- de la Revue 'L'Illustration' no. 3810 de 11 mars 1916
- 'La Résurrection de l'Armée Serbe'
- Lettres et Photographies de Notre Envoyé Spécial
- Robert Vaucher
l'Arrivée du Prince Alexandre à Corfou
Corfou, 6 février 1916
Il fait un temps gris. Le soleil qui semblait devoir ne pas nous quitter a disparu derrière les nuées sombres descendant des montagnes neigeuses d'Epire. C'est, dans Corfou, l'animation intense du dimanche après-midi: officiers français et alliés, soldats de tous genres, alpins, coloniaux, ambulanciers, mêlés aux Serbes habillés de neuf ou encore loqueteux.
Soudain, en arrivant au port, une musique étrange m'arrête. Ce ne sont pas les marches entraînantes, vives et cadencées, de l'excellente fanfare du 6e alpins, c'est une mélopée très douce, mélancolique. Je m'approche et vois avec étonnement une compagnie serbe qui vient de former les faisceaux et dont la musique joue au milieu d'un oercle de soldats français qui l'applaudissent. Comment! il existe donc encore une compagnie serbe en assez bon état pour reoevoir son chef avec fanfare et drapeau! C'est d'un heureux présage.
La musique cesse, un commandement retentit. Tous ces hommes se redressent, il y a dans leurs traits une énergie nouvelle. Ces rescapés du 4e régiment d'Oujitze n'ont certes rien perdu de leurs qualités de soldats.
Tout est prêt pour recevoir le prince qui n'a pas voulu quitter l'Albanie avant que toutes ses troupes ne fussent en sûreté. Après nos superbes alpins, voici les officiers de la mission française, les diplomates accrédités en Serbie, parmi eux le nouveau ministre de France, M. Boissonnas, et, enfin, le gouvernement serbe lui-même à la tête duquel se place M. Pachitch, le vénérable patriarche qui préside le Conseil dans des heures tragiques.
L'hymne serbe éclate tout à coup. La vedette de l'amiral de Gueydon, battant pavillon du prince héritier, arrive à quai. Le prince, en uniforme de général, monte rapidement les quelques marches le séparant du président du Conseil, serre la main aux ministres serbes et aux diplomates, s'entretient un instant avec le colonel Douchy qui lui présente les officiers de la mission française. Les clairons des alpins sonnent gaiement. Tout le monde est au garde à vous. Alors le régent de Serbie passe en revue nos alpins, magnifiques et solennels. Puis c'est le tour de la compagnie serbe qui pousse d'un seul cur un hourra de bienvenue à son prince aimé.
La cérémonie est terminée. Le prince monte en voiture avec l'amiral de Gueydon, puis, appelant le colonel Fournier, attaché militaire de France en Serbie, lui exprime son admiration pour nos troupes. Les alpins jouent la Marseillaise, acclamée par la foule, et la voiture princière part pour l'hôtel d'Angleterre où siège le gouvernement serbe, tandis que la garde royale, des géants bronzés, débarque en hâte.
Déclarations du Prince Régent
13 février
J'ai eu l'honneur d'être reçu par le prince Alexandre, régent de Serbie. L'expression de fatigue et de souffrance qui se lisait sur son visage, lors de son débarquement du contre-torpilleur qui l'amenait de Durazzo, a complètement disparu. Il y a dans sa physionomie, si remarquablement fine et intelligente, dans ses yeux vifs et expressifs, comme un rayon d'espérance.
Quand il parle des souffrances endurées par ses troupes (des siennes il ne dit jamais rien, bien qu'il ait traversé l'Albanie par le chemin le plus court, mais aussi le plus pénible, de Lioum-Kula à Scutari), son regard redevient triste et songeur, comme s'il avait encore devant les yeux toutes les horreurs de cette retraite dans des montagnes couvertes de neige, sans routes et sans vivres. Mais ces moments- là ne sont pas longs. Très vite, le prince se ressaisit: il s'agit de reprendre la lutte le plus rapidement possible jusqu'à la victoire.
Tandis que nous parlons d'Ipsos et de Govino où sont les camps principaux et où l'on travaille ferme à réorganiser les divisions les moins éprouvées, une bande de réfugiés passe sous les jardins de l'hôtel. Il y a parmi eux plusieurs garçons de dix ou douze ans donnant la main à leur père, vêtu du costume de paysan serbe.
« Voyez ces petits, me dit Son Altesse Royale: ils ont fait la retraite. J'en vis un en Albanie qui avait perdu son père et sa mère et qui errait tout seul lorsque les soldats le prirent avec eux pendant leur marche vers l'Adriatique. Une après-midi, à Durazzo, comme j'allais assister sur le port aux opérations d'embarquement, qui se firent avec le plus grand ordre sous la direction d'un de vos officiers les plus distingués, le colonel Collardet, je rencontrai un petit marin. Il avait onze ans, était habillé d'un petit costume de matelot français et portait sur son béret le nom d'une de vos belles provinces, « La Lorraine ». Il passa près de moi et me dit gaiement « bonsoir » en serbe, d'un air de vieille connaissance. Je l'interrogeai et retrouvai l'enfant abandonné recueilli par mes soldats et que vos marins venaient d'adopter. Il était tout joyeux d'être mairtenant autant français que serbe. »
Le prince m'exprime sa certitude que cette guerre aura permis de constater les affinités profondes qui existent entre les deux peuples: quand les Serbes, réorganisés et armés, pourront reprendre leur place aux côtés des alliés à Salonique afin d'arracher aux barbares le sol des aïeux, ils seront fiers de cette fraternité d'armes.
Actuellement, l'unique tâche, ou la plus pressante, est de refondre complètement l'armée qui a tant souffert. Le prince m'explique qu'il ne s'agit pas de changements impliquant un blâme de sa part pour des chefs qui ont fait tout leur devoir dans des circonstances très ditficiles. Il n'a qu'un but: utiliser le mieux possible les qualités de chacun de ses officiers afin de donner à l'armée qui se reconstitue le maximum de cohésion possible. De nombreux officiers d'état-major pourront utilement employer les connaissances acquises dans les dernières guerres en prenant des commandements de troupes opérantes. Les divisions qui sortiront de ce travail de réorganisation seront formées par les anciennes divisions de premier et de second ban. Il y a assez d'officiers pour les encadrer; mais il est plus difficile de reformer les cadres des sous-officiers, car pendant ces quatre années de guerre beaucoup sont tombés et les meilleurs d'entre les survivants furent promus officiers.
L'état d'esprit de l'armée est, au reste, excellent: dans toute la retraite, même lorsque les soldats n'avaient pas mangé depuis plusieurs jours, aucun cas d'indiscipline ne s'est produit.
Le prince régent me parle ensuite du roi son père, dont il vient de recevoir un télégramme disant qu'il jouit beaucoup de son séjour à Eubée et que les bains d'Euxos lai ont fait grand bien. Il semble souffrir encore des rhumatismes pris en février 1871, lorsqu'il traversa, sous l'uniforme français, la Loire à la nage; mais c'est un épisode de sa vie qu'il aime à raconter. Il compte toujours parmi ses belles années celle où il combattit dans l'armée française.
« Si les circonstances me le permettent, déclare le prince, dès que la première période de la réorganisation de l'armée sera terminée, j'espère partir pour Paris afin de rendre visite au président Poincaré et au généralissime Joffre. Vous savez ce qu'est la France pour nous actuellement. C'est d'elle, et de ses alliés, que nous attendons tout et je sens la nécessité de conférer longuement avec le chef de vos armées. Puisqu'il s'agit d'une nouvelle guerre balkanique à entreprendre, notre expérience des choses des Balkans pourra être utile au conseil des alliés. On a trop ignoré ce qu'était véritablement la situation dans la Péninsule, combien l'Autriche exerçait sur nous une tyrannie de tous les instants et quelle était la félonie bulgare. Il importe que, dans la nouvelle campagne, les erreurs du passé ne se renouvellent pas.
» Vous verrez que certaines de nos divisions, celle de la Morava, par exemple, sont déjà complètement reconstituées. Il manque encore des vêtements, des armes et des munitions, mais les troupes sont encadrées. Dans deux mois, trois au plus, nous pourrons reprendre pied sur la péninsule balkanique avec une armée de 130.000 à 150.000 hommes et, de concert avec les troupes du général Sarrail, engager une lutte qui ne se terminera que par la victoire. La Serbie, qui est aux Balkans ce qu'est la France en Europe, ne peut pas être vaincue. »
Visites aux Camps Serbes
16 février
L'armée serbe, en quittant la rive albanaise, arrivait journellement par détachements de sept à huit mille hommes embarqués à Durazzo ou à Vallona et qui étaient divisés en trois catégories:
1 - Les hommes en état de reprendre les armes dès qu'ils seraient reposés et rééquipés. Ils étaient dirigés vers les camps improvisés le long de la côte, à Govino et à Ipsos, au Nord de la ville de Corfou.
2 - Les hommes épuisés par la campagne d'Albanie et auxquels il faudrait plusieurs mois de soins avant que l'on pût songer à les incorporer dans des unités combattantes. Ils étaient transportés à Bizerte.
3 - Les malheureux trop éprouvés par la retraite, dont tous les organes étaient usés et qui semblaient incurables. Ils furent rassemblés à Vido.
Ceux-ci n'étaient pas, en général, des soldats de l'active, mais des troupes de réserve et surtout des recrues. Je ne décrirai pas le spectacle poignant qu'ils présentaient: les lecteurs de L'Illustration le connaissent déjà, sans doute. Ces pauvres gens durent, à Vido, se contenter de tentes de fortune en attendant les beaux baraquements qui s'y élèvent aujourd'hui. Sous de grandes bâches prêtées par la marine, ils tombèrent entassés les uns à côté des autres, se serrant pour avoir moins froid. J'accompagnai plusieurs fois Mgr Bolo, aumônier du Waldeek- Rousseau, qui ac« complit une admirable mission humanitaire sur cette île maudite. Nous arrivions avec du tabac et des caramels. Le sucre se fondant lentement pouvait être facilement assimilé par ces organismes épuisés...
Mais nous ne sommes plus aux jours où il fallait, chaque matin, retirer cent à cent cinquante morts d'entre ceux qui respiraient encore. Aujourd'hui les baraques des hôpitaux sont dressées, les malheureux ont été lavés, habillés de linge propre. Ils sont soignés avec dévouement par nos docteurs et nos infirmiers, et la majorité d'entre eux, grâce à leur constitution robuste, réussiront à revenir de cette vallée de la mort qu'ils ont côtoyée de si près.
Au milieu des scènes les plus atroces, des héros surgissent. A Vido, c'est le docteur Guimezanes, médecin-major du Lavoisier, qui soigna ces malheureux avec tant d'abnégation qu'il tomba malade d'épuisement. Ce sont les alpins, guidés par le sergent Louis Barde, qui, émus par l'affreuse misère de ces pauvres soldats mourant de privations sans avoir connu la lièvre du combat, travaillent sans relâche, en ce lieu empesté, pour que ces cadavres aient une sépulture chrétienne. Et l'on se laisse pénétrer d'un sentiment réconfortant à voir que la terrible guerre n'a pas rendu le soldat français insensible aux souffrances de ses compagnons d'armes.
Officiers et Soldats
17 février
L'automobile qui me conduit avec le commandant Stoïanovitch, ancien élève diplômé de notre Ecole de guerre, vers les camps de Govino, longe la mer. Nous voici bientôt à Potamos, dont les avions ont pris l'air hier soir. Tout le long de la route nous rencontrons de petits groupes de sapeurs du génie et de soldats serbes occupés à combler les ornières des chemins sur lesquels passent les lourds camions anglais ohargés de ravitaillement. Nous arrivons enfin à Govino, et les camps se succèdent sous les oliviers. Les troupes sont là, plus ou moins en ordre suivant les officiera qui les commandent. Plus que jamais ici on peut dire: tel chef, telle troupe.
Le soldat serbe est excellent, certes, mais un peu indolent. Cette retraite l'a rendu très fataliste. Lui qui était économe est devenu dépensier. A Corfou, les prix ont décuplé, et le soldat serbe découvre encore au fond de son gilet de cuir doublé de peau de mouton de quoi acheter ce qu'il désire. Après avoir payé le pain en Albanie jusqu'à 20 francs la miche, il trouve très bon marché de la payer un franc à Corfou. Les cigarettes qui valaient 50 leptas avant l'occupation, se vendent une drachme et demie, et le paysan serbe ne considère pas leur prix comme excessif, car il les a payées 12 et 15 francs le paquet à Scutari. Très sobre ordinairement, il songe qu'il va bientôt reprendre l'offensive; on se battra de nouveau; qui sait s'il reverra jamais son village? Il préfère jouir du peu qu'il possède sans s'inquiéter de l'avenir.
Comme je visitais un camp et que je le trouvais en désordre, sans officiers, ses occupants ayant l'air très déprimés, je demandai à un capitaine qui passait pourquoi les officiers ne s'occupaient pas tous de leurs hommes, pourquoi il ne régnait plus entre eux la belle confiance que j'avais vue l'an dernier parmi les troupes du Vardar comme parmi celles de Belgrade ou de Kragoujevatz. Il me répondit d'un ton infiniment triste: « Si nous ne sommes pas toujours avec nos hommes; c'est parce que nous avons honte de les rencontrer. Ils n'ont plus confiance en nous, nous les avons trompés et nous attendons d'être transférés d'un régiment dans un autre, d'avoir les nouveaux commandements qui nous seront attribués par le Quartier Général, pour nous remettre à l'uvre et refaire de nos soldats ce qu'ils étaient pour nous avant la retraite.
» Quand l'offensive allemande commença, nous reçûmes l'ordre de tenir les positions cinq jours: « Les Français vont arriver, disions-nous à nos hommes, et nous « repousserons les Allemands. » Les cinq jours passèrent. Le soir, autour des feux, on ne parlait que de l'arrivée des alliés, on espérait toujours, et les semaines passèrent... Il fallut se retirer.
» Or, le soldat serbe a une confiance absolue dans ce que lui dit son officier. Quand il vit que ce que nous lui avions annoncé n'arrivait pas, il commença de douter. Mais ce qui nous perdit dans son estime, ce fut la retraite d'Albanie. Nos hommes affamés avaient grand'peine à continuer leur route et nous les encouragions le mieux possible: « Demain, nous trouverons des vivres. » Le lendemain arrivait; toujours rien. « Les alliés, disions-nous, ont annoncé que des ravitaillements étaient à Scutari; donc, en avant encore quelques jours, et nous serons sauvés. » Et les malheureux faisaient un dernier effort. Nous arrivâmes à Scutari et nous n'y trouvâmes ni pain ni aliments chauds. Les estomacs fatigués ne supportaient plus les conserves. Ce fut le commencement de la période la plus difficile pour les officiers serbes: ils avaient perdu la confiance de leurs hommes. De Scutari à Durazzo, les soldats tombèrent par centaines et nous ne trouvions plus de mots pour les encourager à avancer encore. Nous nous demandions, nous-mêmes, si le secours serait réellement à Corfou ou si Corfou ne serait qu'un nouveau mirage.
» Aujourd'hui nous avons repris confiance, mais nous avons besoin d'être placés dans de nouvelles unités, de prendre le commandement de soldats que nous n'avons pas leurrés de promesses, pour retrouver notre prestige et avoir de nouveau nos troupes en mains. »
Je m'empresse d'ajouter que les diverses unités campées à Govino sont très différentes les unes des autres. Sous les oliviers géants bordant la route d'Ipsos, un camp très propre attire les regards. Devant la première tente, séparée du sol par un double entrelacs de roseaux enserrant une couche de gravier, un officier travaille. Il dresse le plan des campements de la région avec un art consommé; c'est le capitaine de génie Glichitch qui, très aimablement, me fait visiter l'installation de ses hommes. Le bataillon de sapeurs de la division de la Drina second ban est très bien installé. Du sable apporté de la mer empêche les allées de se transformer en marécages lors des pluies, trop fréquentes ces temps-ci à Corfou. Les tentes, de diverses couleurs, sont disposées artistiquement. Les soldats sont gais; on sent un état d'esprit excellent dans ce corps qui a pourtant souffert autant que les autres. Dans tout le bataillon, douze hommes seulement se laissèrent faire prisonniers; les autres préférèrent tout risquer plutôt que de se rendre.
Des Troupes Indomptables
21 février
Je viens de visiter, à Ipsos, les braves de la division de la Morava premier ban, et, ce soir en rentrant à Corfou, je suis très optimiste quant à la valeur de l'armée serbe qui sortira de cette période de réorganisation. J'ai vécu une journée au milieu de troupes parfaitement en état, qui m'ont rappelé celles qui furent victorieuses des Autrichiens à Roudnick. C'est l'élite des troupes serbes que cette division de la Morava, qui fut en tête des armées sous le commandement du colonel Goïcovitch (aujourd'hui général de l'armée de Timok), pendant les trois guerres: serbo-turque, serbo-bulgare et serbo-autrichienne. Actuellement sous le commandement du colonel Milovanovitch, elle a accompli une retraite en bon ordre dans des circonstances très difficiles, faisant 2.000 kilomètres à pied, de Pirot à Vallona. Dans la première période de cette guerre, la division, reformée à diverses repiises, perdit 22.000 hommes, dont18.000 blessés, mais, grâce aux mesures d'hygiène prises, le typhus exanthématique qui ravagea les armées du voïvode Putnik ne lui fit pas grand mal. Sur 7.767 cas de typhus, 532 seulement furent mortels, soit 6,84 %, la proportion la plus faible de l'armée serbe. Chaque fois qu'il fallait une troupe en forme pour protéger la retraite, c'était la division de la Morava qui était désignée.
En déjeunant sur une petite hauteur dominant le camp, et sur laquelle se groupent les tentes des officiers d'état-major et des chefs de régiments, assis autour de vieilles caisses de conserves formant des tables branlantes, j'écoute les récits de la retraite. Ils sont semblables, souvent, à tous ceux que j'ai déjà entendus, mais tandis qu'ailleurs la retraite a tout désorganisé, je me trouve ici en face d'une division intacte et parfaitement en ordre. Les régiments sont là, amoindris, certes, mais encadrés avec leurs services d'arrière et leurs formations sanitaires. Les canons sont à Brindisi, mais le régiment d'artillerie est campé tout près de nous et aucune pièce n'est restée entre les mains de l'ennemi. Depuis quatorze jours que la division, comptant actuellement 8.000 hommes, est à Corfou, il n'y a eu que deux morts et les malades sont rares.
Après déjeuner je vais visiter les différents camps de la division. Ils sont très pittoresques. Les hommes ont fait des mosaïques de verdure et de pierre; des rocailles et des jardins entourent les tentes des officiers; des tables et des bancs ont été confectionnés avec des branches entrelacées. Comme il n'y a pas de planches, les tables des officiers sont faites d'un amoncellement de pierres recouvertes de terre et de gazon au milieu duquel on a planté un cactus. Bref, les camps d'Ipsos inférieur n'ont rien à envier en pittoresque et en imprévu à ceux de nos poilus sur le front des Vosges ou de l'Argonne.
Voici le 2e régiment, arrivé cette nuit, qui est déjà installé. Il a perdu depuis le commencement de la guerre deux fois et demie son effectif; deux de ses commandants furent tués. C'est le régiment qui protégea la retraite dans le Sud de l'Albanie et qui battit les Bulgares, en janvier, à El Bassan, les empêchant de poursuivre les troupes serbes en retraite.
Au pied de la colline, est campé le 16e régiment, celui du tsar Nicolas IL Les faisceaux sont formés et le drapeau serbe flotte à la brise marine. Aucun régiment d'infanterie serbe n'a perdu son drapeau: seul un régiment de cavalerie fut capturé avec son fanion. Sur 22 chefs de régiments, 19 furent tués, mais pas un étendard ne tomba dans les mains de l'ennemi: ils sont tous à Corfou et attendent le moment de rentrer victorieux en Serbie à la tête des braves qui les ont si héroïquement défendus.
Robert Vaucher
La légation de Grèce nous a communiqué la note suivante:
« M. Robert Vaucher, dans sa correspondance publiée dans L'Illustration du 19 février, fait mention d'un réservoir de benzine, trouvé au palais de l'Achilleion à Corfou. Les autorités militaires et navales françaises elles-mêmes, ainsi que les consuls des puissances de l'Entente à Corfou, après des recherches minutieuses, ont pu se convaincre que la petite quantité de benzine qui s'y trouvait n'a jamais été employée à l'usage des sous-marins. »