de la revue 'L'Illustration' no. 3757 de 6 mars 1915
'Rome, Ville d'Intrigues'
texte et photographies
par Robert Vaucher

Avant la Déclaration de la Guerre

Notre correspondant à Rome, nous a adressé, en même temps que les photographies que nous reproduisons dans cette page,
une lettre dont nous publions les principaux passages:

 

Rome, février 1915

L'Italie neutre est, en réalité, nettement partagée en trois camps: interventionnistes, neutralistes et « retardistes ». Ces derniers, persuadés que l'intervention est inévitable, voudraient cependant gagner du temps.

Le point de départ de la neutralité italienne fut le peu de cas que l'Autriche avait paru faire de l'opinion de Rome, le comte Berchtold ayant envoyé à la Serbie le fameux ultimatum sans même en aviser son «alliée ».

Ce fut un moment d'effarement à Berlin et à Vienne, quand on apprit que les alpins français quittaient les Alpes-Maritimes pour se rendre sur le front, en Alsace. Du côté allemand, on fit tout pour amener un revirement de l'opinion publique italienne, qui s'était de prime abord déclarée francophile. On essaya par tous les moyens de provoquer, devant les ambassades d'Allemagne et d'Autriche, les manifestations que, spontanément, le peuple romain avait à maintes reprises improvisées devant le palais Farnèse. Les efforts échouèrent; la neutralité devint un dogme que l'on n'abandonnerait pas, sinon pour libérer les provinces italiennes du joug étranger.

On ne saura jamais, en Allemagne, combien d'Italiens, qui. ces dernières années, avaient étudié dans les universités d'outre-Rhin et qui en étaient revenus admirateurs de la science, de l'organisation, de la discipline allemandes, ont été écœurés par le sac de Louvain, indignes par le bombardement de Reims, et ont brûlé ce qu'ils avaient adoré. Il ne suffit pas de déclarer: « Ce n'est pas vrai! » Les germanophiles s'aperçoivent trop tard que la violation de la neutralité belge et les atrocités commises par les armées impériales ont aliéné à l'Allemagne et à l'Autriche la plus grande partie des intellectuels italiens, et qu'il est impossible d'espérer un revirement de l'opinion publique.

On tenta, du moins, par tous les moyens, de travailler l'opinion du monde politique et du gouvernement.

Rome est devenue le centre des pourparlers et des conciliabules. Jamais on n'y a autant intrigué dans tous les milieux. Quand l'Allemagne envoya, ou plutôt nomma (car il résidait à Rome depuis longtemps déjà) le prince de Buelow comme ambassadeur auprès du gouvernement italien, elle voulait obtenir de l'Italie la promesse, sinon de combattre à ses côtés, tout au moins de ne pas déclarer la guerre à l'Autriche. Le baron de Flotow, à qui succédait le prince de Buelow, avait paru n'être plus qualifié pour mener à bien cette mission délicate. Il avait, en effet, épousé en premières noces une Belge qui, en mourant, lui légua de grandes propriétés en Belgique. Un second mariage avec une Russe lui donna deux beaux- fils qui servent actuellement dans l'armée de... Nicolas II. Au mois d'août, tandis que ses compatriotes saccageaient ses propriétés de Belgique, la baronne de Flotow, ne voulant pas demeurer la compagne d'un ennemi de son pays, avait demandé le divorce. On comprend aisément que le baron de Flotow sentit lui-même qu'il n'était pas l' « homme de la situation » que rêvait le cabinet de Berlin.

Mais la mission du prince de Bûlow qui, par sa femme donna Minghetti, est apparenté aux plus anciennes familles romaines, et qui, personnellement, était apprécié à Rome, fut lancée avec trop de fracas.

Le grand homme était accompagné de tout un état-major de collaborateurs. Bientôt des journaux francophiles devinrent germanophiles, et d'autres feuilles virent le jour sous les auspices des ambassades impériales. Il se créa des journaux politiques, commerciaux, même des organes maritimes, qui avaient un service d'informations berlinoises si extraordinairement étendu qu'il ne restait plus de place pour y noter les succès français, anglais ou russes, et où même la victoire de la Marne passa inaperçue. En même temps, des associations de propagande furent fondées, les commerçants reçurent des lettres d'affaires d'Allemagne dans lesquelles étaient intercalés des passages sur la situation politique.

Puis l'ambassadeur du kaiser tenta de gagner à sa cause un illustre homme d'Etat, actuellement « désoccupé » (comme il l'a écrit lui-même), M. Giovanni Giolitti.

M. Giolitti reçut la visite de M. de Buelow, et apprit ainsi que l'Allemagne soutiendrait l'Italie dans ses revendications nationales. L'ambassadeur d'Allemagne déclarait, en effet, à tout venant, qu'il y aurait moyen de s'arranger, que l'Autriche serait disposée à céder à l'Italie une partie du Trentin et même la presqu'île d'Isonzo, pourvu qu'elle maintienne une stricte neutralité.

C'est depuis ce moment que Rome fut le rendez-vous des hommes d'Etat balkaniques.

Les députés roumains Diamandy et Istrati, ayant élu domicile à l'hôtel Flora, ont donné des conférences et assisté à la naissance de la ligue italo-roumaine, à laquelle de nombreux hommes politiques ont adhéré.

L'arrivée, à Rome, du chef stambouloviste bulgare, M. Ghenadieff, a produit une grosse impression. J'ai eu personnellement l'occasion de m'entretenir à plusieurs reprises avec l'homme d'Etat bulgare; j'ai été frappé de l'insistance qu'il met à démentir tout accord bulgaro-allemand.

— Nous avons emprunté à Berlin, m'a-t-il dit, mais de là à prétendre que le tsar Ferdinand marche avec la duplice, il y a plus qu'un pas à franchir, il y a un fossé, un fossé large... comme la Méditerranée.

Est venu également à Rome un député belge, M. Georges Lorand. Il a donné dans toute l'Italie une série de conférences sur son malheureux et glorieux pays.

Tous ces hommes influents, qui sont actuellement nos hôtes, travaillent avec ardeur dans l'intérêt de leurs gouvernements respectifs; ils se remuent beaucoup et, à la Consulta, M. Sonnino a peine à accorder toutes les audiences sollicitées. L'ambassadeur d'Autriche, le baron de Macchio, cherche, de son côté, à éloigner la coupe amère de la restitution volontaire ou forcée des provinces, italiennes à la mère patrie. Il faut croire qu'il n'a plus beaucoup d'espoir dans la réussite de ses efforts, car il disait dernièrement en faisant un achat: « Si ma commande ne peut pas être exécutée avant un mois, il faudra alors m'envoyer le tout à Vienne! »

L'Autriche, en effet, ne semble pas vouloir entrer dans les vues allemandes: elle ne cédera pas un pouce de territoire sans y être obligée par la force.

Mais le temps presse; les armements italiens sont terminés. De graves mesures militaires ont été prises: 26 généraux et officiers supérieurs ont été mis hors cadres; d'autres, atteints par la limite d'âge, ont été réintégrés dans l'armée active. Le 15 mars prochain, l'Italie aura 1.100.000 hommes sur pied. De là à la mobilisation générale, il n'y a qu'un pas, et il suffirait d'une étincelle pour mettre le feu aux poudres.

C'est peut-être le succès de l'attaque des Dardanelles par les escadres anglo- françaises qui la fera jaillir.

Robert Vaucher

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