- de la revue 'L'Illustration' no. 3954 de 14 décembre1918
- 'Sur les Routes du Tyrol'
- Notes et Photographies de Notre Envoyé Spécial
- Robert Vaucher
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« L'illustration » en Autriche
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Innsbruck, 24 novembre
A la frontière autrichienne, Buchs, la dernière station suisse, est presque déserte. Les troupes neuchâteloises, qui montaient la garde afin d'empêcher les soldats autrichiens, en retraite, de pénétrer sur le territoire fédéral, sont parties depuis deux jours. La douane se passe sans difficultés. Une demi-heure plus tard, sans avoir rencontré une seule sentinelle le long de la voie, nous arrivons à Feldkirch.
Sur le quai, deux soldats gris bleu, portant au bras un brassard rouge et blanc, s'occupent, avec l'aide de quelques civils qui ont, eux aussi, un brassard aux couleurs nationales, de faire entrer les voyageurs dans la salle d'inspection des bagages. Un sous-officier vise les passeports et, en quelques minutes, les formalités sont terminées. Pour la première fois depuis plus de quatre ans, je n'ai pas besoin de faire un exposé complet de mes faits et gestes durant la guerre pour obtenir l'autorisation d'entrer dans un pays étranger!
Tout marche ici avec un ordre parfait. Les trains partent et arrivent à l'heure, mais les express sont supprimés à cause du manque de charbon. Les wagons-postes portent encore l'aigle bicéphale et j'ai observé que les établissements publics ont conservé les armes des .Habsbourg. Nulle part je ne remarque de drapea.ux rouges. Tous les soldats que nous rencontrons dans les petites stations alpestres qui s'échelonnent de Feldkirch à Landeck ont remplacé sur leurs képis le chiffre impérial par des cocardes aux couleurs des différentes provinces pour montrer qu'ils sont socialistes. Us l'accompagnent parfois d'un ruban rouge.
A Landeck, je descends du train pour me rendre compte plus exactement de l'état des routes après le passage des 400.000 soldats en retraite qui ont traversé le Tyrol du 31 octobre au 10 novembre.
A la sortie de la gare, je croise les premiers détachements d'alpins italiens qui vont occuper ce soir la bourgade. Ils sont couverts de poussière, la marche a été longue, mais ils sont joyeux et chantent gaiement des refrains- du « bel paese ».
Le brouillard, qui pendant toute la journée nous avait empêché de jouir du paysage, ravissant par son pittoresque et sa variété, s'est dissipé. Cette course en automobile, au crépuscule, le long de l'étroite vallée de l'Inn, est d'un charme indéfinissable. Çà et là pourtant, sur la route déserte, des autos-camions abandonnés gisent sans pneus ni moteur, souvent à demi défoncés. Ils rappellent qu'une grande armée, rentrant dans ses foyers après la débâcle, a passé là.
Les rues d'Innsbruck sont ce soir très animées. Les premiers soldats italiens arrivés ce matin, au grand étonnement de la population qui ne s'attendait pas à voir occuper la ville, font des patrouilles dans les quartiers les plus peuplés. Ils croisent, à chaque instant, des soldats tyroliens de la garde nationale portant le brassard rouge, blanc, rouge. Ces ennemis d'hier sont armés et ont baïonnette au canon. Ils ne se saluent pas, mais se témoignent une indifférence complète, comme si la guerre était déjà une vieille histoire.
L'avance des Italiens au delà du Brenner, le fait que des villes et villages complètement allemands sont occupés par les troupes du général Diaz, et que les hommes en âge de servir sont internés en Italie, inquiètent pourtant la population. De tous côtés, j'entends la même demande: « Les Alliés appliqueront-ils les principes du président Wilson? Les droits des nationalités seront-ils sauvegardés, ou aurons-nous un irrédentisme dans le Tyrol allemand comme nous l'avons eu dans le Tyrol italien, pendant de si longues années? »
Un officier de chasseurs tyroliens me raconte comment s 'est produite la débâcle:
« Depuis le 7 octobre, les Hongrois manifestaient leur mécontentement d'être sur le front italien au moment où l'avance alliée en Serbie devenait de plus en plus menaçante. Bientôt toute la division magyare quitta le front. Les différents mouvements nationalistes commencèrent à s'organiser et les conseils nationaux rappelèrent à eux les troupes de leurs circonscriptions. On ne savait plus pour qui l'on se battait puisque, de fait, l'Autriche-Hongrie n'était plus un Etat unique, mais une série de groupements nationaux rappelant, pour défendre leur indépendance, les régiments qui étaient au front.
» Grâce à une censure excessivement rigoureuse, on avait réussi à empêcher les troupes de première ligne d'apprendre ce qui se passait à l'intérieur du pays. C'est pourquoi les troupes italiennes rencontrèrent au début une certaine résistance. Mais, derrière les premières lignes, il ne restait absolument rien.
» Beaucoup de généraux abandonnèrent leurs troupes pour fuir les premiers, craignant la colère de leurs hommes. Il est remarquable que, dans ce désordre, il ne se soit pas produit plus de scènes de violences. »
A Innsbruck, le commandant de place avait perdu toute autorité sur les soldats; les autorités civiles s'occupèrent de l'organisation d'une garde nationale qui prit le nom de « Volkswehr » (armée du peuple). Cette troupe n'a rien de la garde rouge bolchevique. Les soldats ont conservé leur uniforme gris bleu et portent simplement un brassard aux couleurs de la république.
J'ai été reçu, au joli palais du Landhaus, égayé par les ravissantes fresques d'Asam, par le président du conseil national tyrolien, M. Schraffl. Il m'a exposé la situation actuelle du Tyrol. Au moment où se constituait à Vienne la république austro- allemande, les députés tyroliens au Landsrat et au Reichsrat se réunirent et formèrent un conseil national pour liquider la situation et travailler à consolider le nouveau régime. Tous les partis politiques donnèrent leur adhésion. Le conseil se compose actuellement de 11 membres du parti populaire conservateur, de 6 libéraux de 3 sociaux démoçratique, lunion est complète entre les représentants des diffé rentes tendances. On ne remarque nulle part le moindre mouvement bolchevik.
Nous ne voulons pas nous réunir à l'Allemagne, me dit M. Schraffl, nous et emandons que notre Tyrol allemand reste entier et puisse faire partie intégrante de la république de l'Autriche allemande. »
La situation alimentaire est grave, mais la situation économique, par contre, excellente. Les paysans ont gagné beaucoup d'argent pendant la guerre et, me déclare un directeur de banque, ont payé toutes les hypothèques qu'ils avaient sur leurs terres. Les banques ont quintuplé leur capital.
A Salzbourg
Salzbourg, 25 novembre
Il fait un affreux temps de fin novembre, ce matin, à mon arrivée à Salzbourg.
La pittoresque petite ville est, elle aussi, tout à fait tranquille. Le flot de soldats rentrant du front a, pendant quinze jours, produit un certain désordre dans les rues et sur les voies de chemin de fer, puis tout est rentré dans le calme. On n'a aucun acte de pillage de propriété privée à déplorer, mais il a fallu protéger les dépôts militaires contre les soldats qui trouvaient tout naturel de s'y approvisionner avant de regagner leurs foyers.
Le régiment de Salzbourg est rentré en ville, en ordre, après avoir remis aux troupes italiennes les postes dont il avait la garde à Bozen.
Les partis bourgeois seraient très disposés à conclure une alliance avec la Bavière. Au contraire, les socialistes sont plutôt attirés vers Berlin, dont le régime républicain socialiste leur paraît plus avancé que celui de Bavière qu'ils taxent de bourgeois.
M. Eobert Preussler, président du gouvernement de Salzbourg, est un socialiste convaincu. Il me déclare, d'une voix rauque, que les véritables ennemis du peuple autrichien ont été, pendant cette guerre, les spéculateurs et les profiteurs qui se sont enrichis pendant que le peuple mourait de faim. Le président est, comme tous les
socialistes, un partisan enthousiaste de l'union avec l'Allemagne. N'est-ce pas de là que viendront les apôtres pacifistes qui doivent démocratiser l'Europe? Il est tout étonné que je ne partage pas son admiration pour les socialistes berlinois et que je trouve leur beau zèle, pacifiste et démocrate, un peu tardif.
Vienne la Morte
Vienne, 26 novembre. Il neige à gros flocons. Il fait froid; le train n'est pas chauffé, car il faut ménager le charbon. La nuit tombe quand nous rencontrons, peu avant Linz, un long train emmenant en Hongrie un régiment de la 37e division de honved. C«s troupes sont en ordre parfait; elles arrivent de Strasbourg avec leurs sections de mitrailleuses au complet. Les hommes racontent que les Allemands ne voulaient pas, jusqu'à ces derniers jours, les laisser partir d'Allemagne et que seule l'approche des Français a obligé Berlin à autoriser les Hongrois à rentrer chez eux.
Nous voici enfin à Vienne: des êtres émaciés se pressent sur le quai et, à la sortie de la gare, nous offrent pour quelques hellers de porter nos bagages.
Jusqu 'à la semaine dernière il était impossible de trouver une-voiture. Aujourd'hui, il y en a, car les chevaux sont revenus du front, mais dans quel état! Deux haridelles m'emmènent bientôt, moyennant 50 couronnes, à une allure de tortue jusqu 'à l'hôtel à travers des rues désertes et obscures.
La joyeuse Vienne des chansons et des valses est morte. Vienne, depuis trois semaines, supporte un second blocus: à celui de l'Entente sont venus s'ajouter les blocus hongrois au Sud et tchèque au Nord. Elle ne reçoit plus ni vivres, ni charbon; elle a faim et elle a froid.
Dans les rues, les solda,ts à brassard rouge, blanc, rouge de la « Volkswehr » (l'armée du peuple) se promènent seuls, lentement, en faisant des patrouilles. La neige continue de tomber, recouvrant d'un grand linceul blanc cette ville qui se meurt de misère.
Robert Vaucher