- de la revue 'L'Illustration' no. 3959 de 18 janvier 1919
- 'Prague En Fête'
- de notre Envoyé Spécial
- Robert Vaucher
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« lIllustration » au Pays des Tchécoslovaques
Noël en Bohême Ressuscltée
Prague, 25 décembre 1918
Dans la cour d'honneur de l'ancien château royal, un commandement retentit, bref et sonore; un brouhaha, un cliquetis d'armes devant le corps de garde; en un instant, dans la nuit lumineuse de cette veille de Noël, la garde tchèque, dans un ordre parfait, se range et présente les armes. Le silence qui baigne les vieux palais ilu Hradschin est coupé par l'appel des clairons qui lancent une sonnerie alerte et triomphante. Sous la lune, les groupes de gladiateurs, qui dominent l'entrée de la cour d'honneur, semblent s'animer.
C'est Noël, le premier Noël de la Bohême ressuscitée. Il est effacé maintenant, le souvenir du 8 novembre 1620, jour néfaste qui vit sur la Montagne Blanche la défaite des Tchèques par les troupes impériales. Pendant des siècles, il pesa lourdement sur les destinées de la Bohême, au point qu'on crut, parfois, à l'impossibilité d'une reconstitution nationale. L'aigle bicéphale des Habsbourg cède de nouveau le poste d'honneur au vieux lion des Hussites.
Du haut du Hradschin, elle est, ce soir, d'un charme irrésistible, la vieille ville des princes, de Bohême, aujourd 'hui capitale de la nouvelle République tchécoslovaque. Ses cent tours se dressent, élégantes, au-dessus d'une mer moutonnée de toits de coupoles et de clochetons. La Vltrava trace, entre les deux villes, un long sillon lumineux, barré de sombre par les ponts piquetés de statues.
A travers les rues pavoisées, je descends vers la place Starmoestské pour assister dans la vénérable cathédrale du peuple de Notre-Dame du Tyn à la messe de minuit.
Les drapeaux alliés flottent sur tous les bâtiments, depuis les majestueux palais de la Eenaissanee jusqu'aux masures moyenâgeuses des ruelles pittoresques et capricieusement enchevêtrées de la vieille ville. Avec goût, tous les édifices ont été décorés de guirlandes de branches de sapin enrubannées aux couleurs tchèques ou parsemées de minuscules drapeaux des nations de l'Entente. Elles s'accrochent aux corniches, rejoignent les fenêtres ogivales, couronnent les mascarons grimaçant sur les façades et descendent égayer les sombres portes cochères aux lourds battants de chêne sculpté.
Les rues s'animent à mesure que l'on se rapproche de la place de l'Hôtel-de-Ville où la cathédrale du Tyn dresse ses deux grandes tours gothiques. Tout le monde se dirige vers l'église. Il y a de la joie dans l'air; les groupes s'interpellent gaiement. Les légionnaires tchécoslovaques en bleu horizon sont très entourés; ils ont belle allure avec leurs larges bérets, leurs amples capotes, et se promènent en conquérants sur cette place qui évoque tant de souvenirs, où chaque maison a son histoire, où chaque pierre rappelle un drame. En attendant que l'église s'ouvre aux nombreux fidèles massés sous les vieilles arcades, ils examinent, devant l'Hôtel de Ville, l'endroit, aujourd'hui couvert de couronnes et de branches de sapin, où vingt-sept des chefs de la noblesse protestante de Bohême payèrent de leur vie leur insurrection contre un joug abhorré.
Soudain, de tous les clochers, de joyeux carillons résonnent dans la nuit silencieuse pour annoncer au monde l'anniversaire de la naissance du Christ. La foule s'engouffre dans la cathédrale. Les soldats tchèques qui ont encore l'uniforme gris bleu des troupes autrichiennes, les légionnaires de France, d'Italie ou de Eussie, se mêlent aux jolies filles qui portent les gracieux costumes nationaux dont les broderies d'or et d'argent scintillent sous les lumières tremblotantes des cierges.
Il y a longtemps que Noël n'a pas été aussi joyeusement fêté en Bohême. Dans les trois grandes nefs sévères et froides de cette cathédrale où l'on sent encore, malgré des siècles de catholicisme, l'influence austère de la Réforme, tous les visages sont éclairés d'une profonde allégresse. Avec une ampleur que les plus optimistes ne s'étaient jamais permis d'espérer, ce rêve, tant de fois caressé, s'est réalisé. Les Tchèques sont de nouveau libres! La Bohême a retrouvé ses frontières! Dans l'enthousiasme qui anime ces fidèles célébrant par des hymnes d'hosanna la naissance du Christ, il y a comme un reflet des heures inoubliables que Prague vient de vivre. Ce n'est pas seulement la crèche de Bethléem que fête le mysticisme slave, c'est aussi la naissance d'une ère où la religion ne sera plus, comme elle l'était jusqu'ici, un instrument de l'oppression de Sa Majesté Apostolique. Désormais on pourra être à la fois bon catholique et bon Tchèque: voilà pourquoi cette nuit les alléluias sont plus fervents qu'ils ne l'étaient sous la domination des Habsbourg.
l'Arrivée du Président Masaryk à Prague
Ce matin, dès 9 heures, mon automobile croise dans les rues de nombreux cortèges. Ce sont les enfants des écoles qui marchent en rangs, tenant à la main de petits drapeaux alliés et chantant, avec des voix délicieuses de fraîcheur, les hymnes nationaux et populaires tchèques. Ils vont s'échelonner le long des rues que suivra l'auto de M. Masaryk, président de la République tchécoslovaque, pour se rendre du palais du Hradschin au Théâtre National où, pour fêter son retour, a lieu une matinée musicale.
Depuis samedi, Prague a revêtu sa parure de fête. Malgré la pénurie d'étoffes, on réussit à confectionner des milliers de drapeaux tchèques, slovaques et alliés. On teignit les nappes, les serviettes et même les draps de lit, pour en faire ces étendards flamboyants qui flottent partout. De toute la Bohême, des trains bondés (on montait sur les toits des wagons) avaient amené une foule énorme de patriotes qui tenaient à assister au grandiose spectacle.
Une délégation de ministres et de députés s'était rendue à la frontière de Bohême, au-devant du président, qu'accompagnaient des détachements de légionnaires tchécoslovaques venant de France et d'Italie. A ses côtés, se tenaient le ministre de France, M. Clément Simon, et le général italien Piccione, qui va commander les troupes tchéco-slovaques.
Dans toutes les gares, la population, accourue des environs, acclama avec enthousiasme le nouveau chef de l'Etat; ce fut un voyage triomphal. A Prague, à la gare François-Joseph, qui s'appelle depuis quelques semaines la gare Wilson, le président du Conseil, M. Kramarcz, entouré des autorités de la capitale attendait M. Masaryk, dont il n'a pas toujours approuvé l'action politique, mais qui, comme lui, a été condamné à mort par les Habsbourg. Depuis quatre ans et demi, il a été son collaborateur lointain, complétant, à l'intérieur du pays, l'uvre que Masaryk accomplissait à l'étranger.
Soudain le canon tonne, le train entre en gare. La musique joue les hymnes tchèque et slovaque. Dans la salle d'attente, le silence est absolu, l'émotion intense. Lentement, le bras appuyé sur l'épaule de son fils, le président entre. Sans un mot, M. Kramarcz s'avance vers lui et se jette dans ses bras. Pas de cris, pas de vivats. Silencieusement, on pleure. Un officier anglais en mission m'avoua que, pour la première fois de sa vie, il avait senti des larmes couler sur ses joues.
Dans un commun triomphe, étaient réunis les deux hommes qui ont fait la Bohême: l'un représente les forces nationales qui ont lutté aux côtés des alliés à l'étranger; l'autre, celles qui résistèrent dans le pays à l'oppression. (M. Kramarcz a été emprisonné pendant vingt-six mois et n 'a échappé à la peine de mort que grâce à des longueurs de procédure.)
Lorsque M. Masaryk eut salué ses compagnons de lutte, le président du Conseil souhaita la bienvenue au ministre de France. « Que la France, lui dit-il, la première vienne nous dire qu'elle nous reconnaît comme Etat et qu'elle considère la République tchécoslovaque comme digne de toutes les prérogatives des Etats définitivement établis, nous en sommes heureuxi mais nous n'en sommes pas surpris: depuis le commencement de la guerre, elle nous a donné tant de preuves d'une sympathie profonde et chaleureuse! Elle sentait bien qu'elle avait en nous et dans les Yougo-Slaves de sincères amis. Comme nous avons tremblé pour elle aux heures sombres, et comme nos curs ont bondi de joie quand vos armées ont commencé leur marcjje victorieuse! Nous n'oublierons jamais cet amour profond; nous vous resterons fidèles, à vous et à vos alliés; nous vous promettons de tenir ferme la position exposée que vous nous avez confiée. Mieux que les autres, vous connaissez l'héroïsme dont les Tchéco-Slovaques sont capables quand ils iléfendenl leur pays et leur liberté. »
M. Clément Simon, dans une brillante improvisation, affirma l'affection sincère de la France pour la Bohême.
Puis ce fut, au milieu d'une foule en délire, le passage des automobiles officielles, fleuries et pavoisées. Pas de police, pas de cordons de troupes: le sentiment de la discipline et de l'ordre est si inné chez les Tchèques qu'aucun incident ne s'est produit pendant ces journées de fête.
Au milieu des acclamations, l'automobile du président s'avança lentement, escortée par une garde d'honneur composée de légionnaires; de tous côtés, on lui jetait des fleurs. Elle suivit exactement le parcours que suivaient autrefois les carrosses impériaux lorsque l'empereur d'Autriche venait à Prague pour les grandes cérémonies. Le cortège mit deux heures et demie pour faire 3 kilomètres! Devant le Musée national, sur les grands escaliers, étaient groupées des centaines de femmes et de jeunes filles revêtues des gracieux costumes nationaux tchèques, slovaques, moraviens et silésiens: c'était un ensemble merveilleux de couleurs et de pittoresque.
Devant l'Hôtel de Ville, au pied de la statue de Jean Huss, le maire souhaita la bienvenue au président de la République et aux représentants des nations alliées, puis le cortège traversa la Vltava, remonta dans la Petite Ville et entra au Parlement par la place Waldstein.
Ce fut un instant émouvant lorsque M. Masaryk prêta Serment de fidélité au nouvel Etat tchéco-slovaque: dans une allocution vibrante d'enthousiasme, il exalta les destinées de la république de Bohême.
Le ministre de France, qui était dans la seconde automobile, à côté de M. Kra- marcz, fut, sur tout le parcours, l'objet d'acclamations chaleureuses. La foule criait: « Vive la France! Nazdar » (bienvenue, succès) à son ambassadeur! » en agitant des milliers de petits drapeaux aux couleurs françaises.
Comme l'a très bien dit M. Kramarcz, on est très touché de ce que la France ait, la première, envoyé un représentant à Prague. M. Clément Simon a déjà su gagner les sympathies par son exquise amabilité et son tact parfait, nécessaire dans ce pays où la sensibilité est ombrageuse. Il connaît à fond les questions slaves, ayant beaucoup voyagé dans l'ancienne Autriche-Hongrie; aussi est-il remarquablement préparé pour accomplir la mission que le gouvernement de la République lui a confiée, et qui est loin d'être aisée.
La Matinée de Noël au Théâtre National
Ce matin, une légère couche de neige couvre le sol; les rues s'animent de bonne heure; les enfants font la haie, agitant gaiement leurs drapeaux au passage de mon auto. Vers 10 h. à l'automobile découverte du président de la République quitte l'ancien palais royal du Hradschin, escortée de Sokois à cheval.
Grâce à l'amabilité du commandant de place, l'automobile de l'envoyé spécial de L'Illustration, le seul représentant de journaux français arrivé jusqu'ici en Bohême, a été autorisée à suivre immédiatement la voiture piésidentielle. Sur tout le parcours, le spectacle est le même; le public se presse le long des vieux murs du Hradschin, dans les rues qui descendent en pente raide vers le fleuve; partout des drapeaux; les pignons et les sculptures baroques des édifices du Moyen Age ou de la Renaissance disparaissent sous les guirlandes. Les fenêtres sont garnies de spectateurs. Les enfants, heureux d'être au premier rang et de voir de près le président, poussent avec une vigueur juvénile les cris mille fois répétés de « Nazdar! »
Dans presque toutes les décorations des maisons, je remarque de grands portraits du président Masaryk, du président Wilson et du maréchal Foch.
C'est au Théâtre National qu'a lieu la matinée musicale de Noël; ce théâtre est historique; c'est beaucoup grâce à lui que les Tchèques ont conservé leur langue nationale et lutté contre le pangermanisme. Il fut incendié en 1881; les frais de reconstruction, s'élevant à plus de 6 millions, furent couverts par des souscriptions nationales. A l'intérieur de la salle, il y a une inscription caractéristique: « Narod sobé » (la Nation à elle-même). On y va un peu comme à l'église. Le bâtiment, de style Renaissance, est d'ailleurs un des plus beaux monuments modernes de la ville.
Dans la grande salle très élégante, les spectateurs acclament le président à son entrée; debout, ils écoutent les hymnes nationaux tchèque et slovaque, graves et émouvants comme le sont les vieux chants slaves. Le programme du concert comportait une audition de Ma Vlast (Ma Patrie), du grand compositeur tchèque F. Smetana. Ce poème symphonique en cinq chants, qui évoque toute l'histoire de la Bohême depuis ses origines, se termine par un hymne d'espoir; dans les circonstances actuelles, il fut particulièrement émouvant.
Le coup d'il sur la salle est magnifique. Dans la loge royale, au premier rang, le président de la République, son fils et sa fille, sont assis près d'un grand dais de velours qui porte, en broderies d'or, les armes de la Bohême. Les autres loges sont occupées par des ministres, les représentants militaires alliés, le ministre de France, le maire de Prague. Il est impossible de donner une idée de la richesse et de l'originalité des costumes nationaux portés par les dames de la société. Les légionnaires en bleu horizon mettent une note émouvante: dans ce milieu élégant, ils sont aussi à l'aise que l'étaient les généraux de l'ancien régime.
Ils ont été à la peine, il est juste qu'ils soient à l'honneur, dignes et corrects dans ces journées de joie nationale autant qu'ils furent braves sur les champs de bataille de France.
Robert Vaucher