de la revue 'L'Illustration' no. 3773 de 26 juin 1915
'Venise en État de Guerre'
par Robert Vaucher

Italie en Temps de Guerre

 

Venise, 19 juin 1915

En rentrant en Italie, après quelques mois d'absence, on est frappé de voir avec quel ordre s'accomplit la mobilisation et quelle discipline la population a su s'imposer. Le peuple italien a toujours été ennemi de toute organisation; il détestait toute intrusion de l'Etat dans sa vie privée. Maintenant, il se soumet à toutes les règles de police, il met une bonne grâce à observer scrupuleusement les règlements et à plier son esprit indépendant aux exigences militaires.

C'est une révolution pacifique qui a bouleversé les habitudes de laisser aller et d'indifférence du peuple et lui a donné les qualités d'ordre et de discipline qui lui manquaient.

Au fur et à mesure que l'on approche de la zone des armées, on se sent, plus souvent, en pensées avec ceux qui, là-haut, dans les montagnes du Trentin, luttent pour délivrer les terres « irredente » du joug autrichien.

Il devient, d'ailleurs, très difficile de se rendre compte de ce qui se passe dans les régions que l'on traverse, car les fenêtres doivent être hermétiquement closes et les stores baissés. Impossible d'admirer le paysage et de surprendre de jolies scènes militaires. Les wagons sont des prisons, et les carabiniers, qui se promènent le long des couloirs, sont prêts à mettre la main au collet de l'imprudent se hasardant à enfreindre la consigne.

Je me suis donc trouvé à Venise sans trop savoir comment.

Bien plus que Rome, la ville des lagunes donne l'impression de l'état de guerre. Le long des canaux, grands et petits, les gondoles et les petites chaloupes à vapeur sont chargées de soldats de toute arme.

Sur la place Saint-Marc, des officiers s'amusent à jeter du grain aux pigeons affamés. De jolies filles, portant avec une grâce exquise le châle vénitien, accompagnent des rappelés qui s'en vont à la caserne, leur bagage à la main. Sur la Piazzetta, on travaille ferme pour mettre le palais ducal à l'abri des attaques des aviateurs autrichiens.

Venise se prépare, Venise est prête à la lutte. L'ennemi peut venir, il trouvera les Vénitiens à leur poste.

Il me souvient d'une conversation que j 'eus à Eome, il y a quelques mois„ avec M. Albert Besnard, dans un de ces ravissants petits « studio » de la Villa Médicis, cachés dans la verdure et les fleurs: « Pensez, me disait le maître, à la chose horrible que serait un bombardement de Venise! Il faut s'attendre à tout avec ces barbares!^ Que ferions-nous si Venise subissait le sort de Louvain ou de Reims? Où irait-on lorsque, le cœur ulcéré, on a besoin d'aller se retremper dans un monde de douceur et de beauté? »

Cette crainte était celle de beaucoup. On redoutait que Venise ne dût se résigner à être la part du feu, et que la déclaration de guerre de l'Italie ne fût immédiatement suivie du bombardement de la vieille cité des Vénètes.

Il n 'en est rien, heureusement, mais les Vénitiens prennent toutes les mesures pour que, le cas échéant, un bombardement produise le moins de dégâts possible.

 

La Toilette de Guerre des Monuments

Tous les monuments de Venise ont reçu une toilette de guerre: les uns, comme la fameuse statue équestre de Bartolomeo Colleoni, disparaissent sous un échafaudage compliqué; les autres se contentent de murailles de briques renforçant les frêles colonnes de marbre, ou simplement d'une redoute de sacs de sable protégeant les œuvres de valeur contre les éclats d'obus.

La vieille église de Saint-Marc n'a pas vu, depuis 976, de telles transformations. Les quatre chevaux de bronze doré, dont elle était si fière, que le doge Dan-dolo rapporta de Constantinople, en 1204, ont été descendus du portail principal et mis, comme de vulgaires chevaux de bois remisés après une fête foraine, dans un endroit sombre et triste où personne ne peut venir les admirer. Pauvres coursiers! Il y a moins d'un siècle que, descendus du gracieux arc du Carrousel et revenus de Paris, ils avaient repris leur place au fronton de la basilique. Est-il donc dans leur destin de ne jamais trouver un socle à l'abri des vicissitudes?

Sur la façade, les vieilles mosaïques furent soigneusement masquées; les boules dorées, surmontant les cinq coupoles, furent entourées de toile grisâtre.

A l'intérieur, on se croirait facilement, n'étaient les mosaïques merveilleuses des douzième et quinzième siècles, dans un chantier de construction. Partout des amoncellements énormes de sacs de sable masquant complètement le baptistère, l'autel, les différentes chapelles. Les cinq cents colonnes de marbre oriental, qui ont des chapiteaux si variés, les ont vus disparaître dans des sortes de caisses de bois.

Les quatorze statues de marbre du quatorzième, surmontant le jubé et représentant saint Marc, la Vierge et les apôtres, sont emmaillotées et semblent de gros bébés informes roulés dans leurs langes.

 

 

Le Palais des Doges

Le palais ducal a subi, lui aussi, une transformation complète, intérieure et extérieure.

Il s'agissait de mettre à l'abri des bombes les trésors inappréciables de la salle du Collège, de la salle du Conseil des Dix ou de celle du Sénat. Il importait de renforcer les colonnades et de masquer les magnifiques dentelles de marbre du palais des Doges.

M. Corrado Ricci, directeur des Beaux-Arts, à Rome, a bien voulu m'autoriser à visiter ce palais en état de guerre.

Sous l'aimable direction de M. Max Ongaro, intendant des monuments de Venise, et de M. Ugo Ojetti, le savant critique d'art qui prit, avec une belle ferveur, parti contre la Kultur dévastatrice, et est actuellement sous-lieutenant de génie attaché à la protection des monuments, je parcourus l'édifice du haut en bas.

Rien n'a été laissé au hasard. Une soixantaine d'ouvriers travaillent, depuis le début de la guerre, à mettre en sûreté les toiles et les marbres du palais.

A l'extérieur, les chapiteaux des colonnes du portique, et spécialement les sculptures des angles, de la porte délia Carta et du pont de la Paille, disparaissent derrière des tours de maçonnerie. Le magnifique escalier des Géants, aux broderies de marbre si finement ouvragées, qui est le monument le plus précieux de la première renaissance vénitienne, est protégé par des centaines de sacs de sable, tandis que, à l'intérieur de la cour, les remarquables puits de l'Alberghetti et de Nicolo de Conti, au bronze modelé avec un art si admirable, ne tonnent plus, dans la cour déserte, que deux amoncellements de matériaux. La loge extérieure qui fait le tour de l'édifice, et d'où l'on jouit d'une vue superbe sur la place Saint-Marc et l'île de San Giorgio, est actuellement barrée par d'innombrables poutres de bois destinées à renforcer les légères colonnades et à empêcher qu'un obus ne fasse trop de dégâts.

Mais c 'est à l'intérieur surtout que la transformation est profonde. Toutes les peintures ont été enlevées des murs. Cinq mille sept cents mètres carrés de toiles ont été ainsi mis à l'abri des obus. C 'est un sacrilège de mesurer au mètre carré les œuvres du Titien, de Véro-nèse, du Tintoret, de Zelotti, de Longo, mais il fallut, matériellement, le faire et trouver les rouleaux nécessaires au transport et à la conservation de ces chefs-d'œuvre.

On imagine le travail qu'il fallut pour rouler la toile du Tintoret, représentant le Paradis, et qui a 25 mètres de long sur 10 mètres de large.

Les rouleaux de bois sur lesquels les chefs-d'œuvre des peintres vénitiens ont été enroulés ont 80 centimètres de diamètre. Les toiles ont été préalablement recouvertes d'une gaze légère, qui s'enlève très facilement et qui protège la peinture contre tout frottement.

Les peintures des plafonds ont toutes été descendues, et M. Ongaro se propose, après la guerre, d'en faire une exposition avant de les replacer aux endroits pour lesquels elles ont été peintes. Vues de près, ces toiles, que l'on avait l'habitude de contempler de très loin, sont des révélations. On remarquera avec étonnement que bien des modernes ne sont pas plus hardis que les classiques qui peignirent les toiles des plafonds du palais ducal.

Les grandes salles sont maintenant vides et désolées; de cinq en cinq mètres, un tas de sable, sur lequel est plantée une belle pelle neuve, alterne avec un extincteur. Jour et nuit des gardiens sont à leur poste, et, si une bombe incendiaire arrivait, le feu serait rapidement maîtrisé. Les poutrelles de bois qui soutiennent la toiture ont été enduites de produits destinés à les rendre incombustibles.

Tous les plus petits détails ont été prévus. Dans les salles des appartements des doges, les merveilleuses cheminées de marbre aux frises délicates ont été également protégées par plus de cent cinquante sacs de sable et un échafaudage spécial.

La belle peinture du Titien, Saint Christophe, qui se trouve dans l'escalier conduisant de l'appartement du doge à la chapelle, est invisible derrière ses barricades. S. M. la reine Marguerite elle-même ne pourrait plus voir cette fresque pour laquelle elle a une si grande admiration.

C'était une naïve croyance du moyen âge que, si l'on voyait saint Christophe, on ne mourrait pas de mort subite ce jour-là. C'est pour cela que l'on fit peindre un saint Christophe partout où le doge passait chaque jour, de manière à ce qu'il fût obligé de le voir. Or, la reine mère, visitant un jour le palais des Doges, admira fort la peinture du Titien et envoya un peintre en prendre une copie qu'elle fit placer dans son automobile.

Dès lors saint Christophe fut le saint protecteur des automobilistes. Les belles voitures de la Croix-Rouge, qui filent rapidement le long des routes alpestres du Trentin, ont presque toutes un saint Christophe qui devra préserver d'accidents les petits soldats blessés qu'elles ramèneront à l'arrière.

 

Les Églises et le Campanile

L'œuvre de protection des monuments ne s'est d'ailleurs pas limitée à Saint-Marc et au palais ducal.

Les aéroplanes lancent deux sortes de bombes: l'une, éclatant dès qu'elle atteint, dans sa chute, un corps dur, est employée lorsque l'on veut atteindre un campement, une colonne en marche, par exemple; l'autre, qui n'explose qu'après un peu de temps, est celle que l'on choisit lorsque l'on veut arriver à détruire un bâtiment, dans l'intérieur duquel elle a pu pénétrer.

Or, les toitures des églises de Venise sont en forme de dômes alors que, pour résister à la force de projection, il conviendrait d'avoir des toits en pente forte, de façon que l'obus en tombant fasse ricochet et ne produise qu'un dommage insignifiant lorsqu'il éclatera. On s'est donc mis à construire des toitures supplémentaires, inclinées à 60 degrés, des sortes de pyramides, allant de la lanterne à la coupole, et n'offrant aux projectiles aucune surface qu'ils puissent heurter normalement.

« Nos aviateurs, me disait M. Ongaro, nous ont dit que l'ange de Saint-Georges était très visible; aussi l'échafaudage que vous voyez a-t-il été construit de façon à pouvoir entourer la statue d'un drap blanc et bleu dont la teinte se confond avec le ciel vénitien. »

L'ange du Campanile a lui aussi revêtu une chemise de laine grisâtre et, ce matin, le vent, soufflant en rafales, s'était introduit entre la statue et son enveloppe. De la place Saint-Marc on voyait les ailes de l'ange du Campanile frissonner, se gonfler, comme prêtes à l'emporter dans un monde plus serein.

Les Autrichiens ont fait courir le bruit que des stations radiotélégraphiques et des canons contre les aéroplanes avaient été installés sur le Campanile de Saint-Marc et sur celui de Saint-Georges-Majeur. C'est une calomnie digne des destructeurs de Malines, Louvain et Reims. Je puis vous affirmer que rien de ce genre n'a été préparé, ni sur les campaniles, ni sur aucune des églises de la ville.

Si les Autrichiens n'ont pas d'autre crainte, ils peuvent venir tranquillement, comme ils l'ont fait lors de leur dernier vol, jeter des bombes à l'endroit où se trouvent groupés les hôpitaux et les barques de la Croix-Eouge. Mais ne redoutent-ils pas une autre surprise? On a vu de grands oiseaux, qui ne paraissaient pas autrichiens, tournoyer ces jours-ci au-dessus des lagunes.

Robert Vaucher

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