de la revue 'L'Illustration' no. 3783 de 4 septembre 1915
'Les Deux Routes de Trente'
Lettres et Photographies de Notre Envoi Spécial
Robert Vaucher

Sur le Front Italien

 

Vérone, 25 août 1915

Quel contraste entre les neiges et les glaciers du Stel-vio, de l'Adamello, de Monte Cristallo ou de Cevedale, dont je vous parlais la semaine dernière, et les riantes vallées aboutissant aux lacs d'Idro et de Garde. Là-haut les alpins se battant, par un froid terrible, dans une nature sauvage et inhospitalière; ici les régiments cantonnés dans des villages perdus parmi les oliviers et les vignobles en espalier.

Après avoir longé le lac d'Idro où les montagnes couvertes de forêts se mirent dans l'eau d'un bleu sombre, notre automobile pénètre dans le Val Giudicaria, traverse un pont et se trouve en territoire conquis.

Lodrone, le premier village que nous rencontrons, ne se distingue en rien des villages italiens sitvés de l'autre côté de la frontière. Ce sont les mêmes maisons blanches sur lesquelles sont peintes des enseignes en langue italienne, les mêmes types, le même dialecte, les mêmes usages.

La guerre n'a rien modifié: les Autrichiens ont fui devant les bersagliers, emmenant autant que possible avec eux les habitants suspects de sentiments italophiles et laissant ceux qu'ils croyaient acquis à la monarchie dualiste. Ici et là on remarque des traces de combat; des maisons sont trouées par des obus; mais en général le pays a peu souffert de la lutte qui permit aux Italiens de s'emparer de positions importantes.

D'une hauteur admirablement fortifiée, je peux dominer la vallée. Voici les lignes autrichiennes protégées par le fort de Por, que les Italiens comptent bientôt transformer en fort Porro. Il ne tire presque jamais, comme la plupart des forts du bas Trentin que les Italiens ont rendus impuissants en plaçant de l'artillerie sur tous les sommets conquis. Us ont réussi ainsi à entourer les ouvrages autrichiens; l'étau se resserre chaque jour et il est certain que bientôt, des positions, paraissant impossibles à prendre sans sacrifier beaucoup d'hommes, tomberont les unes après les autres comme des fruits mûrs qu'un souffle de vent suffit à faire choir de l'arbre qui les portait.

A nos pieds, le village de Condino, battu par le feu autrichien, a été évacué. Dans ses rues règne un silence de mort, les patrouilles seules le traversent en allant aux avant-postes.

Les lignes de tranchées italiennes sont impossibles à découvrir. Elles sont en ciment armé, spacieuses, avec toutes les commodités possibles pour que l'homme puisse bien tirer. Fraîches en été, chaudes en hiver, ces tranchées imperméables, sur lesquelles on a placé une forte couche de terre empêchant les obus de causer aucun mal, sont absolument invisibles. Le gazon a poussé et, quand je passe, les paysans fauchent l'herbe sur la seconde ligne, avec autant de calme que si les Autrichiens n'avaient jamais existé.

De temps à autre, la vallée s'emplit du bruit sourd du canon et l'on voit les shrapnels tomber sur les fortifications ennemies, formant un nuage blanc qui s'évapore peu à peu dans l'air transparent de cette belle matinée d'août.

Tandis que nous quittons la large vallée où coule la Chiese pour monter dans les gorges conduisant au lac d'Ampola, nous rencontrons une automobile filant rapidement aux avant-postes. Des tentes grises étagées des deux côtés de la route, sur les pentes rapides des hautes montagnes de la vallée d'Ampola, les soldats accourent et un grand cri part de toutes les poitrines: « Evviva il Re! » C'est, en effet, l'automobile royale. Le souverain salue ses soldats, et tout le long de la route c'est la même ovation.

Victor-Emmanuel vient de visiter les premières lignes.

Sur le lac de Garde les hydravions volent rapidement d'une rive à l'autre, et, de Malceline, nous distinguons fort bien Riva, où les Autrichiens ont amené des renforts. Ils défendent avec acharnement les rives enchanteresses de ce lac qu'ils avaient cherché par tous les moyens à germaniser. Là, comme ailleurs, ils devront reculer et le « Benaco », avec ses oliviers laissant tomber leurs branches argentées dans les îlots bleus, ses plantations d'orangers et de citronnisrs, sss maisons blanchies à la chaux mettant une note claire sur les pentes verdoyantes du Monte Baldo, redeviendra un lac italien. *

Dans le bassin de l'Adige également, les Italiens ont avancé avec prudence et succès. Rovereto est menacé de deux côtés: par le val Lagarina au fond duquel coule l'Adige aux flots grisâtres et par celui de Vallarsa qu aboutit, à travers la chaîne du Pasubio, à la jolie ville de Schio, le Manchester d'Italie.

Je viens de longer ces deux vallées jusqu'aux extrêmes avant-postes italiens. J'ai vu, à 7 ou 8 kilomètres de distance, les premières maisons de Rovereto et j'ai la conviction absolue que les efforts désespérés des Autrichiens pour rompre les lignes italiennes s'avançant chaque jour et prenant convn3 dans une pince la seconde ville du Trantin, seront inutiles.

Les villages conquis des deux côtés de l'Adige sont complètement italiens; seuls les avis autrichiens, menaçant d'une amende de 2 à 200 couronnes les automobilistes qui commettront des excès de vitesse, nous permettent de voir que nous sommes dans la nouvelle Italie. Des plaques toutes neuves indiquent les noms des rues. A Ala il y a déjà la rue Victor-Emmanuel-III, la rue Salandra, la place Antonio-Cantore, du nom du valeureux général qui prit la ville et qui fut tué, dernièrement, en inspectant des premières lignes au Cadore.

Au sortir d'Ala, nous sommes accompagnés par un officier d'état-major jusqu'aux avant-postes. Les villages de Santa Margherita et de Serravalle sont presque déserts. Rien que des soldats, qui ontjélujlomicile dans les maisons éventrées par les obus.

La première ligne de tranchées, qui part de la rivière et qui monte jusqu'au sommet des montagnes formant la chaîne du Coni Zugna, est une merveille. Les hommes sont à leur poste dans de véritables casemates recouvertes de verdure. Un train blindé, que les Autrichiens ont lancé il y a quelques jours contre les positions italiennes, a été reçu par un tel feu de mitrailleuses et d'artillerie qu'il a dû faire machine en arrière sans avoir causé aucun dommage à nos alliés.

De l'autre côté de l'Adige, la fusillade crépite quand nous arrivons aux avant-postes. Ici le génie italien a creusé dans le rocher des grottes spacieuses, d'où les canons à tir rapide dominent les villages et hameaux de Marco, Ravazzone, Mori, Ischia, destinés à être bientôt les avant-postes des vaillantes troupes au milieu desquelles nous circulons.

La seconde pointe italienne s'avançant sur Rovereto, malgré tous les obstacles accumulés par les Autrichiens, emprunte la magnifique route de montagne, large et très bie i entretenue, reliant cette ville à Schio et traversant l'ancienne frontière à Piano délia Fugazze (1.157 mètres d'altitude).

Cette route, qui est une des plus belles voies de tourisme, passe dans un pays charmant. Les montagnes n'y sont pas aussi sévères que dans la Valteline ou dans la vallée ds la Gindicaria. Les sapins croissent jusqu'à mi-pente et les pâturages montent souvent tiès haut jusqu'aux sommets rocheux tachetés de touffes d'herbe verte.

Sur toutes les cimes de quelque importance les Italiens ont amené de l'artillerie. Ce n'était pas un jeu de transporter à 1.400, 1.800 ou même 2.000 mètres des pièces capables de battre avec succès les positions autrichiennes de Biaena, Stivio, Cima Bassa, dominant Rovereto.

Il fallut commencer par élargir le sentier menant au sommet, couper les arbres, faire sauter les rochers, aplanir assez le chemin pour que le canon pût y passer sans enfoncer dans des ornières trop profondes. Puis l'on revint aux méthodes antiques:!es chevaux et les mulets ne pouvant s'aventurer dans de tels chemins, ce furent les soldats eux-mêmes qui traînèrent les canons. Il fallut environ 1.500 hommes pour hisser un canon de 149 au sommet d'une des hauteurs conquises à la baïonnette. Trois équipes de 500 à 600 hommes chacune furent formées et, à tour de rôle, elles tirèrent sur les longues cordes dont furent munies les pièces. On avançait lentement mais gaiement.

— Nos hommes, me racontait un officier, n'ont jamais été aussi joyeux qu'une nuit où nous dûmes transporter une grosse pièce sous le feu de l'ennemi. Si l'opération avait été faite de jour, nous aurions été terriblement bombardés. Ce fut vers minuit, à la lueur de quelques torches, que nous partîmes. Le travail semblait surhumain, mais nos hommes étaient si gais, ce soir-là, que le transport s'effectua au milieu des éclats de rire et des plaisanteries. Quelques-uns portaient vne mandoline ou une guitare en bandoulière et, dans les instants de repos, le visage en sueur, ils jouaient les plus jolies chansons napolitaines.

« On va montrer aux Autrichiens ce que vaut l'armée des mandolinistes, comme nous appellent les journaux austro-allemands, déclaraient-ils en riant. Quelles têtes ils feront quand, demain, nos 149 donneront un cencert! »

Quand nous sommes arrivés au sommet, à l'aube, concluait l'officier, nos soldats étaient très fatigués, mais enchantés et fiers du résultat obtenu.

 

Les Autrichiens avaient compris l'importance considérable qu'a pour eux la possession de cette route, magnifique et, à l'endroit le plus resserré de la vallée, à 6 kilomètres environ, à vol d'oiseau, de Rovereto, ils avaient armé deux forts, complètement creusés dans le roc, dont les Italiens se sont emparés par surprise.

J'ai pu visiter l'un d'eux, celui de Pozzacchio, qui n'était heureusement pas terminé quand la guerre éclata, car il eût été presque imprenable.

Imaginez un gros rocher de 2 kilomètres carrés de superficie, complètement miné, avec de larges galeries, de vastes pièces où pouvaient habiter, à l'abri de tout bombardement, des centaines d'hommes. Une route militaire de 4 kilomètres, creusée en partie dans la montagne qu'elle traverse dans de spacieux tunnels, relie le fort à la route nationale de Rovereto. D'énormes coupoles d'acier de 121 % venaient d'arriver sur des gros chars construits spécialement pour ce transport. Les Autrichiens n'eurent pas le loisir de les décharger. Un régiment d'infanterie italienne survint avec une telle rapidité que la garnison eut juste le temps de mettre le f^u aux casernes, munies de tout le confort moderne, où logeaient officiers et soldats,'de jeter dans les ravin les appareils fournissent l'électricité, et de fuir, poursuivie par la fusillade italienne.

Tandis que nous prenons un frugal repas avec les officiers italiens qui s'emparèrent du fort, un rapport des postes avancés arrive, Des automobiles blindées viennent de quitter Rovereto, se dirigeant sur la route que nous dominons. Les officiers donnent les derniers ordres aux mitrailleurs cachés dans des cavernes, prêts à balayer la route de leur feu...

Ce n'est qu'au moment de notre départ que les Autrichiens ont l'aimable attention de saluer notre visite par un projectile, qui tombe tout près de nous sans même se donner la peine d'éclater.

Robert Vaucher

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