- de la revue 'L'Illustration' no. 3949 de 9 novembre 1918
- 'de Petrograd à Stockholm'
- de Notre Envoyé Spécial
- Robert Vaucher
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« lIllustration » en Russie
photos de Donald Thompson
à la Frontière Finlandaise
Bielo-Ostrow, 17 septembre
Ce matin, par un temps froid et gris, j'ai quitté Petrograd. Le cocher qui m'a conduit à la Vladimirski Prospect, pour prendre le train de Finlande, a voulu sans doute me laisser un dernier souvenir de la Russie actuelle: pour cette course, il m'a demandé 110 roubles!
Le train est à peu près vide, les bolcheviks refusant aux Russes et aux étrangers l'autorisation de quitter la République.
Au bout de trois quarts d'heure, nous arrivons à Bielo-Ostrow, résidence d'été des Pétrogradois. C'est la frontière; les wagons sont fermés à clef. Un commissaire qui vient examiner les passeports m'autorise à pénétrer au buffet; ce n'est pas pour me permettre de me restaurer, car il n'y a rien à manger, mais pour remplir une multitude de feuilles et de questionnaires. Je fais la connaissance d'un garde rouge qui est des nôtres et qui attend l'occasion de partir pour Mourmansk. Il me remplit mes questionnaires dans le style voulu, et m'annonce que, depuis quelques jours, on confisque les sommes supérieures à 1.000 roubles. Je lui remets aussitôt toutes mes valeurs. Il les glisse dans la poche de mon manteau, qu'il emporte vers le pont frontière en lisant placidement la Gazette rouge.
Les bolcheviks, qui se flattent d'être à l'avant-garde du progrès, n'ont rien simplifié en matière de bureaucratie. Mon passeport, dûment visé et contre-visé, passe de bureau en bureau. Le dernier préposé aux visas a, tout près de lui, un téléphone relié directement avec la préfecture de police de la Gorokovaïa 2, à Petrograd. A chaque instant, la sonnerie l'appelle. Il prend alors une longue liste de noms et en ajoute quelques-uns: ce sont ceux des personnes qui ont obtenu des passeports et qui, par un contre-ordre de dernière heure, sont arrêtées à la frontière. Je vous avouerai qu'à chaque coup de téléphone j'ai une petite émotion, aurait-on découvert ma véritable identité? Mais, par bonheur mon nom ne figure pas sur la liste du vice- commissaire. Il me fait passer dans un petit local où un soldat de l'armée rouge me déshabille presque complètement, palpe tous mes vêtements, examine mes chaussures, fouille mon manteau fourré, passe sa main dans ma chevelure. Soudain, il a un regard de triomphe. Dans mon gilet, il vient de découvrir 11 couronnes en petite monnaie suédoise et norvégienne qui me restaient de mon premier voyage. Je suis traduit devant le commissaire qui me confisque la somme et me délivre, sur ma demande, un reçu signé en bonne et due forme. Encore un document pour ma collection!
Mon ami, le garde rouge, revient et me glisse à l'oreille: « Votre manteau est en Finlande, ainsi que votre argent et vos papiers. J'ai confié le tout à un soldat finlandais. » A mon tour, je considère avec pitié le malheureux qui m'a si consciencieusement fouillé. Il ne se doute pas que, depuis quatre ans, je traverse les frontières des pays en guerre!
A l'examen des bagages, pas d'incident, sauf au moment où on manifeste l'intention de me saisir mon appareil photographique. Je me souviens à temps de la lettre de Zinovief qui m'a, deux fois déjà, sauvé de la prison. Sur mes douaniers, elle a le même pouvoir magique: ils consentent à me laisser mon kodak. Pendant trois heures, j'attends, dans l'anxiété: d'un instant à l'autre peut arriver un ordre qui nous interdira de sortir de Russie. Enfin la liste des personnes autorisées à passer sur le pont est close. Nous sommes une vingtaine, dont deux étrangers. Un soldat m'offre pour 50 roubles! de transporter sur le pont (soit 200 mètres au plus) mes deux valises; son ton n'admet pas de réplique et je suis obligé d'accepter. C'est le dernier vol dont j'ai été victime en Russie bolchevique. Entourés de soldats baïonnette au canon, nous arrivons près d'un pont construit en dos d'âne sur le Systerback, petite rivière qui marque la nouvelle frontière russo-finlandaise.
Au milieu du pont, un groupe de soldats finlandais entoure deux officiers. Je présente mon passeport à l'un d'eux qui, très aimablement, me laisse immédiatement passer. Je suis frappé aussitôt de la différence de tenue des soldats de l'armée rouge et des Finlandais: autant les premiers sont sales et négligés, autant les seconds sont propres et corrects.
Près de la première sentinelle finlandaise, je trouve mon manteau, mon argent et mes papiers. Cette petite rivière suffit à me séparer des bolcheviks. Quelle joie indicible j'éprouve d'être sauvé! Je respire longuement, à pleins poumons; je m'étire avec volupté à l'idée de ne plus avoir à redouter ni prison, ni fusillade.
Par un chemin bordé de fils de fer barbelés, nous arrivons en quelques minutes à la station de Rajajoki, jolie petite gare en pierre, dans le style du pays, avec d'immenses fenêtres très claires et des salles d'attente propres et accueillantes.
Un buffet avec du lait, des ufs, du beurre! Quel luxe! Quelle heure exquise je passe à jouir de la paix qui m'entoure! Déjà les dernières semaines que j'ai vécues à Petrograd me semblent un cauchemar lointain et cependant je ne suis qu'à dix minutes de la dernière station bolchevique.
On m'apporte mes valises. Les Finlandais ne me demandent que 15 marks, c'est-à- dire 12 roubles, pour un trajet six fois plus long que celui qui m'en a coûté tout à l'heure 150.
Le visa du passeport, la visite douanière, tout se fait avec une amabilité exquise. Les Finlandais semblent vouloir nous faire oublier les vexations bolcheviques et nous donner l'immédiate sensation que nous rentrons dans le monde civilisé.
- La Finlande et les Allemands
- voir aussi : une Mois de Guerre Civile en Finlande
Viborg, 17 septembre
A l'hôtel Andréa, à Viborg, je m'attable devant un dîner copieux. Au fond de la salle, un orchestre joue, sur une estrade, des valses Scandinaves. Parmi les musiciens, plusieurs soldats allemands en uniforme soufflent dans des cornets à piston ou des barytons. A la table voisine de la mienne, une dizaine d'officiers allemands, guindés, le monocle à l'il, aînent au Champagne, très bruyamment. D'autres sont installés avec des Finlandaises à do petites tables fleuries, baignées par la lumière douce de lampes minuscules d'un rose idyllique: on se croirait dans une petite ville de garnison prussienne.
Ces Allemands sont d'ailleurs très corrects, mais, de temps à autre, ils jettent un regard mécontent du côté de notre table, où, avec des amis français qui ont réussi la nuit dernière à passer la frontière, nous fêtons notre sortie de la « libre » Russie.
Les sujets de Guillaume II sont nombreux à Viborg. Ce soir, les rues sont pleines de soldats en uniforme réséda qui se promènent par groupes joyeux. Ils sont jeunes, très bien équipés. Ils forment des régiments de marche, choisis dans différentes unités, ce qui explique la diversité des numéros qu'ils portent sur leurs pattes d'épaule. Les soldats déambulent les mains dans les poches, la démarche traînante: ils se donnent, vis-à-vis de leurs alliés, l'air de braves amateurs. Par contre, certains de leurs officiers sont pleins de morgue prussienne: le monocle à l'il, le col ridiculement haut, maintenant le cou dans un véritable étau, ils se promènent, d'une démarche d'automates bien réglés, en faisant sonner leurs éperons.
On s'est, paraît-il, battu en Finlande. Mais jusqu'ici je n'ai vu ni ruines, ni trous d'obus. Quelques magasins portent, au milieu des glaces de leurs devantures, la trace d'une balle.
Il y a peu de changement à Viborg depuis que la Finlande est « indépendante ». Quelques détails seulement rappellent sa séparation de la Russie: au Tien de l'aigle des tsars, un grand drapeau finlandais, blanc à croix bleue, flotte sur le vieux château.
Aux carrefours, les écriteaux portaient le nom des rues en finlandais, finnois et russe; l'inscription russe est, aujourd'hui, recouverte d'un vernis noir. Officiellement, la langue russe est complètement bannie; néanmoins, je l'entends parler à chaque instant, dans les rues ou dans les restaurants.
Abo, 18 septembre
Dans le joli port d'Abo, le croiseur cuirassé Strassburg est à l'ancre. Les marins allemands, déconsignés, se promènent dans les rues.
Cet après-midi, au cours d'une visite officielle que je rends à un consul d'Abo, deux officiers du Strassburg arrivent. Ils m'assurent que la paix ne peut tarder: « Cette pauvre France! s'exclament-ils. Quel malheur qu'elle veuille continuer à faire massacrer ses soldats pour l'Angleterre et l'Amérique!» « A Bordeaux et à la Rochelle, me dit à mi-voix un des lieutenants de vaisseau, il n'y a plus un seul Français; les Américains ont pris leur place et les ont envoyés se faire tuer au front...» Partout, d'ailleurs, en Finlande, le mot d'ordre est de plaindre la France qui se sacrifie pour ses alliés.
Les victoires qui se succèdent depuis deux mois n'ont pas encore ébranlé la certitude de vaincre des marins allemands. Certes, ils reconnaissent que la lutte est difficile, que les équipages des sous-marins et des chalutiers sont durement éprouvés, mais ils croient encore à quelque miraculeuse intervention qui sauvera leur pays de la coalition ennemie.
Les Finlandais, eux, commencent à douter de la victoire germanique, ils sont même, en général, devenus très germanophobes: l'Allemagne leur fait payer son aide assez cher; elle froisse chaque jour leur amour-propre; aussi, la situation des Allemands en Finlande ne me paraît pas meilleure qu'en Ukraine et l'avenir pourrait bien réserver des surprises.
Les Nouveaux Riches Bolcheviks en Suède
Stockholm, 20 septembre
Pendant la traversée de la mer Baltique, on a bien l'impression d'être dans les eaux allemandes. A chaque instant passe rapidement un patrouilleur, battant pavillon impérial. Aux îles Aland, sur un bâtiment d'un gris sale, les marins font l'exercice; tout près, à bord d'un petit croiseur, les hommes, alignés sur le pont, au garde à vous, écoutent le rapport. De temps à autre, parmi les innombrables îles entre lesquelles notre bateau suédois se faufile, nous croisons des navires de commerce allemands, dont certains, comme le Markbourg de Brème, sont d'un tonnage fort respectable.
Par contre, j'éprouve, en arrivant au Grand Hôtel, la sensation de me rapprocher de nouveau de la Russie; le premier nom qui me frappe dans la liste des hôtes est celui de Goukovsky qui signe: « Ministre des Finances de la République russe. » Il est entouré d'une cour de bolcheviks de second plan et de banquiers russes véreux; ce sont les membres du « Rouble Syndikat allemand ». Ce groupe d'exilés contribue pour une bonne part à faire de Stockholm un véritable a Coblentz russe ». Certes, tous ces banquiers se déclarent ennemis acharnés des bo'cheviks, c'est pour les fuir qu'ils ont quitté la Russie; mais, dès qu'il s'agit de faire des affaires, ils oublient leurs ressentiments et deviennent les agents des bolcheviks avec autant de facilité qu'ils se sont mis au service des Allemands.
Les bolcheviks sont prévoyants; ils savent que leurs jours sont comptés et se constituent, à l'étranger, des réserves d'or.
Goukovsky vient d'arriver de Petrograd porteur de 42 millions de roubles, dont 12 millions d'or et 30 millions en billets de banque de 500 roubles. La cote des billets dits « Kerensky » étant très basse à Stockholm, le gouvernement de Lénine a fait réimprimer d'anciens billets de l'époque tsariste. Ceux que Goukovsky vient d'introduire en Suède sont de fabrication récente, bien qu'ils portent des dates diverses. Mais, les couleurs dont disposent les faux monnayeurs officiels étant plus pâles que celles des anciennes coupures, les banquiers suédois se montrent très circonspects, et Goukovsky -a de la peine à les transformer en couronnes.
Il a également emporté de Petrograd quatre pouds et demi de platine qu'il cherche à vendre au plus offrant. Les sommes récupérées par ce ministre commis voyageur sont affectées, en partie, à un fonds spécial destiné à alimenter la propagande révolutionnaire dans tous les pays. Il atteint déjà une dizaine de millions. Quant au reste, il ira au fonds de réserves que se préparent les « leaders ».
Trotzky employait pour cette opération son beau-frère Jivatovsky, qui recevait, chaque semaine, par le bateau suédois, des sommes variant entre 2 et 10 millions, soit, en tout, plus de 300 millions de roubles. Le gouvernement suédois mit fin à ces trafics en expulsant Jivatovsky. Il alla, à Copenhague, rejoindre la femme de Trotzky qui mène, au Danemark, un train de vie princier. Jivatovsky. lui aussi, avait, à Stockholm, une vie des plus déréglées. Il lui arrivait souvent de donner au Grand Hôtel des diners dont l'addition atteignait 3.000 couronnes. Les musiciens de l'orchestre regrettent vivement ce délégué du « prolétariat » russe qui leur donnait quelquefois jusqu'à 1.200 couronnes de gratifications par soirée.
Les bolcheviks qui séjournent à Stockholm cherchent à surpasser en orgies les boyards moscovites, et, grâce aux millions du gouvernement des ouvriers et paysans, ils y parviennent aisément.
Beaucoup de ces maximalistes, bien que pacifistes convaincus, ont fait fortune comme fournisseurs de l'armée. Par la fraude et la corruption, ils ont amassé des millions. Aujourd'hui ils sont las de la révolution. Ils souhaitent vivement la paix générale qui leur permettra de jouir de leur fortune dans les grandes capitales européennes.
Le Pillage des Richesses Artistiques de la Russie
Deux ardentes propagandistes maximalistes, la « tavaritch » Balabanof et la « tavaritch » Villagradova, travaillent activement, en Suède, à l'extension du mouvement maximaliste. Pour se procurer les fonds nécessaires, elles ont vendu les objets du culte, crucifix, icônes, reliquaires en or volés dans les églises ou « réquisitionnés » dans les couvents.
Les vitrines des antiquaires suédois regorgent d'objets pillés en Russie. L'une d'elles contient de nombreuses pièces provenant de la bijouterie du Palais d'Hiver; au milieu, on peut voir la petite couronne de l'impératrice avec ses gros diamants. A côté, une paire de boutons de manchettes du tsar, enrichis d'énormes brillants, est mise en vente pour 45.000 roubles.
Les tableaux de la célèbre galerie Tretiakov, de Moscou, et du musée de l'Ermitage, de Petrograd, trouvent également, à Stockholm, de riches acquéreurs. Beaucoup de toiles célèbres avaient été évacuées par la Volga vers la Russie centrale. La flottille qui les transportait coula. Des voleurs audacieux s'emparèrent des barques, volèrent les tableaux et les jetèrent peu à peu sur le marché.
Pour oublier la famine et le terrorisme qu'ils ont subis à Petrograd, les réfugiés russes de Stockholm font, eux aussi, joyeusement la fête. Certains vivent des subsides allemands; d'autres de la vente de leurs titres qu'ils ont liquidés à Berlin pour pouvoir en toucher les coupons. Terrible exemple de la corruption, de la veulerie et de l'égoïsme féroce d'une trop grande partie de la haute société russe!
Plus on étudie les moyens qui permettront la régénération de la Russie, plus on est convaincu que les Alliés, pour réaliser cette uvre magnifique et difficile, ne pourront s'appuyer que sur une toute petite élite de vrais patriotes. Elle existe, cette élite, mais, actuellement, elle paraît noyée dans les flots de corruption, de lâcheté et d'infamie, qui déferlent avec tant de furie sur l'ex-empire des tsars.
Robert Vaucher