusil sur l'épaule, faire l'exercice matin et soir. Les bataillons de femmes vont au front en chantant, le fusil décoré de fleurs.

Aujourd'hui surtout, les rues ont été excessivement animées. D'un côté, défilaient interminablement des troupes, des charrettes de tous genres, des trains, de l'artilerie, des divisions fatiguées rentrant du front et allant se reformer et se réorganiser.

De l’autre, passaient, en sens inverse, les nombreux détachements d'infanterie ou de cavalerie allant renforcer les lignes de défense.

Nous n'avons d'ailleurs, malgré la proximité du front, pas encore entendu un seul coup de canon, même lointain. Aucun avion ennemi n'est venu nous rendre visite. Il paraît que les Bolcheviks n'ont plus actuellement d'appareils en état de prendre l'air. Il faut s'en féliciter, car les mesures prises pour protéger la population civile contre les bombardements aériens sont dérisoires. Un communiqué officiel a simplement annoncé que, dès que la population entendrait les sirènes, elle devrait se hâter de se mettre à l'abri... sous les portes cochères! Voilà certes une innovation qui fera sourire les Parisiens.

Hier, de grandes processions religieuses ont parcouru la ville et une centaine de milliers de fidèles se sont réunis sur la grande place du Zamek où un autel avait été dressé et décoré aux couleurs nationales.. Le cardinal Kakowski, qui assistait aux prières qui furent dites pour la délivrance de la ville, vient de lancer une proclamation invitant les fidèles à s'engager dans les bataillons de volontaires. « Que ceux, dit-il, qui ne peuvent porter des armes aillent creuser des tranchées. Ce n'est pas la crainte qui doit nous guider, mais la voix de la Patrie qui appelle au secours. Le travail est autorisé le dimanche et les jours de fête. En avant, à vos postes, pour Dieu et la Patrie. »

Les murs se sont couverts d'affiches et de proclamations. De grands placards peints en couleurs vives engagent les passants à s'enrôôler, ils se moquent des réfrac taires ou maudissent les déserteurs. Certains d'entre eux sont caractéristiques et attirent tous les regards. Les affiches que nous reproduisons ici se passent de commentaires et frappent l'imagination des gens du peuple qui ne savent souvent pas lire.

 

 

L'effet produit est excellent, toutes les associations se mettent à la disposition du gouverneur militaire. Le pont de la Vistule lui-même a déjà ses gardes volontaires. Ce sont les membres du « Club des Rameurs ». Les étudiants continuent de s'engager, les ouvriers socialistes organisent des détachements civiques. Pour équiper les volontaires, des quêtes sont faites chaque jour dans les rues et donnent des sommes importantes. Les journaux font des éditions spéciales et notre confrère Tygodnik Illustrowany, l'hebdomadaire illustré de Varsovie, s'est vendu avec grand succès au bénéfice des soldats, dimanche dernier, dans des camions ornés d'affiches appelant les volontaires aux armes. Il n'est jusqu'aux détachements de « Faucheurs de la mort de Kosciuszko » qui ne se soient réorganisés comme autrefois, t»our partir, armés de leurs longues faux, montés sur de petits chevaux nerveux de la campagne varsovienne, à la rencontre des cavaliers rouges.

Le gouvernement n'a pas voulu encore quitter la capitale. S'il y est forcé, il se dirigera soit sur Cracovie, soit sur Poznan (Posen). Le personnel et les archives de toutes les légations et de tous les consulats ont déjà été évacués sur cette dernière ville. Seuls les chefs de postes diplomatiques sont restés à Varsovie.

Ce soir, une grande manifestation a eu lieu devant le palais occupé par le général Weygand et la mission militaire du général Ilenrys. Précédée de bannières de corporations et d'associations religieuses, une foule de plusieurs milliers de manifestants est venue acclamer la France et remercier les officiers français de l'aide qu'ils apportent à la Pologne. Des discours vibrants ont été prononcés par cinq orateurs, qui demandèrent la collaboration complète de la mission militaire et acclamèrent le maréchal Foch et le général Weygand.

Au moment où le général Henrys est apparu au balcon, une ovation monstre qui dura plusieurs minutes l'accueillit. Il remercia la foule et, au nom du général Weygand retenu à un conseil militaire, affirma que tous les officiers français continueraient à travailler, autant qu'il leur serait permis de le faire, à la défense de Varsovie.

Cette manifestation indique nettement que le peuple réclame la coopération complète avec les Alliés pour sauver la Pologne et arrêter définitivement la ruée rouge vers l'Occident.

Robert Vaucher

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