de la revue 'L'Illustration' no. 3792 de 6 novembre 1915
'La Première Blessure de Venise'
par Gabriel Taure / Robert Vaucher
 
Destruction d'une Fresque de Tiepolo
par une Bombe Autrichienne

 

Pauvre Tiepolo! Le délicieux artiste, qui chanta si bien la joie de vivre, vient d'être victime de la barbarie allemande; et le premier édifice vénitien endommagé par ceux qui prétendent agir au nom de Dieu est une église, la Chiesa degli Scalzi, l'église des Carmes déchaussés, qui dressait sa façade baroque sur le grand canal, à côté de la gare.

Ce voisinage, d'ailleurs, ne lui portait point bonheur; avant d'être la cause de sa destruction — car l'avion devait viser la voie de chemin de fer — il ne permettait guère aux voyageurs de s'y arrêter: pressés, à l'arrivée, de trouver une gondole, ou, au départ, de retenir leur place, ils négligeaient le monument qui. à vrai dire, à côté des autres églises de Venise, si riches en merveilles, n'offrait qu'un mince régal à leur exigeante curiosité.

Sa seule gloire était le grand plafond, qu'on dit être aujourd'hui complètement effondré, où Tiepolo avait représenté la Translation de la sainte maison de Lorette.

On sait que, d'après la légende, lors de la prise de Saint-Jean-d'Acre par les infidèles, la petite maison de Nazareth fut transportée par des anges dans un village dalmate, puis, trois ans plus tard, près de Recanati, dans un bois de lauriers (laureto). Pour les pèlerinages qui y affluèrent aussitôt, s'élevèrent la ville de Lorette et la grande église qui abrite la divine maison, comme, à Assise, la vaste et froide coupole de Sainte-Marie des Anges abrite l'humble chapelle de la Portioncule.

Bien que la fresque eût noirci et fût rayée par deux grandes fentes, sa voûte d'or et d'azur répandait dans toute l'église une lumineuse gaieté. A beaucoup même, cette peinture semblait profane et j'avoue que je n'aimais guère les grandes jambes nues, trop pareilles, qui formaient, dans un angle, un groupe assez disgracieux. Mais, cette réserve faite, il n'y avait qu'à admirer l'éclat et le coloris de l'œuvre, les raccourcis d'une extrême hardiesse, la prestigieuse habileté de l'artiste pour qui peindre un plafond fut toujours un jeu. Dans un envol tumultueux des anges emportent la maison mystique sur laquelle la Vierge se tient debout. Tandis qu'une grande Renommée — qu'on retrouve dans tant d'œuvres de Tiepolo — annonce le miracle à l'univers, des groupes un peu confus, à un angle du plafond, symbolisent les Hérésies qui fuient épouvantées.

C 'était vraiment un ensemble magnifique, qui gagnait, d'ailleurs, à.être examiné en détail. Trop longtemps, à nos yeux mal avertis, Tiepolo ne parut qu'un charmant improvisateur, qu 'un virtuose en qui s'incarnait toute la folie du dix-huitième siècle vénitien. Quand on a vu toute son œuvre et notamment ses innombrables fresques, en Vénétie, on se fait une autre idée du peintre qui, loin d'être un artiste de décadence, est un maître non seulement de grâce, mais de science et de force. Ce soi-disant improvisateur fut un travailleur acharné; il n'y a qu'à voir les nombreuses esquisses qu'il fit pour des œuvres qui semblent, tant l'exécution est habile, jaillies d'un seul jet. Les artistes qui ont le don ne font pas sentir l'effort.

Pour ce plafond des Scalzi, il nous reste justement une superbe ébauche, précieusement conservée dans la collection d'un artiste vénitien. Plus belle même et sans les défauts de la fresque, elle suffira pour évoquer celle-ci et pour rappeler aux générations futures comment la Kultur allemande, au vingtième siècle, entendait la protection des œuvres d'art.

Gabriel Taure

 

Une Visite aux Ruines

Dès que fut parvenue à notre connaissance la nouvelle de l'odieux attentat commis contre Venise, et qui a causé à l'église des Carmes un désastre irréparable, nous avions demandé à notre correspondant italien, M. Robert Vaucher, de se rendre s'il se pouvait à Venise, afin de voir par lui-même les ruines amoncelées par les bombes autrichiennes. Il nous envoie, avec une photographie vraiment impressionnante, le récit de sa visite qu'on va lire.

 

En accourant de Rome afin de constater les dégâts causés à cette charmante église des Scalzi par le bombardement tudesque, je gardais, je l'avoue, quelques illusions. J'espérais que l'on avait exagéré les mauvaises nouvelles; que la célèbre fresque de Gianbattista Tiepolo, qu'on nous dépeignait comme réduite en poudre, avait pu être endommagée grièvementj mais enfin subsistait en partie. Quelle erreur était la mienne!

Dès le moment où, en compagnie de l'ingénieur Rupolo, chargé de diriger les travaux de déblaiement, je franchis le seuil de l'église, c'est une stupeur: la catastrophe est complète. De cette nef, aimable spécimen du style barocco, il ne subsiste à peu près que les quatre murs. La toiture entière est tombée, et, à travers les fines membrures de la charpente, le doux ciel crépusculaire de Venise rayonne. Du plafond et de la fresque illustre, qui mesurait 250 mètres carrés, et qui recouvrait la majeure partie de la voûte, il ne subsiste qu 'un amas de matériaux sur le sol, des lattes, des briques, du plâtre, la cendre d'un chef-d'œuvre.

Un détail sur lequel 'on attire mon attention ajoute à l'infamie de ce crime absurde et lâche: une plaque de marbre, encastrée dans la façade de l'église, porte une inscription rappelant que François-Joseph — lui-même! — fit restaurer le sanctuaire des Carmes déchaussés.

Il y avait deux mois qu'à Venise on n 'avait plus eu la visite des aviateurs autrichiens, lorsque le dimanche soir, 24 octobre, vers 10 h. le ronflement des moteurs ennemis se fit entendre là-haut. Quatre avions planaient dans le ciel vénitien.

Port heureusement, la première des bombes qu 'ils jetèrent fut la seule qui fit des dégâts. Elle pénétra au beau milieu de l'église des Scalzi, traversant la toiture et le plafond, et vint exploser avec un bruit terrible sur le pavement. Un déplacement d'air formidable se produisit dans le grand vaisseau bien clos. Le plafond, qui n'offrait évidemment qu'une résistance assez faible, fut soulevé par cette vague, puis, de 18 mètres de hauteur, s'abîma sur le sol: la Translation de la sainte maison de Lorette avait vécu!

Il faut rendre aux aviateurs autrichiens cette justice qu'ils ne crurent pas avoir parfait leur œuvre de destruction. A trois reprises il revinrent à la charge, multipliant de tous côtés les jets de bombes et s 'acharnant, avec une pure fureur de vandales, à atteindre et Saint-Marc, et le palais ducal, et le palais royal qui lui fait face et qui abrite la fameuse Bibliotecu Martiana. Deux bombes incendiaires furent dirigées sur Saint-Marc et le palais ducal, et éclatèrent en projetant dans la nuit des gerbes de feu. L'une tomba à 4 mètres du portique de la bibliothèque. Les vitres du palais ducal furent brisées par les explosions.

Attestant, d'ailleurs, qu'il s'agit là d'un attentat prémédité, un communiqué autrichien se vante de l'exploit, — en exagérant encore mensongèrement, selon la coutume, le succès de l'expédition: « Venise est en flammes. Nos aviateurs ont été guidés dans la nuit par la lueur des incendies qu'avaient provoqués nos bombes. » Voilà l'expression sincère des désirs et des ambitions du grand état-major autrichien. Dans le même temps, le Fremdenblatt qualifiait les troupes du général Cadorna de « hordes garibaldiennes impies ». L'hypocrisie donne quelque piment au sacrilège.

Maintenant, on peut me demander ce qu'ont fait, en ces circonstances, les aviateurs français, si pleins d'entrain, si vigilants, dont L'Illustration, la première, a signalé la présence à Venise, et qui sont chargés, avec leurs camarades italiens, de protéger la calme beauté de la Reine de la Mer.

Ils étaient à leur poste, certes, et si les avions ennemis n'ont jamais pu réussir, jusqu'ici, à endommager les ouvrages militaires qui protègent Venise, c'est grâce à la bonne garde qu'ils montent. Mais la situation même de Venise, au milieu de sa lagune, au bord de l'Adriatique, en fait une place particulièrement difficile à protéger.

On comprend, en effet, qu'un aéroplane survenant du côté de la mer, où son passage n'a pu être ni aperçu ni signalé par des postes d'observation, atteindra aisément le but, puisqu'on ne le découvre guère qu'à 8 à 9 kilomètres. Pour peu qu'il soit doué d'une grande vitesse, il peut donc accomplir son œuvre néfaste avant que les avions de la défense soient à même de lui donner la chasse. C'est ainsi que put être perpétré le crime des Scalzi.

Robert Vaucher

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