de la revue 'L'Illustration' no. 3825 de 24 juin 1916
'Sur le Front Italien du Trentin'
par lettre de notre envoyé spécial
Robert Vaucher

l'Arrêt de l'Offensive Autrichienne

illustrations autrichienne et allemande

 

Vallarsa-Pasubio, 14 juin 1916

J'ai retrouvé Vicence aussi calme et tranquille que je l'avais vue l'an dernier lors de ma première visite au front italien. Personne ne semble s'y être douté de la possibilité d'une descente des Autrichiens dans la riche plaine vicentine. Tandis que mon automobile file à toute allure du côté de Schio, faisant se cabrer les magnifiques chevaux des lanciers au drapeau noir que nous rencontrons, je ne puis m'empêcher de songer aux radios que les Autrichiens lancent dans le monde entier et qui sont recueillis par les stations italiennes. Ils affirment que la panique règne dans toute la Haute Vénétie, que les populations effrayées s'enfuient du côté de Milan, que les villes de Schio, Thiene, Bassano sont détruites. Il n'en est rien heureusement. Jamais, comme par cette belle matinée de juin, je n'ai admiré la beauté de cette région verdoyante si parfaitement cultivée qu'elle semble un grand jardin. Les villages se succèdent, propres et animés. De temps à autre nous croisons de longues, d'interminables caravanes de mulets ou de charrettes, descendant des montagnes pour aller chercher des ravitaillements en vivres et en munitions.

Nous entrons dans la vallée de la Leogra, qui se fait de plus en plus étroite. Bientôt nous remontons la route en lacets, grimpant les contreforts du Pasubio. Les troupes deviennent plus nombreuses, le canon tonne d'une manière terrible répété par l'écho de roche en roche. En arrivant au sommet du Passo, ou Piano délie Fugazze, nous rencontrons les premiers convois de blessés portés sur des brancards et arrivant des positions de la Vallarsa où l'on se bat actuellement.

Il me faut bientôt descendre d'automobile et, accompagné d'un officier d'état-major, je gagne à pied un observatoire d'où l'on peut suivre toute l'action en Vallarsa.

 

 

De toutes les montagnes de cette partie du front, entre l'Astico et l'Adige, le Pasubio est la plus haute et la plus étendue. De forme excessivement irrégulière, tout hérissé de pics et de rochers étranges, il constitue un bastion formidable contre lequel les Autrichiens ont vu se briser leurs assauts. Mais si, au Sud, il est d'accès très difficile, au Nord, et c'est par là que l'ennemi attaque, il est beaucoup plus aisé à atteindre.

Nos alliés rencontrent donc des difficultés de ravitaillement dont il est malaisé de se rendre compte si l'on n'a pas visité les positions. La température là-haut, à 2.236 mètres, est très basse. Hier il y avait 6 degrés au-dessous de zéro et certaines positions tenues par les alpins sont recouvertes de 1 m. 20 de neige. Un médiocre chemin muletier peut seul servir aux transports.

 

 

Mon guide me fait l'historique des opérations dans cette vallée que les lecteurs de UIllustration connaissent déjà. «La prise de Col Santo nous obligea,me dit-il, à rectifier toutes nos lignes de Vallarsa à Val Terragnolo. Nous avions réussi à avoir des postes avancés jusque sur la rive droite du Terragnolo. Quand l'attaque en masse eut lieu, nous dûmes nous retirer sur nos premières lignes au pied de Col Santo et de Monte Maggio. Mais la violence du tir des 305, 380 et 420 devint si forte que les positions, malgré l'héroïsme des défenseurs, n'étaient plus tenables. Les Autrichiens combattaient sur leur terrain; ils connaissaient toutes les cotes. Pas un coup de canon n'était ptrdu. Tous arrivaient, avec une merveilleuse précision, il faut le reconnaître, sur le point visé, et les pièces qui tiraient étaient si nombreuses que les lignes de barrage ne présentaient pas de vide. D'autre part, Col Santo, avec ses deux pointes, offre plusieurs routes d'invasion par lesquelles l'infanterie ennemie pouvait arriver à tourner la position et en faire prisonniers les défenseurs. Monte Maronia perdu, on dut évacuer les troupes de Val Terragnolo, et, lors de la chute de Monte Maggio, la position des défenseurs du Col Santo et de la Vallarsa devint intenable. Il fallut se retirer sur le Pasubio et former une ligne de défense allant de Coni Zugna à Cima Mezzana, descendant, à mi-chemin de Cima Carega, au fond de la vallée où coule le Leno, remontant devant Chiesa les contreforts arides de Soglio dell'Incudine, atteignant enfin le massif du Pasubio.

» Vouloir se maintenir au Pozzacchio, à Mattassone ou à Valmorbia, où les ouvrages défensifs contre les attaques menées par la route de Rovereto étaient importants, cet? 't s'exposer à être tourné par les troupes s'avançant à droite du Leno par Col Santo et à gauche par Zugna Torta. La possession de Vallarsa avait pour les Autrichiens une grande importance, car elle leur ouvrait trois voies d'accès vers l'Italie. La première, la plus large et la plus aisée, par Piano délie Fugazze, le long de la belle route des Oolomites aboutissant à Schio par Valli dei Signori. La seconde, à la gauche de la vallè?, par Monte Meso et Passo Campogrosso, permettant de descendre sur Staro et de rejoindre la route des Dolomites à Valli dei Signori. La troisième enfin, longeant les sommets, allant de Coni Zugna à Cima Mezzana, Cima Levante, Cima Carega, Monte Obante et, par la vallée de l'Agno, permettant de gagner Recoaro.

» Actuellement toutes les trois sont barrées et les Autrichiens, voyant que Coni Zugna, dont les pointes rocheuses se profilent dans le ciel bleu, était imprenable, que Passo di Buole leur avait coûté plus de 7.000 hommes en vain, que le Pasubio semblait se jouer des assaillants, tentèrent un mouvement tournant qui, jusqu'à maintenant, n'a eu aucun succès. Maîtres du Passo délia Borcola, ils descendirent la Posina et portèrent tous leurs efforts sur Corno di Pasubio, Forni Alti et Col di Xomo. Appuyés par leur artillerie, ils renouvelèrent jusqu'à ces derniers jours leurs attaques de ce côté afin de gagner Val Leogra sans avoir besoin de conquérir le Pasubio; mais les troupes italiennes les repoussèrent brillamment. Actuellement l'action se borne à des combats d'artillerie, l'ennemi ayant porté toute son infanterie plus bas, au Sud de la Posina, afin de tenter de s'emparer du Novegno. Jusqu'ici, malgré l'action intense de l'artillerie (des 305 viennent de faire leur apparition sur le haut plateau de Tonezza,) tous les assauts ont été repoussés avec de grosses pertes pour l'ennemi. »

 

 

...Aujourd'hui, en Vallarsa, l'artillerie seule est en action. Le canon tonne sans cesse des deux côtés, et de temps à autre la vallée retentit du crépitement des mitrailleuses. Le combat pour la possession du Parmesan, position importante en face de Chiesa, car elle permet de battre toute la rive gauche du Leno, s'est terminé hier par une victoire complète des troupes italiennes.

Toute la rive droite du RioRomini est maintenant aux mains de nos alliés dont les positions de Coni Zugna longent la crête jusqu'aux rochers dominant les forêts entre Cima Levante et Cima Mezzana. Les alpins, de leurs refuges dans les roches, descendent à chaque instant dans les bois couvrant les pentes rapides de Cima Mezzana et de Passo di Buole. La forêt est nettoyée peu à peu et la position des Autrichiens sur les pentes de Passo di Buole, rendues rougeâtres par la canonnade, devient très précaire. Le Lohner oriental est complètement reconquis et depuis cinq jours les fantassins italiens, commandés par un de leurs généraux les plus distingués, ont repris l'offensive.

La lutte fut d'une âpreté terrible. En rentrant à Piano délie Fugazze, je croise un jeune officier que j'avais rencontré, il y a quinze jours, dans un des salons aristocratiques de Rome. Il avait, dans la nuit, au cours d'une reconnaissance avec sa patrouille, capturé au fond de la vallée 27 prisonniers et pris 2 mitrailleuses. C'était tout ce qui restait d'une compagnie de Kaiserjaegers de 200 hommes. Tous les officiers avaient été tués. Les survivants avaient voulu tenir jusqu'au bout, mais ils ne cachaient pas leur joie d'être prisonniers et d'avoir finalement un peu de repos.

L'offensive russe, dans ce secteur tout au moins, ne semble pas avoir allégé la pression des Autrichiens. Ceux-ci paraissent, au contraire, vouloir venger leurs défaites sur le front russe en obtenant une victoire au Trentin; mais rien ne fait prévoir qu'ils aient des chances de réussite, maintenant que l'armée italienne s'est par tout ressaisie.

Robert Vaucher

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