- de la revue 'L'Illustration' no. 3790 de 23 octobre 1915
- 'Chez le Général Putnik'
- par Robert Vaucher
![]()
Un Général Serbe
Envoyé en Serbie par L'Illustration, au printemps dernier, notre collaborateur Robert Vaucher fut reçu par le généralissime des armées serbes à son quartier général de Kragouyevats. Il avait relaté cette visite dans une correspondance, restée inédite, qu'il nous paraît intéressant de publier aujourd'hui.
L'arsenal et les fabriques de munitions, dont les grandes cheminées s'élancent dans le ciel bleu, donnent aux rues campagnardes de Kragouyevats, où passent les grands bufs traînant des chariots pittoresques conduits par des paysannes aux costumes bariolés, un aspect industriel qui manque généralement en Serbie.
On se croirait dans un faubourg d'une de nos grandes villes et l'on est surpris d'apercevoir, au bout d'une rue ombragée de platanes, un joli petit bâtiment que l'on prendrait volontiers pour un collège de province.
C'est la préfecture transformée en quartier général depuis le commencement des hostilités.
Accompagné du capitaine Milan V. Georgevitch et de trois confrères, j'arrivai assez facilement aux appartements occupés par le généralissime Putnik et son chef d'état- major.
Un gendarme vient chercher nos cartes, nous précède le long d'un vaste corridor et nous fait entrer dans une grande chambre, aux murs peints à la détrempe, d'une simplicité toute démocratique.
Trois tables, un bureau, quelques chaises de paille, deux appareils téléphoniques, voilà tout le mobilier. Des cartes de l'état-major autrichien, trouvées sur des prisonniers, des cartes serbes, des cartes générales et des cartes détaillées, des plans et des croquis, voilà toute la décoration.
Un officier de haute taille, puissant, la figure très jeune, la moustache fièrement relevée à là manière des vieux voïvodes serbes, un front haut, des sourcils assez forts, des yeux brillants et vifs, d'une intelligence remarquable, nous accueille aimablement: c'est le colonel Jivco Pavlovitch, chef d'état-major général, qui a dirigé la campagne de 1914 avec le généralissime.
Il promet de nous en conter tout à l'heure les grands faits, mais auparavant Son Excellence le voïvode Putnik veut bien nous recevoir.
Le colonel Pavlovitch nous introduit dans une pièce contiguë, aussi simple que la première, et nous apercevons, assis à son bureau, le chef admirable qui, depuis des années, lutte contre la maladie pour n'être pas terrassé par elle et dirige, de sa chambre même, les armées serbes luttant pour le salut de la patrie.
Le général a voulu se lever pour nous accueillir. Dans un vieil uniforme de drap bleu clair, avec, seule, la médaille de bravoure sur la poitrine, il s'avance, le sourire aux lèvres, un peu voûté, nous tend la main et nous explique d'une voix lente, faible et grave, pourquoi il a violé en notre faveur la règle qu'il s'était faite de ne recevoir jamais personne. Il nous dit la reconnaissance de la Serbie pour la France et pour la presse française si bienveillante envers son pays.
Quand il parle, ses yeux brillent, son beau visage s'anime, sa tête toute blanche se redresse. On sent une intelligence magnifique, une volonté de fer chez cet homme condamné, tant de fois, par ses médecins et qui ne veut pas mourir, sachant que son pays a besoin de lui.
Ayant combattu les Turcs en 1876, 1877 et 1912 et les Bulgares en 1885 et en 1913, il en est aujourd'hui à sa sixième campagne. Savant de cabinet, doué d'une mémoire topographique extraordinaire et d'un rare instinct de divination psychologique, il n'a rien d'un entraîneur d'hommes. Jamais il n'est au milieu de ses troupes; mais, du fond de sa chambre de malade de Kragouyevats, il sait à chaque instant ce qu'il peut exiger d'elles. Ses officiers, ses soldats, confiants dans sa merveilleuse connaissance de la science de la guerre, éblouis par le prestige de ses victoires, ont pour lui une admiration sans borne et s'abandonnent à sa volonté corps et âme, sans même le connaître.
Par une porte entr'ouverte, on voit la chambre à coucher. Le lit est encore défait. Quelques minutes plus tard, pendant que nous causerons avec son chef d'état- major, nous entendrons le généralissime y rentrer, en toussant, pris d'une de ces crises d'asthme qui le font tant souffrir. A côté du lit, une table avec des paperasses et sur la muraille, disposée pour que le général Putnik puisse, sans se lever, suivre ses armées sur le terrain, une grande carte de Serbie, toute couverte d'annotations. Tout l'ameublement est d'une simplicité remarquable.
Le généralissime est optimiste: l'armée a eu le temps de se réorganiser, les munitions arrivent, les troupes entraînées sont dès maintenant prêtes à Faction.
Et le colonel Pavlovitch nous répète, un instant après, qu'aucune attaque ne prendra au dépourvu l'indomptable armée serbe.
Robert Vaucher