- de la revue 'L'Illustration' no. 4045 de 11 septembre 1920
- 'Les Tribulations des Délégués de la Pologne'
- Lettre de Notre Correspondant de Varsovie
- Robert Vaucher
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Lettre de Pologne
A Minsk
Ainsi que nos lecteurs l'ont vu dans un précédent article, notre correspondant de Varsovie n'avait pu rejoindre à Minsk la délégation polonaise. Désireux cependant ilt recueillir les impressions que les délégués rapporteraient de leur séjour parmi les troupes muges, et de leurs entretiens avec les commissaires bolcheviks, il est allé attendre leur retour à Terespol, petite ville de la région de Brest-Litowsk.
Relater toutes les péripéties de son voyage à travers un pays marécageux dont les ponts ont été brûlés, dont les routes existent à peine, sciait ici impossible. Notn correspondant, tour à tour pris dans des toumentes de pluie et de vent, arrêté par de» patrouilles signalant l'ennemi à quelque» centaines de mètres, et obligé d'interrompre son voyage à plusieurs reprises, son automobile ne fonctionnant plus, fut à Terespol quelques heure» avant les délégués.
Ceux-ci arrivèrent le 20 août, à 11 h. 30. Ils furent accueillis avec joie par le général Borlecki, commandant la 3e division qui tient le front devant Brest-Litowsk, et par les journalistes polonais qui les attendaient. Ils manifestèrent leur satisfaction d'être délivrés de la surveillance bolchcviste. Ils gardaient de Minsk le souvenir d'une véritable geôle, et manger à leur faim ne fut pas leur moindre plaisir.
Sur la route de Brest-Litowsk à Siedlce, notre correspondant put interroger tout à loisir les délégués, qui lui firent de leur séjour à Minsk le récit qu'on va lire. Le peintre polonais Norblin, qui assista à la conférence comme soldat attaché à l'état-major du gênéral Listowski, voulut bien lui remettre quelques croquis exécutés à Minsk et qui illustrent fort originalement cette page d'histoire.
C'est au moment le plus tragique de l'encerclement de Varsovie, dans la nuit du vendredi 13 au samedi 14 août, que les délégués de paix étaient arrivés aux avant- postes polonais devant Nowo-Minsk. Après avoir traversé une zone de tran chées occupées par de faibles détachement', ils s'étaient trouvés en face des premières sentinelles rouges. Devant la piètre mine et la misère des envahisseurs de la Pologne, ils avaient éprouvé une douloureuse surprime. C'était donc devant ces troupes fatiguées, aux uniformes en lambeaux, que les Polonais avaient fui!
À côté des soldats, deux commissaires, d'une élégance forcée, blouses russes et grandes bottes, portaient sur la tête un casque de cuir noir orné d'une grande étoile rouge. Ce casque, que tous ne portent pas encore, mais qui va, paraît-il, devenir la coiffure soviétiste officielle, est de provenance tartare. Il a quelque chose de moyenâgeux par sa forme conique et ses bords relevés en arrière qui peuvent servir de protège-oreilles. Inauguré par les commissaires voyageant dans le train de Trotzky, il indique un grade élevé dans la confrérie rouge.
Après un contrôle minutieux des papiers de la mission, le voyage se poursuivit. En tête, en queue et au centre de la colonne d'automobiles et de camions polonais, une automobile rouge emmenait commissaiies et soldats.
En passant à Kaluszin les délégués furent étonnés de voir que la plupart des maisons privées avaient déjà arboré le drapeau rouge à leurs fenêtres. « Toute cette traversée de la Pologne occupée, me disait un des délégués appartenant au parti paysan, fut pour nous un véritable chemin de croix. Ce qui nous fut le plus douloureux, ce fut d'entendre les moqueries et les railleries des petits Juifs, arborant orgueilleusement la cocarde communiste et déclarant que la Pologne était bien morte. »
Au cours du voyage, les soldats de l'escorte ne cachèrent pas aux délégués leur lassitude de la guerre. L'un d'eux leur déclara que depuis dix ans il était sous les armes sans avoir pu revoir son village, situé dans les forêts de Sibérie, et qu'il ne désirait qu'une chose: la paix et la liberté de rentrer chez lui. Beaucoup se plaignaient du système de délation qui règne dans l'armée et de la menace constante d'êtie fusillé sur la dénonciation d'un des nombreux espions, admirablement répartis dans tous les détachements par les anciens policiers de l'Okhrana.
Les moujiks eux non plus ne sont pas contents. On les prend de force dans leurs villages, ou les oblige à atteler leurs chevaux et à partir avec leur attelage pendant des centaines de verstes avec les longs convois des armées en marche. Ils ne peuvent plus cultiver leur terre, et le manque de chevaux pour les travaux agricoles les oblige à porter les gerbes de blé sur leur dos, des champs au village.
Les officiers, anciens officiers de l'état-major russe, qui accompagnaient la délégation connais aient admirablement les noms et les postes des officiers d'état- major polonais: leur service d'espionnage fonctionnait dans la perfection.
Le dimanche soir, à l'arrivée à Brest-Litowsk, la délégation fut obligée d'assister à un meeting communiste, avec fanfare et drapeaux rouges, dans lequel des commissaires affirmèrent la joie de la population d'être délivrée du joug « des seigneurs polonais ».
Après un voyage en chemin de fer, où les délégués durent s'entasser à plus de quatre-vingts dans un wagon-salon et un wagon de première classe mis à leur disposition, la mission arriva enfin, le lundi soir 16 août, à Minsk. Les rues étaient désertes. Craignant une manifestation de sympathie, les Bolcheviks avaient même interdit d'ouvrir les fenêtres ou de les éclairer. Escortée de cosaques trottant de chaque côté des voitures, la délégation atteignit enfin les deux maisons séparées par un petit jardin qui lui étaient assignées comme résidence et dans lesquelles elle allait vivre des jouis difficiles.
Le mardi matin 17. à 10 heures bolcheviques (7 heures polonaises, car l'heure moscovite avance de trois heures sur celle de l'Europe centrale), une sonnerie de clairon réveilla les délégués, cétait le trompette polonais que jouait Madélon, une Madelon alerte et victorieuse qui semblait être un présage des jours heureux qui allaient venir. Ce fut elle qui devint le matin l'air de la diane et le soir celui de la retraite. Qui eût jamais pensé que cet air, qu'on a appelé la « Marseillaise des poilus », serait un jour le signal officiel de nos alliés polonais à un congrès de paix chez les Bolcheviks!
Les chambres à coucher des délégués étaient déjà habitées à l'arrivée de la délégation par une nombreuse vermine. Les lits manquaient de draps ou étaient d'une saleté repoussante. Il fallut une démarche diplomatique du secrétaire de la délégation polonaise chez son collègue bolchevik pour arriver à faire changer une taie d'oreiller.
Il y a cinq semaines seulement que les Polonais ont quitté Minsk et la ville est déjà devenue méconnaissable. Le change officiel obligatoire établi par Moscou de deux roubles soviétistes pour un mark polonais (alors qu'à Kiew j'ai payé en mai dernier un mark polonais pour 100 roubles et même 150 roubles soviétistes) a appauvri toute la population. Les prix en roubles sont très élevés; c'est ainsi qu'une paire de bottes vaut 80.000 roubles, ce qui fait 40.000 marks, soit dix fois plus cher qu'à Varsovie. Une livre de pain noir coûte 400 rouilles, et le reste à l'avenant. Le coiffeur demande 200 roubles pour faire la barbe.
Dans ces conditions, on comprend combien le peuple qui souffre de la f'aini est hostile aux nouveaux occupants.
Les délégués ressentirent bientôt eux-mêmes les suites du manque de vivres. Les repas qui leur étaient servis dans leur habitation (il leur était strictement défendu de manger au restaurant ou de se faire apporter des victuailles) étaient tout à fait insuffi ants. Le pain noir, pâteux, parsemé de nombreux morceaux de pail'e, rendit malade la. plupart des délégués, et le député paysan M. Dabski, vice-ministre des Affaires étrangères et président de la délégation, fut plusieurs jours alité, des suites d'une mauvaise alimentation.
Les délégués polonais ne jouissaient d'aucune liberté, Ils ne sortaient qu'en automobile, escortés de soldats rouges. Il leur fallait, pour entrer dans un magasin, en demander l'autorisation et démontrer la nécessité de leurs achats, qui n'étaient tolérés que chez le marchand indiqjué par le garde rouge. Tant pis s'il n'avait pas l'objet demandé!
Aucun membre de la délégation n'avait le droit de s'entretenir avec la population. Un chauffeur, ancien habitant de la ville, ayant reconnu sa femme dans la rue et ayant échangé quelques mots avec elle, celle-ci fut arrêtée le lendemain.
Le dimanche 22 août, les délégués obtinrent, après trois heures de discussion. d'assister à une messe. On les pria de se rendre par groupes de dix personnes dans les différentes églises. Le président de la délégation, M. Dabski, et quelques délégués purent entrer dans la cathédrale. Les fidèles, très émus, s'écartèrent à leur vue et leur laissèrent occuper le premier rang. La messe était dite par l'évêque de Minsk. Au moment de l'invasion bolcheviste, ce dernier, s'étant occupé de l'évacuation des Polonais, avait refusé de prendre place dans le dernier train. « Je resterai, avait-il. dit, avec ceux qui sont obligés de rester. J'attendrai les Bolcheviks sur les marches de l'autel. » Il tint sa promesse et s'emploie aujourd'hui de toutes ses forces à réconforter la population si éprouvée par la terreur rouge.
Après la messe, l'évêque s'approcha de la délégation et, cédant à un sentiment bien naturel de sympathie, il tendit la main à M. Dabski et voulut prononcer quelques mots. A peine avait-il ouvert la bouche qu'un commissaire bolchevik se précipitait et le repoussait brutalement. Les délégués durent se retirer en silence au milieu de la foule qui les saluait en s'inclinant, et les voûtes de la cathédrale retentirent bientôt du bruit des sanglots de tout ce peuple qui ne pouvait plus contenir son émotion. Seuls, les deux commissaires juifs passèrent avec un sourire ironique sur les lèvres.
Violant toutes les règles de droit international, les Bolcheviks n'autorisèrent pas les délégués à communiquer librement par radios avec leur gouvernement. Il leur fut interdit d'envoyer aucune communication sans passer par Moscou, et aucun des messages transmis par le ministre des Affaires étrangères prince Sapieha n'arriva à destination. Le but était d'isoler complètement la délégation afin qu'elle ignorât tout de la situation militaire qui devenait, pour les Bolcheviks, de plus en plus critique.
Cependant, les radiographistes polonais obtinrent le droit d'écouter une demi-heure par jour à leurs appareils. Ils demandèrent à recevoir le radio de 12 h. 15 et purent ainsi capter chaque jour le communiqué polonais. A cette heure là, toute la délégation réunie, anxieuse, attendait et sentait après chaque communiqué son espoir renaître. Et les privations, les vexations et provocations bolcheviques leur furent dès lors faciles à supporter. Ils avaient chaque jour le grand réconfort do savoir leur patrie victorieuse et presque délivrée.
Quels furent les résultats de la conférence de Minsk? Le prince Sapieha me le disait hier: « Elle n 'a pas été inutile. Elle a déblayé le terrain et permis de jeter les bases des discussions de Riga, qui seront ainsi plus rapides. Il sera facile maintenant de conclure une paix réclamée par les deux partis. »
Les délégations ne tinrent à Minsk que quatre séances plénières. Elles eurent lieu dans une salle où, sur les murs blancs, se détachaient de grands portraits, peints en rouge, de Lénine, Trotzky, Karl Marx, Tolstoï, entourés de guirlandes de papier.
Les commissaires de la délégation moscovite avaient des physionomies énergiques et peu banales.
A la dernière eéance, Daniehewsky, président de la délégation, déclara que les quinze points des conditions de paix soviétistes n'étaient point un ultimatum, mais une thèse devant servir de base aux discussions. Cependant, quelques instants après, devant l'attitude inflexible des délégués polonais, le chef de la délégation demanda à M. Dabski de bien vouloir tout simplement indiquer les conditions de paix de la Pologne. Cette volte-face était la meilleure preuve que la Pologne était désormais sauvée, et libre.
Robert Vaucher