de la revue 'L'Illustration' no. 3824 de 17 juin 1916
'l'Offensive Autrichienne dans le Trentin'
par Robert Vaucher

Sur le Front Italien

 

Zone de guerre, 10 juin 1916

Au loin le canon tonne. Jour et nuit c'est le même roulement sourd que l’écho répète de cime en cime. Depuis vingt-sept jours la lutte est acharnée.

Du village où je vous écris, l'on entendit tout à coup, après des mois de tranquillité, un grondement lointain qui se rapprocha bientôt, de plus en plus violent et inquiétant. Allait-on se battre dans ces belles campagnes de la Haute-Vénétie? Les barbares feraient-ils de Vicence et de Vérone ce qu'ils firent de Reims, d'Arras ou d'Ypres?... Soudain le canon a cessé de se rapprocher. Il tonne toujours, mais sans effrayer désormais. Et on peut maintenant envisager la situation avec optimisme.

Les Autrichiens savaient où trouver le point faible du front italien. Ils avaient remarqué que les deux divisions occupant le secteur de l'Adige à la Brenta s'étaient souvent avancées trop loin sans avoir leurs secondes lignes suffisamment fortifiées. Le commandement italien avait ordonné de retirer, sur plusieurs points, des pièces de moyen ou de gros calibre installées sur des emplacements trop exposés.

Le 14 mai, dans la nuit, près de 2.000 pièces de canon ouvraient un feu d'enfer sur les positions italiennes du Trentin. Il est bien difficile d'établir dans un terrain aussi montagneux une ligne de défense ininterrompue. Il faut souvent se contenter de fortifier les crêtes et de les relier les unes aux autres par un système défensif imposé par la nature plutôt que par un plan d'état-major. Celui qui attaque a l'avantage de choisir le point du front sur lequel il portera son effort. Les difficultés de ravitaillement empêchant le défenseur d'avoir partout des troupes nombreuses, il aura forcément à supporter une période défavorable jusqu'à ce qu'il ait pu faire entrer en ligne ses réserves. C'est ce qui arriva dans l'offensive du Trentin, et le mérite du chef d'état- major italien est justement d'avoir réussi à parer le coup avant que les Autrichiens arrivent dans une région riche et industrielle. Voyant ses premières lignes absolument bouleversées par l'ouragan de feu, Cadorna eut immédiatement l'intuition du parti à prendre. Il donna un ordre de retraite si rapide que, pendant deux jours, les 20 et 21 mai, les troupes autrichiennes perdirent le contact avec les soldats italiens. L'ennemi trouva tout à coup le vide devant lui. Plusieurs points demeurèrent abandonnés après la retraite italienne — opérée, comme le dit un communiqué officiel, en dehors de la pression de l'ennemi — vingt-quatre et même quarante-huit heures sans être occupés par les Autrichiens.

Le général Cadorna enlevait ainsi à l'assaillant un avantage énorme, celui d'utiliser ses positions fortifiées comme base pour la grosse artillerie. Au lieu de permettre à l'ennemi de poursuivre une troupe démoralisée par la défaite, le commandement italien dressa devant l'offensive autrichienne une muraille solide de troupes fraîches amenées en hâte de la plaine.

Les camions automobiles jouèrent au Trentin le même rôle qu'à Verdun. Cadorna, admirablement secondé par le général Porro qui est son intime collaborateur, réussit à transporter en deux jours les divisions capables de soutenir le choc. Tandis que l'on pouvait craindre que le moral des troupes fût atteint par la nouvelle de la retraite, les divisions provenant des garnisons de la plaine allèrent au feu avec un entrain splendide. Il ne s'agissait plus d'une guerre de conquête: il fallait défendre l'Italie. Et les interminables files de camions gris, chargés de soldats blancs de poussière, semblaient mener ces derniers à quelque fête champêtre. Les fantassins portaient à l'oreille, ou piquées à la casquette, les fleurs lancées tout le long du parcours par les jolies filles du Frioul. On chantait, mais de temps à autre le silence se faisait. Les automobiles croisaient des groupes de réfugiés des régions envahies, montagnards habitués à la vie rude de ces hauts plateaux, fortement attachés à leurs pâturages et à leurs forêts, mais dont les pères ont trop souffert sous les Autrichiens pour qu'eux- mêmes, aujourd'hui, n'abandonnent pas tout plutôt que de retomber sons le joug étranger.

L'archiduc héritier Charles-François-Joseph qui commandait nominalement l'offensive, et qui vient d'être remplacé par l'archiduc Eugène, avait, par tous les moyens, excité ses troupes à la haine contre l'Italie. « Si la paix générale n'est pas signée, disait-on aux 18 divisions autrichiennes lancées contre les 2 divisions italiennes du Trentin, c'est par la faute des Italiens. Dès que vous serez dans les plaines vénitiennes, la paix arrivera fatalement. »

Les prisonniers autrichiens sont très déprimés. Les officiers leur criaient, lorsqu'ils montaient à l'assaut du Monte Cengio ou de Coni Zugna: « En avant! Courage! Quand nous serons sur la montagne, vous verrez Venise! » Ils s'aperçoivent avec effroi que derrière les premières lignes il y en a d'autres, que les troupes y sont nombreuses, que les munitions y abondent.

Après vingt-sept jours d'offensive, la pression sur les deux ailes italiennes a considérablement diminué. L'ennemi s'est rendu compte qu'il est insensé de s'acharner contre Coni Zugna ou contre les lignes de l'Adige. Il cherche aujourd'hui à rassembler toutes ses forces afin de tenter un coup contre la moyenne Brenta et de tourner les troupes combattant en Val Sugana. Mais l'eau manquant partout sur les hauts plateaux, le ravitaillement d'une masse considérable d'hommes y est fort compliqué. D'autre part, depuis quelques jours, les Autrichiens semblent moins prodigues de leurs munitions. Les dépôts, faits d'après des calculs qui ne prévoyaient pas une aussi longue résistance, commencent-ils à s'épuiser? Une chose est certaine, c'est que leurs pertes furent énormes et que la pression russe empêchera l'état-major autrichien de remplir les vides, qui s'élèvent jusqu'à 60 % des effectifs engagés.

A Trente, se trouvait une division de cavalerie de 20.000 sabres, destinée à poursuivre l'ennemi dans les plaines de la Vénétie. Or, on nrétend que ces cavaliers démontés sont maintenant envoyés au front pour renforcer les divisions les plus éprouvées. L'ennemi a compris qu'il fallait rénoncer à une descente sur Schio ou Thiene.

Je remonterai demain, moi aussi, les routes poussiéreuses qui conduisent aux hauts plateaux...

Robert Vaucher

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