- de la revue 'L'Illustration' no. 3886 de 25 aout 1917
- 'le Président de la République
- au Front Italien'
- par Robert Vaucher
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Lettre de Notre Correspondant
16 août
Le tonnerre des duels d'artillerie ennoblit aujourd'hui les entrevues de souverains d'une majesté à laquelle les coups de canon réglementaires des saluts officiels d'antan ne pouvaient évidemment prétendre. A proximité des champs de bataille, l'accolade de deux chefs d'Etat revêt un caractère de grandeur que nul ne saurait méconnaître. Elle prend également une signification diplomatique particulière entre alliés tendant de plus en plus à mettre en commun leurs ressources matérielles et morales contre l'unique ennemi.
Le voyage du Président de la Eépublique française en Italie ne pouvait donc être confondu avec ces manifestations de courtoisie protocolaire que les représentants des peuples avaient coutume d'organiser périodiquement en temps de paix. La nation italienne ne s'y est point trompée. On peut s'en rendre compte en observant l'unanimité chaleureuse et touchante avec laquelle toute la presse, sans distinction de parti, a voulu remercier M. Poincaré d'avoir apporté aux soldats italiens le fraternel salut de la France.
Lès diplomates les moins subtils comprennent également, que les longues conférences tenues chez le roi, au lendemain des conversations interalliées de Paris et de Londres, sont fécondes en heureux présages. On cherche à en pénétrer le secret, on épie les progrès de cette entente franco-italienne chaque jour plus étroite et plus affectueuse et assez complète pour mériter déjà le titre d'alliance qui lui sera peut-être donné demain.
Le lundi 13 août, à 7 h. 45 du matin, le train spécial mis à la disposition du Président de la Eépublique fit son entrée dans la station de la petite ville du Frioul où réside le Grand Quartier Général. La gare avait reçu une gracieuse décoration de fleurs, de guirlandes et de drapeaux aux couleurs alliées. Le Président était accompagné de M. Léon Bourgeois, ministre du Travail; de M. Barrère, ambassadeur de France à Rome; de M. Martin, chargé de la présentation des ambassadeurs; du général Duparge et du général de Gondrecourt, chef de la mission française près du commandement suprême italien.
Le roi d'Italie, ayant à ses côtés M. Sonnino, se trouvait à l'arrivée du train présidentiel pour recevoir ses hôtes. Lorsqu'ils paraissent, la musique du régiment qui rend les honneurs attaque la Marseillaise, et c 'est aux accents de l'hymne héroïque que les deux chefs d'Etat se donnent l'accolade. Les troupes massées devant la gare sont passées en revue, puis M. Poincaré prend place dans l'automobile royale pour traverser la jolie ville en fête.
Partout les acclamations retentissent et les cris de « Vive la France! » s'entrecroisent joyeusement dans la foule qui se presse sur le passage du cortège.
Mais l'automobile gagne la campagne et atteint la villa, que le souverain habite depuis deux ans, à proximité de ses vaillants compagnons de combat. Dès son arrivée, au cours d'une cérémonie tout intime, le Président remet à Victor-Emmanuel III, premier soldat d'Italie, vivant avec ses troupes depuis le début de la campagne, et donnant l'exemple de toutes les vertus militaires de la maison de Savoie, la Médaille militaire et la Croix de guerre avec palme, hommage de la France en guerre à un roi sous les armes. Puis, la hantise du front si proche s'empara de tous. Au mépris de l'étiquette on avança l'heure du déjeuner un déjeuner de guerre, rapide et familier et, vers une heure de l'après-midi, commençait la visite des lignes.
Le roi connaît, dans ses moindres détails, la topographie complexe de ces secteurs de l'Isonzo et du Carsô où il a vécu tant d'heures poignantes. C'est lui qui guidera ses hôtes dans cette excursion au pays des nobles souvenirs et choisira les observatoires d'où ils pourront embrasser l'horizon le plus étendu et suivre de plus près les actions engagées. C'est de San Michèle, plateau dénudé, creusé d'innombrables cavernes d'où les Autrichiens défiaient tous les bombardements et qui fut, il y a un an, le théâtre des magnifiques faits d'armes de l'armée italienne, que M. Poincaré put examiner le champ de bataille du Carso et se rendre compte de la somme d'héroïsme et d'abnégation que représente la moindre avance italienne sur ce terrain infernal. Il a pu, également, visiter, sur l'autre rive de l'Isonzo, les cavernes de Selz et les tranchées de Monte Sei Busi creusées en plein roc; il a, ainsi, pris nettement conscience des difficultés redoutables que présente la lutte dans cette partie du front européen.
L'automobile royale se rend ensuite à Gorizia, que l'artillerie autrichienne s'acharne à détruire de loin, depuis que tout espoir de l'arracher aux mains des Italiens est devenu chimérique. Sur les collines et dans la vallée que les visiteurs découvrent du haut de Podgora, l'activité de l'armée ne s'est pas ralentie. De cet observatoire, où j'ai pu suivre, en mai dernier, les splendides assauts des fantassins italiens luttant pour la possession de San Marco, on note les progrès réalisés en contemplant la transformation du paysage: dans ce désert, stérilisé par le feu, où ne subsistent plus que de rares troncs d'arbres déchiquetés et des pans de murs en ruines, les tonnes d'acier déversées depuis tant de mois sur la croupe de ces collines ont fini par en rouiller littéralement le sol. Une lèpre rou-geâtre s'étend progressivement sur les pentes reconquises, et c 'est à la zone de verdure lointaine qui, demain, sera brûlée à son tour par la pluie de fer incandescent que l'on peut reconnaître la limite du champ de bataille!
... Le lendemain, on visita un nouveau secteur. Sous un ciel splendide, dans une prairie des montagnes de la Carnie, le général Capello, commandant la deuxième armée, chef éminent dont on connaît la vieille amitié pour la France, présenta ses admirables bataillons qu'encadraient deux détachements français et anglais. Et, pendant que la Marche Royale, l'Hymne anglais et la Marseillaise retentissent, le Président, ayant à ses côtés le roi Victor-Emmanuel et les généraux Cadorna et Porro, passe en revue les magnifiques troupes qui, dans quelques instants, vont regagner leur poste de combat. Il accroche la Croix de guerre française aux drapeaux de la glorieuse brigade des Abruz-zes, composée des 57e et 58e régiments d'infanterie, et remet au général Capello, que tous les correspondants de guerre français attachés au quartier général italien entourent de la plus affectueuse admiration, la croix de grand-officier de la Légion d'honneur.
L'après-midi fut consacré à la visite du Passo de Zagradan, d'où la vue s'étend sur tout le secteur du Monte Nero, sur Tolmino et sur la région accidentée du Haut- Isonzo. Mais la soirée fut réservée aux entretiens diplomatiques. Le Président du Conseil, M. Paolo Boseli, et le ministre Bissolati, s'étaient en effet rendus au Quartier Général pour prendre part à la conférence qui termina cette journée. M. Poincaré y rencontra également le capitaine Gabriele d'Annunzio et le capitaine Ugo Ojetti, auxquels il remit la croix de la Légion d'honneur en témoignage de l'amitié française.
Une dernière excursion au front inaugura la journée de mercredi qui fut ensuite consacrée à la visite de nombreux hôpitaux et aux campements de la zone des armées. Le Président eut l'occasion d'y rencontrer et d'y féliciter le Guynemer italien, l'aviateur Torello Fiano Baracchini, blessé, il y a quelques jours, en abattant un appareil autrichien. Il lui remit la Croix de guerre, tandis que le roi épinglait à la vareuse du jeune héros la médaille de la Valeur militaire.
Et, après un nouvel entretien à la villa royale entre ministres et chefs d'Etat, le Président de la République repartit pour Paris, salué à son départ par une foule enthousiaste acclamant en lui la France de la Marne, de Verdun et de la Somme.
Robert Vaucher