de la revue 'L'Illustration' no. 4014 de 7 février 1920
'l'Occupation de la Prusse Occidentale
par les Troupes Polonaises'
Lettre de Notre Correspondent
Robert Vaucher

« l'Illustration » en Pologne

 

Grand Quartier Général du général Haller, 20 janvier

Enfin, après des mois d'attente anxieuse, pendant lesquels les Allemands se hâtaient d'envoyer à Berlin tout ce qu'ils pouvaient emporter des provinces que le traité de paix les obligeait à céder aux Polonais, la ratification vient de permettre l'occupation de la Prusse Occidentale.

Ce soir, sous la neige et la pluie, les fanfares, éclairées par des torches fumeuses que portent des soldats à cheval, viennent en procession devant le château qu'habite le général Haller. Dans la nuit sombre où le vent glacial fait gémir les grands arbres du parc, le spectacle n'est pas banal. Les murs blanchis à la chaux de l'édifice lui-même et des pavillons de chasse qui l'entourent sont éclairés par les lueurs tremblotantes des torches.

C'est de Skerniewice, en effet, que va partir le général Haller pour s'installer, en territoire reconquis, dans la ville de Torun (Thorn). Coïncidence fort curieuse, c'est dans ce château impérial que se réunirent, peu après le partage de la Pologne, les trois empereurs d'Autriche, d'Allemagne et de Russie. Plus tard, Bismarck y eut une chambre restée légendaire. Le tsar Nicolas aimait cette résidence estivale, entourée de forêts immenses, et le grand-duc Nicolas Nicolaeviteh séjournait peu avant la guerre dans un pavillon de chasse, à l'entrée du parc. Aujourd'hui, c'est le général Haller qui travaille dans l'ancien cabinet du tsar. Je l'ai trouvé ce matin à sou bureau, le visage rayonnant de joie à l'idée que demain le rêve de tant d'années deviendra une réalité. Lui que j'ai toujours vu ennemi des paperasseries, a sa table couverte de cartes, d'imprimés et de proclamations. Il m'en explique la raison. L'occupation qui a commencé le 17 janvier marche avec la précision d'un mouvement d'horlogerie. Tout a été prévu heure par heure et l'élaboration de tous ces plans a exigé pas mal d'ordres du jour et de circulaires. Un seul incident s'est produit jusqu'ici à Gniewkowo. « Nos soldats, me dit le général, avaient peut-être avancé un peu l'heure de l'occupation; mais si les Allemands y avaient mis de la bonne volonté, il n'y aurait eu aucun coup de fusil. Ils ont tiré sur mes soldats qui ont fait leur devoir. Ils ont répondu, ont cerné les Allemands et les ont désarmés. La leçon a été bonne. Dès le lendemain les Alilemands évacuaient le territoire une heure avant le moment fixé.

» Mon état-major a prévu toutes les difficultés qui pourraient surgir pendant l'occupation. Un certain nombre de proclamations adressées à la population sont immédiatement affichées dans les endroits occupés. La première est signée par le chef die l'Etat, le général Pilsudski, la seconde par le ministre des régions libérées Seyda, la troisième est de moi. Nous n'entrons pas dans un pays étranger, nous sommes chez nous; aussi l'état de siège instauré dans les régions occupées est très peu draconien. »

Les troupes qui vont s'avancer vers la Poméranie comprennent trois divisions d'infanterie et une brigade de cavalerie à trois régiments. D'autre part, le général Haller dispose de nombreuses troupes non endivisionnées comptant entre autres: un bataillon d'infanterie de marine pour la défense des côtes, plusieurs trains blindés, des autos-mitrailleuses, des régiments d'artillerie et un grand matériel d'étape et de train.

Jouant les airs nationaux polonais, les fanfares escortent le général Haller jusqu'à la gare où l'acclame une foule énorme. Demain, nous serons en Prusse.

Torun (Thorn), 21 janvier

Ce matin vers neuf heures, notre train spécial a franchi la frontière prussienne. Le pays est triste. C'est une succession de collines basses sablonneuses, plantées de pins et de petits sapins. Des deux côtés de la voie ferrée, on remarque des lignes de tranchées fraîchement creusées qui sillonnent les coteaux. A Ottotschin, première station allemande occupée, la gare est entourée de réseaux de fil de fer barbelé et de travaux de défense tout à fait récents. Les Allemands ont-ils donc, jusqu'à la dernière heure, espéré pouvoir s'opposer par la force à l'exécution du traité?

Une demi-heure plus tard, nous arrivons à la gare principale de Torun sur laquelle flotte un grand drapeau polonais. La ville est située de l'autre côté de la Vistule bien différente de celle de Varsovie, un fleuve désert, excessivement large, casquette à cinq galons, cachée pendant de si longues années, vient saluer le général.

Tous les officiers et correspondants de guerre polonais (votre envoyé spécial est le seul représentant de la presse alliée) se promènent sur le quai, heureux de fouler la terre reconquise. Les employés allemands entretiennent des rapports très corrects avec les cheminots polonais. Notre train repart bientôt. Il s'engage sur l'interminable pont traversant une région assez marécageuse, puis la Vistule, une Vistule bien différente de celle de Varsovie, un fleuve désert, excessivemnt large, roulant des eaux jaunâtres vers la Baltique. Des flocons de neige tombent par instant, mélangés à une pluie glaciale. La ville se profile sur un ciel gris de plomb.

Elle est assez importante avec ses 47.000 habitants et sa forteresse qu'occupait toujours une forte garnison prussienne. Les clochers des églises, dont plusieurs datent du temps des chevaliers de l'Ordre Teutonique, dressent leurs aiguilles pointues au-dessus des toits d'ardoise ou de tuiles rouges. Les tours carrées des édifices principaux sont pavoisées. Sur celle du vieil hôtel de ville construit en briques rouges au treizième siècle, le drapeau bleu et blanc de la ville de Torun flotte aux côtés de l'aigle polonais sur fond amarante. A la gare de la rive gauche, ovation monstre. Sur le quai, les troupes présentent les armes. Les fanfares jouent l'hymne national. Le moment est poignant. Le général Haller, entouré de son état-major, passe en revue les troupes et s'arrête tout spécialement devant le détachement de la milice volontaire. Ces hommes, dont beaucoup portent encore l'uniforme allemand et ont simplement remplacé le « Gott mit Uns » de la ceinture et la cocarde boche de la casquette par l'aigle polonais, ont maintenu l'ordre le plus parfait en ville, depuis le départ des Allemands jusqu'à l'arrivée des troupes polonaises. Grâce à leur dévouement, il n'y a pas eu le moindre incident.

Des chevaux sellés attendent. Le général Haller et sa suite les montent rapidement et, après l'exécution de l'hymne écouté au garde-à-vous, le cortège s'en va, au petit trot, à travers les rues très joliment décorées. Il passe sous de nombreux arcs de triomphe portant des écriteaux de bienvenue. Toutes les associations, les sociétés: sportives, les anciennes corporations sont rangées devant les casernes avec leurs drapeaux. Certaines, comme celles des bouchers ou des cuisiniers, sont à cheval et ont des costumes fort pittoresques.

A l'entrée du vieil hôtel de ville en briques rouges noircies par les siècles, le général Haller est reçu par le syndic de la ville, M. Steinborn. Puis l'on monte dans ce curieux édifice, dont les saîles aux plafonds à caissons, aux boiseries travaillées ressemblent fort aux hôtels des villes hanséatiques. Du balcon donnant sur une grande place, le général Haller prononce un discours d'une superbe envolée où il fait à larges traits l'exposé de la politique polonaise dans les territoires reconquis, politique libérale s'inspirant des vieilles traditions polonaises: liberté de religion et de langue ne seront pas de vains mots et serviront de base aux relations futures entre Polonais et Allemands.

Après un défilé militaire où les belles troupes du colonel Skrzynski, commandant la division dite de Poméranie, passent dans un ordre parfait, mais en exécutant malheureusement encore le pas de l'oie, qui nous rappelle toujours les vaincus, un banquet comptant plus de deux cents couverts a lieu à l'Artushof. A plusieurs reprises, dans les nombreux toasts qui y sont prononcés, les orateurs font part des sentiments de reconnaissance de la Pologne pour la France, dont la victoire permet la journée triomphale actuelle. Le colonel Allegrini, en un discours vibrant d'amitié franco-polonaise, aifirme une fois de plus combien la France suit avec sollicitude la renaissance polonaise et partage la joie des Polonais redevenus libres, à l'égal des Alsaciens-Lorrains. Il lève son verre en l'honneur du général Haller qui représente la Pologne aux yeux des Français de la troisième Eépublique, comme Ponia-towski la personnifiait sous l'Empire.

L'occupation continue régulièrement; dans quelques jours, nous serons à Grudziadz (Graudenz) et, le 5 février, au bord de la Baltique.

Robert Vaucher

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