de la revue 'L'Illustration' no. 3826 de 1 juillet 1916
'Arrêt et Recul Autrichiens'
par Lettres et par Télégramme de Notre Envoyé Spécial
Robert Vaucher

Au Sommet du Novegno

 

Monte Novegno, 16 juin 1916

Hier, en arrivant au commandement des troupes opérant dans le secteur Posina- Astico, je fus reçu par un officier d'état-major qui s'est offert, avec une parfaite courtoisie, à me faciliter l'accès du Monte Novegno où nos alliés ont repoussé hier encore de furieuses attaques. Car je bénéficie d'une faveur exceptionnelle: le commandement suprême a voulu prouver, à l'unique représentant de journaux français qui se trouve actuellement dans la zone de guerre, qu'il n'avait rien à lui cacher, en me donnant un laissez-passer valable pour toute la zone des opérations.

Ce matin, au moment où mon automobile quitte la jolie localité où se trouve le commandement, une sirène lugubre annonce l'arrivée d'avions ennemis. Toutes les rues se vident, les magasins se ferment. En un instant la vie est suspendue et ma voiture roule à toute vitesse dans les rues d'une ville morte. Nous voici bientôt en pleine campagne. A l'horizon se dresse la chaîne de montagnes verdoyantes allant du Pasubio au Summano. Dans le ciel d'un bleu clair, les canons antiaériens jettent de gros flocons blancs qui se dissipent peu à peu, et, devant nous, au sommet du Novegno, les éclatements de shrapnels qui couvrent la montagne semblent nous en barrer l'accès.

Nous gravissons lentement une de ces routes fantastiques construites par les alpins, taillées dans le roc ou épousant les pentes recouvertes d'une herbe rare. A ma droite, entre le Summano et le Soglio del Braspile, je peux suivre le combat acharné qui se livre sur le Monte Cengio et sur les deux versants de Val Canaglia.

Toute la montagne est tachetée de fumées, blanches ou noires suivant les obus. Les coups sont si nombreux qu'on ne perçoit plus qu'un grondement sourd, continu, diminuant par instant pour reprendre plus terrible un moment après. L'ennemi, après avoir tenté hier et avant-hier d'avancer dans le secteur Posina-Astico, essaie aujourd'hui d'obtenir un succès sur les hauteurs dominant le haut plateau d'Asiago au Sud et à l'Est.

Nous arrivons au sommet du Novegno. La route est toujours plus rapide; le paysage change, la végétation disparaît; seul un maigre gazon pousse encore sur cette montagne de 1.552 mètres d'altitude. Les soldats du génie sont occupés à réparer les dégâts faits par le bombardement; les gros trous d'obus sont comblés: l'auto peut passer. Nous croisons une auto-citerne. Elle apporte de l'eau pour les milliers d'hommes qui combattent sur tous les sommets environnants faisant partie du massif du Novegno, de Monte Spin au Monte Brazome. Dans toute cette région, il n'y a en effet qu'une source, capable d'alimenter au maximum un régiment.

Il faut ensuite descendre de voiture et grimper, à pied, jusqu'au poste de commandement, entre les entonnoirs énormes faits par les 305. Le général qui me reçoit est souriant. Des troupes fraîches viennent d'arriver; les assauts incessants des Autrichiens contre les positions de Monte Giove, qui forme un pont entre Pria Fora et le Novegno, sont régulièrement repoussés. L'ennemi a l'air de se fatiguer, tandis que du côté italien l'on se prépare à reprendre partout l'offensive.

La lutte a été acharnée dans cette région du haut plateau d'Arsiero. L'ennemi qui, au début de l'offensive, semblait vouloir porter son effort principal du côté d'Asiago, attaqua soudain sur le front du Monte Maggio à Spitz Tonezza avec une violence terrible. Une division italienne eut devant elle le corps d'armée du prince héritier. Sur un front de 6 kilomètres, 26 pièces de 305 étaient en batterie. Les Autrichiens réussirent, par des concentrations de feu sur certains points, à percer; puis, lançant dans bs brèches régiments sur régiments, ils purent cerner les défenseurs des premières lignes. C'est ce qui provoqua la retraite.

Deux bataillons d'alpins, qui défendaient Monte Ciraone, tinrent en échec une brigade pendant plusieurs jours. Les gardes des finances qui tenaient le fond de la vallée du Haut Astico s'étant retirés, les braves défenseurs du Cimone durent abandonner leurs postes et se replier au Sud d'Arsiero. Ils parvinrent à emporter leur artillerie sous le feu des « Landschutzen ». Tous les chemins furent détruits; on fit sauter les ponts et les tunnels. Le général Cadorna avait décidé d'arrêter sur la chaîne de montagnes allant du Pasubio au Novegno la marche de l'envahisseur qui voulait descendre sur Schio. Il y a parfaitement réussi.

Du Novegno on distingue toute la chaîne. Le Pasubio au loin, énorme et redoutable; puis Forni Alti et les sommets verdoyants de Col di Xomo, Monte Alba, Monte Spin, enfin devant nous Monte Giove; à droite Monte Brazome et Soglio del Braspile d'où la ligne de défense italienne descend entre San Ubaldo et Vélo d'Astico, rejoint le fleuve vers Seghe, passe devant Schiri et remonte les pentes rapides du Cengio jusqu'aux rochers du sommet occupés par l'ennemi.

Se détachant de la chaîne, en face d'Arsiero se trouve Monte Pria Fora, sommet de 1.653 mètres sur lequel les Autrichiens ont amené de l'artillerie de montagne et constitué la base de leurs attaques contre le massif du Novegno. De Cima Alta, je puis revoir les maisons blanches d'Arsiero, entourées de prés virgiliens coupés par les routes blanches et désertes qui courent au fond de la vallée. On reconnaît la « Montanina » et la « Villa délle Rose » chères à Fogazzaro, le poète d'Arsiero. Dans la vallée de la Posina on ne remarque aucune activité, mais sur les montagnes, des deux côtés de la rivière, le canon tonne sans discontinuer, et au fond de la vallée c'est la mort. Des patrouilles rentrées ce matin assurent que les Autrichiens se sont retirés au bord de la rivière, et qu'elles n'ont rencontré que des tas de cadavres commençant à se décomposer.

Depuis vingt jours toutes les attaques lancées du fond de la vallée contre Passo di Xomo, Soglio di Campigolia, Monte Spin ou Monte Giove ont été repoussées avec d'énormes pertes pour l'assaillant. Décidément les décorations de François-Joseph portent malheur: dès que l'archiduc commandant les opérations au Trentin en reçut une, l'offensive autrichienne s'arrêta; lorsque le général Dankl eut été décoré pour sa première incursion en Pologne, les Russes reprirent l'offensive et le battirent; quand le général Potiorek fut récompensé pour la première prise de Belgrade, les Serbes se ressaisirent, chassèrent l'intrus et firent 60.000 prisonniers.

 

Tandis que j'examine le terrain sur lequel se déroula le combat d'hier, un officier arrive, salue le général et fait son rapport: « Les Autrichiens battent les tranchées de Monte Giove. Un obus de gros calibre par minute. »

Le général, très calme, donne ses ordres pour faire répondre au feu ennemi et se préparer à repousser une attaque le cas échéant. Au même instant une éminence, à 300 mètres de nous, où un officier se trouve en observation, commence d'être arrosée par les shrapnels. Un avion ennemi vient planer au-dessus de nos têtes.

Immédiatement toute la vie dans la conque du Novegno s'arrête. Les hommes se blottissent contre les rochers. Nous rentrons en toute hâte dans une baraque servant de bureau et de logement au commandant.

En souriant le général me fait visiter sa chambre qui fut perforée de part en part hier par un quartier de rocher qu'avait projeté l'explosion d'un 305. Sur une table, de nombreux appareils téléphoniques sont reliés à des fils qui s'en vont dans toutes les directions.

— La guerre moderne, me dit le général, est à base de téléphones et de fils de fer barbelés. La chose la plus terrible pour moi, c'est de rester isolé au milieu d'une action. Cela m'est arrivé hier. Les deux postes de correspondance entre Monte Giove et mon bureau ont été détruits par des 305 qui pulvérisèrent tout. On ne retrouva ni les hommes ni les appareils. C'est une chose angoissante que de ne plus pouvoir tenir en main tous les fils de l'action, de ne plus pouvoir tâter le pouls de tous ses régiments, savoir où il faut envoyer du renfort et où il serait utile de modifier le tir.

» La montagne semblait hier un immense volcan; les 305 faisaient exploser la roche, bouleversant les baraquements, détruisant la route. Enfin ce fut l'attaque de l'infanterie. Les « Kaiserjaeger » et les « Landschutzen » avaient réussi pendant le bombardement à arriver tout près de nos tranchées: ils n'en furent que mieux fauchés par nos mitrailleuses. Cette fois encore l'ennemi échoua, mais il ne semble pas se décourager. Ces reconnaissances d'avions prédisent du mauvais temps pour demain. Ils n'ont qu'à revenir; j'ai des troupes fraîches, de l'artillerie de renfort; je suis prêt à les recevoir. »

L'oiseau ennemi a disparu, je vais voir quelques positions. Partout l'on travaille fébrilement. Ici les téléphonistes réparent les lignes coupées par le bombardement. Là les soldats du génie apprêtent les chevaux de frise que l'on roulera de nuit sur les rochers devant les premières lignes italiennes. Tout près de moi un Schneider tonne sans cesse, battant les pièces autrichiennes qui participent au combat contre le Cengio et le haut plateaxi d'Asiago. Il y a de l'électricité dans l'air: on sent que l'orage est proche.

Entre les entonnoirs, les gentianes bleues fleurissent. Une touffe d'edelweiss pousse entre deux rochers. Des soldats partant en patrouille, le fusil en bandoulière, les cueillent et les piquent à leur casque de guerre, puis s'éloignent en riant.

 

Devant le Cengio et le Mont Pau

Val d'Astico, 17 juin 1916

— Vous avez mal choisi votre journée, pour venir nous voir, me dit ce matin le général X..., lorsque j'arrivai dans le secteur de Val d'Astico, en face du Cengio et du Monte Pau. Nous sommes en plein bombardement.

Il y à peine fini de parler qu'un 305 tombe sur une maison voisine et n'en laisse que deux murs branlants, pulvérisant tout et ensevelissant les malheureux qui s'y trouvaient.

L'ennemi s'acharne à vouloir pénétrer en Val Cana-glia, étroite vallée entre le Monte Cengio et le Monte Pau, afin de déboucher sur l'Astico et d'arriver ainsi facilement à la plaine. Tandis que, là-haut, l'action se poursuit, l'artillerie autrichienne bombarde tous les riants villages groupés autour de leurs églises aux campaniles blancs, très hauts et très élégants, de Vélo d'Astico à Cogollo et à Caltrano. Tous sont évacués de sorte que les obus ne causent que des dégâts matériels.

A partir de Piovene, impossible de continuer à remonter l'Astico en automobile: le bombardement est trop intense. A pied, accompagné de deux officiers, je longe les bois couvrant les pentes Nord-Est du Summano. D'un observatoire, je puis voir la vallée assez large qui s'étale d'Arsiero à Piovene. Les montagnes y sont sauvages. Les rochers nus, à pic, du Cengio semblent vouloir empêcher les Autrichiens de descendre sur les pentes rougeâtres où se sont accrochées les tranchées italiennes. Le Monte Pau paraît désert, tandis que dans Val Canaglia, où monte la route en lacets de Cogollo à Tresche, la bataille fait rage. Dès 7 heures du matin, toute l'artillerie ennemie, du Cimone au Tonezza, a concentré son feu sur les batteries italiennes que les avions ont pu localiser; et notre observatoire semble avoir attiré l'attention, car les obus s'abattent en rafales sur la forêt où nous sommes, coupant les arbres, projetant des pierres de tous côtés. Les pièces italiennes sont entrées elles aussi en action, les coups secs du départ se mêlent aux sifflements et aux miaulements des obus en voyage ou au bruit sourd de ceux qui éclatent. Au milieu du fracas, le téléphone sonne. Bonne nouvelle: l'ennemi a tenté une action au Nord de Val Canaglia et a été complètement repoussé; nos alliés, contre-attaquant, ont réussi à prendre une position et à faire des prisonniers.

Depuis le 31 mai, les combats les plus acharnés ont lieu sur les deux montagnes en face de nous et dans le haut de la vallée qui les sépare. C'est le vingtième corps de Gratz, composé de régiments de « Kaiserjaeger » commandés par l'archiduc héritier, qui entreprit la conquête du Cengio. Les grenadiers de Sardaigne chargés de le défendre furent admirables d'héroïsme. Le 1er juin, un bombardement épouvantable les décima et pendant trois jours huit attaques en masses serrées, précédées de compagnies de mitrailleuses, arrivèrent de Belmonte sur le plateau rocheux du Cengio. Les régiments autrichiens furent repoussés avec des pertes atteignant le 60 % des effectifs. Mais les grenadiers ne pouvaient plus se maintenir au sommet. Tls se retranchèrent sur les pentes descendant vers L'Astico et sur les flancs de Val Canaglia.

L'ennemi, dans la nuit du 1 juin, tenta nue attaque par son aile droite qui aurait dû tourner les bataillons échelonnés de la rivière aux rochers du sommet. Avec des troupes fraîches, fournies par le fameux « corps de poursuite » (Verfolgungs-Korps) de Trente, qui devint simple corps de réserve destiné à reformer les unités trop éprouvées, les Autrichiens s'avancèrent vers 4 heures du matin par Ronchi Alti. La nuit était calme, l'artillerie se taisait. Tout à coup les mitrailleuses crépitèrent, balayant le terrain depuis les roches du sommet jusqu'aux bosquets de la vallée. Puis l'infanterie s'avança par bonds. Il fallait, ou adosser les Italiens à la muraille rocheuse de la cime, ou les rejeter sur Cogollo. Bientôt l'artillerie se mit à tirer sur les chemins d'accès des secondes lignes afin d'empêcher l'envoi de renforts.

Du côté italien les canons répondaient, mais pas un coup de fusil ne partait des lignes de tranchées où les soldats attendaient le choc, l'œil au guet. Les Autrichiens, trompés par ce silence, crurent à une retraite de nos alliés, et des hourras enthousiastes partirent des colonnes ennemies. Soudain, à cent mètres, les mitrailleuses italiennes ouvrirent le feu. La fusillade crépita. L'ennemi, d'abord étonné, se ressaisit et se rua contre les lignes italiennes. Les hommes tombaient comme des mouches, et quand nos alliés bondirent de leur retraite, la mêlée devint furieuse. L'ennemi eut le dessous. Bientôt le terrain fut nettoyé et les derniers assaillants s'enfuirent ou se laissèrent prendre. Une seconde colonne, envoyée pour les renforcer, ne réussit pas même à prendre contact.

L'aube du 5 juin éclaira un champ de bataille couvert de milliers de cadavres gris bleu des chasseurs de Gratz.

Les attaques par le ttane droit échouant, l'ennemi tente depuis quinze jours de pénétrer en Val Canaglia ou d'occuper le sommet du Monte Pau qui domine l'ouverture de la vallée de l'Astico. Le combat auquel j'assiste aujourd'hui n'est que la suite d'une série d'efforts infructueux. De temps à autre les Autrichiens réussissent à pénétrer dans une position italienne, grâce à une concentration d'artillerie sur un point difficile à défendre, mais des contre-attaques les en délogent régulièrement.

 

Le soleil se couche derrière le Cimone, répandant une lumière dorée sur la vallée verdoyante où coule l'Astico. La canonnade devient moins intense. Dans le bas, tout est silencieux: on se figure difficilement que des milliers d'hommes, parmi les vergers, sous les châtaigniers, aux flancs des collines, sont prêts à se ruer les uns sur les autres.

De mon observatoire j'entends de temps à autre un commandement bref, suivi du coup sec d'un Déport envoyant un obus sur les premières lignes autrichiennes, c’est le plus jeune officier de l'armée italienne, S. A. R. le prince des Pouilles, sous- lieutenant d'artillerie, qui commande sa pièce. Soudain les shrapnels tombent, nombreux, autour de sa batterie. Elle cesse le feu. Le prince serait-il touché? Bientôt un nouveau coup nous prouve que tout va bien. Je redescends sur Piovene. La forêt est bouleversée par le bombardement. Les obus de gros calibre ont abattu des arbres qui barrent le sentier. Un 305 est tombé dans un vallonnement où se trouvait un campement. Les tentes sont renversées. L'obus en tombant a creusé un entonnoir énorme et projeté des quartiers de rocher dans toutes les directions. Il y a peu de morts, mais de nombreux blessés que l'on transporte par des mauvais sentiers sur des brancards de toile tachés de sang. Un petit soldat au visage enfantin a le bras transpercé par un éclat d'obus. Je lui demande s'il souffre beaucoup. « Je reverrai maman », me répond-il en souriant.

La nuit tombe lentement et ce n'est plus sur les mon tagnes qu'un feu d'artifice continu, tandis qu'au fond de la vallée les 305 éclatent avec des gerbes de feu et que les incendies s'allument dans Jes villages déserts, au pied du Monte Pau.

 

La Reprise d'Asiago

Vicence, 28 juin (par dépêche)

Le général Cadorna vient d'exécuter une manœuvre d'une habileté consommée. Les Autrichiens, à la faveur d'un feu d'artillerie d'une violence encore inconnue dans la guerre de montagnes, avaient réussi à s'emparer de toutes les vallées supérieures du haut plateau d'Asiago, et à s'assurer le débouché sur Val Gadena et Val Frenzella. Dans la direction de la Brenta, ils avaient pu placer des canons sur toutes les cimes dominantes.

La situation, après quinze jours d'offensive, apparaissait avec une gravité toute particulière. Par une attaque de flanc, de Foza jusqu'au haut plateau de Marcesina, il aurait fallu reconquérir montagne après montagne, vallée après vallée, de la région boisée et excessivement mouvementée des Sette Comuni. Les Autrichiens avaient massé sur ce secteur leurs meilleurs soldats, ne laissant aux deux ailes que des troupes de landwehr et de landsturm. L'opération du côté de nos alliés présentait donc d'énormes difficultés.

L'état-major italien trouva un moyen ingénieux de les résoudre avec le moins de pertes possible, et en évitant la guerre de tranchées. Le général Cadorna, marchant de Marcesina sur Malga Fossetta, s'emparant de Monte Magari et de Cima Isidoro, domina du Nord tout le haut plateau et les montagnes où l'ennemi s'était renforcé. Enfin, l'offensive de l'aile droite italienne continuant vers Castelloni di San Marco et Cima Caldiera, et le succès de l'aile gauche sur Vallarsa et le Pasubio, dont je vous ai parlé, s'accentuant chaque jour, les Autrichiens comprirent qu'ils allaient être cernés.

Dans la nuit du 24 au 25, peu après minuit, ils commencèrent à évacuer leurs positions. Vers une heure du matin, les troupes italiennes, sur tout le front du Trentin, bondirent hors des tranchées à l'assaut des lignes ennemies. La marche en avant fut d'une rapidité foudroyante. La cavalerie poussa les arrière-gardes autrichiennes hors d'Asiago. L'artillerie italienne qui, par un violent bombardement de trois jours et trois nuits, avait préparé l'avance de l'infanterie et de la cavalerie, ne put pis partout, à cause du terrain accidenté, accompagner le mouvement de pièces de moyen calibre. C'est pourquoi l'avance est un peu ralentie, pour permettre la mise en place de batteries devant soutenir les fantassins qui poursuivent l'ennemi avec une vigueur merveilleuse.

Je suis monté ce matin jusque sur le haut plateau d'Asiago. Les voies descendant à la plaine de Vicence, encombrées, il y a huit jours, de convois et de troupes de tous genres, sont maintenant désertes. Mais sur les routée qui gravissent les collines montant au haut plateau, ranimât ion redevient intense.

Toute la région d Asiago est couverte de forêts de sapins, sauf la « connue », peuplée de nombreux villages e itourés de prés fleuris. Sous les sapins, des campements d'un pittoresque achevé abritent des dizaines de milliers de soldats. Le long de la route, c'est un défilé ininterrompu de camions amenant des munitions, ou de l'eau, qui fait complètement défaut sur le haut plateau, de 1.000 mètres d'altitude en moyenne. A chaque instant mon auto traverse d'anciens réseaux de fils de fer autrichiens. Bientôt nous quittons les forêts et débouchons dans la conque d'Asiago.

La petite ville n'avait pas trop souffert des précédents bombardements. Mais aujourd'hui l'artillerie autrichienne, de Monte Mosciagh et Monte Interroto, s'acharne sur les rues paisibles.

Tout l'intérêt de la lutte se concentre sur les pentes herbues de Monte Resta. D'une colline, à 200 mètres à l'Est d'Asiago, je peux suivre les phases des combats. L'infanterie italienne occupe les tranchées à mi-pente. Tout à coup, l'ennemi arrose le terrain de projectiles, qui tombent entre la première et la deuxième ligne et ne semblent pas causer de grosses pertes. Mais le tir se raccourcit, les obus arrivent devant la première ligne. Angoissé, je suis la lutte: l'ennemi va-t-il modifier encore son tir? Si oui, l'effet sera terrible. Bientôt les éclatements se font en plein dans les lignes italiennes, projetant d'immenses gerbes de pierres et de terre. Impossible de tenir plus longtemps. Au pas de course, dans un ordre parfait, la première ligne se replie dans les abris de bombardement. Puis, les troupes repartent à l'assaut, reprennent les tranchées.

Plusieurs heures durant, la lutte se poursuit, acharnée. Toute la vallée est remplie de sifflements d'obus. A chaque instant, nous devons, les officiers qui m'accompagnent et moi, nous aplatir contre terre pour éviter les éclats. Les troupes sont merveilleuses, reprenant vingt fois des positions que le feu adverse les empêche de maintenir.

Au moment où je quitte Asiago pour visiter le village de Gallio, complètement bouleversé et où l'incendie fait rage, l'artillerie italienne, très renforcée, bat violemment les positions enémies. La prise de Monte Rasta semble proche. Son occupation permettrait à nos alliés de tenir la seule route, à droite de Val d'Assa, par où les Autrichiens ravitaillent Monte Interroto et Monte Mosciagh. Ces deux positions tombées, les Italiens pourront entreprendre la conquête de la gauche d'Assa où L'ennemi semble vouloir établir sa ligne de résistance.

L'impression générale de ma visite en première ligne est excellente; le moral des troupes demeure très élevé; d'autres succès sont imminents.

Robert Vaucher

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