- de la revue 'L'Illustration' no. 3963 de 15 février 1919
- '« l'Illustration » à Prague'
- de notre Envoyé Spécial
- Robert Vaucher
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France et Bohême
Prague, janvier 1919
Dans une préface qu'il écrivait avant la guerre pour un des excellents ouvrages scolaires du professeur Hantich, M. Louis Léger, professeur au Collège de France, rappelait qu'en 1871, déjà, les prisonniers français cherchaient à s'enfuir d'Allemagne pour se réfugier en Bohême: « Les prisonniers français arrivant à Prague racontaient, les larmes aux yeux, l'accueil fraternel des paysans tchèques. On leur offrait le gîte, le couvert, l'argent pour la route et, comme la musique est une langue internationale, on leur jouait la Marseillaise quand personne au village ne pouvait leur souhaiter la bienvenue en français. »
Les Tchèques viennent, pendant toutes ces dernières semaines, de nous prouver qu'ils ont conservé leurs traditions d'amitié pour la France.
Quel ne fut pas mon étonnement en arrivant ici d'apprendre qu'un fort groupe de grands blessés français était soigné à Prague et de voir, à l'Opéra, en loge, des glorieux mutilés portant de vieux uniformes bleu horizon usés par quatre ans de guerre ou plus encore par une captivité qui ne fut qu'un long martyre.
J'allai les voir, le jour de l'an, dans la caserne-hôpital où ils étaient soignés, et je trouvai quarante-cinq poilus perdus sous des amoncellements de cadeaux. Les Tchèques avaient tenu à fêter nos soldats avec prodigalité et les visiteurs aux mains pleines se succédaient tout l'après-midi. Il n'aurait pas fallu juger de la situation alimentaire de la Bohême d'après les deux chambrées d'invalides français. Nos soldats se laissaient gâter, émus et radieux.
Prisonniers au camp de Skalmierschutz (province de Posen) où se trouvaient près de 700 alliés, les malheureux avaient été, comme grands blessés, soignés dans l'infirmerie du camp. Soignés est un terme impropre, car plusieurs d'entre eux resteront infirmes toute leur vie faute de soins médicaux ou par suite d'opérations mal faites. Du jour de l'armistice, les pansements cessèrent. « Vous pouvez vous soigner vous-mêmes, puisque vous êtes vainqueurs », s'écriait avec rage un des médecins de service au camp. Lorsque les Allemands évacuèrent la Pologne russe, ils emmenèrent avec eux les prisonniers valides et abandonnèrent les malades. Les Polonais recueillirent ceux-ci et les transportèrent à l'hôpital de Kalisz où ils furent bien traités. C'est là qu'un train sanitaire, allant chercher des malades tchèques, trouva nos blessés et les amena immédiatement à Prague.
Beaucoup me disent avec quelle joie ils ont retrouvé des soins médicaux éclairés, des pansements propres, une nourriture abondante, car les soldats français sont les seuls habitants de Prague qui ne soient pas rationnés actuellement. Chacun s'empresse autour d'eux; depuis trois semaines, des améliorations sensibles se sont déjà produites dans l'état de plusieurs des plus atteints. Au fond d'une des chambrées, un arbre de Noël est encore dressé, très joliment décoré aux couleurs françaises et tchèques.
« Demain, me dit un des libérés, nous sommes invités à une représentation au Théâtre National tchèque. On donnera l'opéra de Smetana, Prodana Navesta (la Fiancée vendue). Nous irons tous. »
Nos Grands Blessés Fêtés par les Artistes Tchèques
Le lendemain, accompagné du peintre tchèque T. François Simon, dont les eaux- fortes sent bien connues à Paris, et qui désirait prendre quelques croquis pour L'Illustration, j'étais dans la loge que le directeur du Théâtre National avait aimablement mise à ma disposition.
La magnifique salle était, comme d'habitude, absolument comble, mais elle présentait un coup d'oeil nouveau pour Prague. Partout des uniformes bleu horizon, les uns flambant neufs sur lesquels la décoration tchécoslovaque, une croix formée par les armes de Bohême, de Moravie, de Silésie et de Slovaquie, aux médaillons joliment entrelacés, voisinait souvent avec notre Croix de guerre et même avec celle de la Légion d'honneur; les autres, fripés, de couleur indéfinissable, rapiécés par des moyens de fortune. Les premiers étaient ceux des légionnaires tchèques qui rentraient de France, les seconds ceux des prisonniers français revenant de captivité.
Nos grands blessés occupaient les meilleures places. Avec quelle attention ils suivaient le jeu des acteurs! Comme leurs pauvres figures amaigries, émaciées par les souffrances, s'éclairaient de larges sourires ou de francs éclats de rire quand se déroulaient sur la scène les tableaux amusants de l'opéra préféré des Tchèques! Tout le premier rang des fauteuils était occupé par les invalides auxquels on avait voulu éviter la fatigue de monter aux loges. Les jolis costumes des paysans et paysannes qui évoluaient sur la scène, les délicieuses mélodies de la musique de Smetana, les intéressaient prodigieusement.
Ceux qui étaient en loges paraissaient parfois distraits. Ils avaient à leurs côtés de charmantes jeunes filles en costumes nationaux qui leur expliquaient et leur traduisaient le texte du libretto. Et, dame, ces interprètes étaient si gentilles qu'ils oubliaient parfois de s'intéresser aux mésaventures de Vacek et aux pleurs de Magenka, la jolie fiancée vendue. Dans une des loges voisines de la mienne, soldats français et jeunes Tchèques formaient un groupe ravissant de couleurs. Les jeunes filles en blanc, un foulard de soie rouge sur la tête, une blouse aux larges manches bouffantes, le corset brodé entrelacé de rubans rouges, s'évertuaient, pendant les entr'actes, à expliquer dans un français qui était, lui aussi, très couleur locale, la signification de la scène qui allait suivre. Parfois les explications devenaient trop compliquées; nos poilus, malgré toute leur bonne volonté, ne comprenaient plus et tout finissait dans un grand éclat de rire.
La représentation terminée, les artistes ont voulu fêter nos blessés. Dans le joli foyer Renaissance du théâtre, les choristes sont arrivées en un essaim joyeux, leurs costumes multicolores, aux jupes très amples passées, suivant la coutume ances- trale, sur huit ou dix jupons, aux tabliers de soie bigarrés ornés d'une touffe de rubans aux vives couleurs. Nos soldats, appuyés sur leurs béquilles, souvent le bras en écharpe, parurent un instant déconcertés. Sous la lumière crue des lustres, qu'ils avaient l'air pauvres, leurs uniformes décolorés, perdus dans les groupes chatoyants que formaient les artistes! Mais bien vite la glace fut rompue et les jeunes artistes, aux lèvres rouges de fard, encore grimées pour la scène, voulurent avoir chacune son poilu; elles passèrent leur bras sous le bras de nos blessés, s'ingénièrent à trouver des mots français aimables, offrirent des bonbons, puis Magenka, la ravissante fiancée, apporta à un caporal à belle barbe brune le bouquet qu'elle avait reçu en scène et qu'elle avait noué d'un ruban tricolore.
Lentement, soutenus par les jolies artistes et choristes, nos blessés redescendirent lès marches de marbre du théâtre et vinrent prendre place dans les tramways de la Croix-Rouge, envoyés spécialement pour les reconduire à l'hôpital.
Mais, si fêtés qu 'ils fussent, nos soldats n'avaient qu'un désir: revoir bientôt la France. Le président de la République, M. Masaryk, le comprit et il eut la délicate attention de faire ajouter au train spécial emmenant en France les délégués à la Conférence de la Paix trois grandes voitures de wagons-lits dans lesquels nos soldats ont pris place, il y a quelques jours, pour regagner Paris. J'ai rarement vu des visages aussi heureux que ceux des grands blessés s'installant dans les coupés confortables qui allaient, sans transbordement, les transporter jusque dans leurs foyers.
On en a de la veine, me disait un héros du Chemin des Dames qui n'a plus qu'une jambe, on nous traite comme des ambassadeurs!
Le Retour des Légionnaires Tchécoslovaques du Front Français
L'arrivée à Prague des régiments de légionnaires qui ont combattu sur le front français a donné lieu à de nombreuses manifestations de sympathie pour la France.
L'une d'elles, dont j'ai été témoin ce matin, fut très impressionnante. Une dépêche de la frontière, arrivée cette nuit, annonçait qu'à 10 heures le train amenant le 1er bataillon du 22e régiment, qui gagna la Croix de guerre avec palme à la bataille de Vouziers, entrerait en gare de Prague. En un clin d'oeil, la nouvelle courut la ville et une foule immense se massa le long des rues que les légionnaires devaient traverser pour gagner leurs cantonnements.
A la gare, avec les Sokols et les détachements de soldats tchèques en uniforme réséda, de légionnaires français, russes et italiens, se groupait une compagnie de jeunes filles portant les costumes tchèques, moraves ou slovaques. Un colonel entreprit de la faire s'aligner le long d'un trottoir afin de prolonger les rangs des soldats du piquet d'honneur. Il y perdit son temps et sa patience, car ces jeunes personnes qui attendaient des frères ou des amis mouraient d'impatience et n'arrivaient pas à se tenir une minute tranquilles. D'ailleurs les costumes que chacune adapte à son genre de beauté n'avaient rien d'uniforme et il y avait toujours une jupe aux vives couleurs, une manche bouffante, une touffe de rubans multicolores qui dépassaient l'alignement.
Dès que le train militaire fut entré en gare, le commandant Venceslas Sidlik, un ancien sculpteur, tout jeune encore, s'avança, entouré des officiers de son bataillon, et M. Kramarcz, président du Conseil, surmonta son émotion pour lui souhaiter la bienvenue sur le sol natal et remercier tous ses braves soldats.
Les yeux du jeune commandant se mouillèrent et une grosse larme roula sur sa joue basanée lorsque, répondant à M. Kramarcz qui lui avait dit; « Conservez à la nation la fidélité et l'amour dont vous avez fait preuve à son égard quand vous étiez à l'étranger », il s'écria: « Nous le jurons! »
Installation, à Prague, du Ministre de France
Je vous ai déjà signalé l'excellente impression qu'avait faite à Prague l'arrivée du ministre de France, M. Clément-Simon, aux côtés du président de la République, M. Masaryk, lors de la rentrée triomphale de ce dernier en Bohême.
Le 15 janvier, à midi, M. Clément-Simon a remis ses lettres de créance au président de la Eépublique tchéco-slovaque. Comme il s'agissait du premier représentant diplomatique installé, et tout particulièrement du ministre de la République amie, les Tchèques donnèrent un certain éclat à la cérémonie.
Le soleil, malheureusement, ne voulut pas être de la fête. C'est sous un ciel sombre voilé de pluie que le colonel Husak, chef du cabinet militaire du président de la Eépublique, vint chercher le ministre au palais Lasansky, où s'est installée provisoirement la légation de France. M. Clément-Simon prit place dans un landau superbe traîné par quatre magnifiques chevaux blancs, précédé et suivi par un détachement de Sokols à cheval. Cette voiture, qui menait au château du Hradschin le ministre républicain, était tout simplement l'ancienne voiture de l'empereur François-Joseph et les chevaux blancs appartenaient à une race chère aux Habsbourg. Au moment de la révolution à Vienne, le cocher de l'empereur, qui était un Tchèque, se rendit chez le ministre tchéco-slovaque à Vienne et lui dit: « Je viens me mettre à votre disposition avec la voiture et les chevaux blancs de l'empereur. Que dois-je faire? » Le ministre l'engagea à se rendre à Prague. Il partit avec tout son équipage et c'est lui qui, peu après, le long des quais de la Vltava, emmena le ministre de France au galop de ses grands chevaux blancs, au milieu des acclamations populaires.
La vieille cour du château des Habsbourg présentait un coup d'oeil pittoresque au moment de l'arrivée de notre représentant. Deux compagnies des 21e et 22e régiments de légionnaires, coiffés du casque de guerre, présentaient les armes. Aux sons de la Marseillaise, la voiture fit son entrée et le ministre fut reçu, au haut du grand escalier d'honneur bordé de soldats et de jeunes filles en costumes nationaux, par le général Philippe, commandant la division tchéco-slovaque de France, et le général Divis, commandant les troupes de Prague. En présence des présidents de la République et du Conseil, M. Clément-Simon prononça un éloquent discours dans lequel il rappela que la France, la première, avait reconnu la jeune République: « La France n'oublie pas, dit-il, qu'en des jours sombres, alors qu'elle était elle-même abattue et isolée, une voix est venue du fond de la Bohême pour protester contre la violence et l'iniquité. Le 1er décembre 1870, les députés tchèques de la Diète de Bohême rédigeaient la déclaration suivante:
« Si l'Allemagne arrachait à la nation française une partie de son territoire dont les habitants se sentent Français et veulent rester tels, elle commettrait un attentat contre la liberté de ce peuple, et mettrait la force à la place du droit. La nation tchèque ne peut pas ne pas exprimer sa plus ardente sympathie à cette noble et glorieuse France, qui a si bien mérité de la civilisation, et à laquelle nous sommes redevables des plus grands progrès réalisés dans les principes de liberté et d'humanité. La nation tchèque a la conviction qu'une telle humiliation, que le fait d'arracher un lambeau de son territoire à une nation illustre et héroïque, remplie d'une juste fierté nationale, serait une source inépuisable de nouvelles guerres et, par conséquent, de nouvelles blessures à l'humanité et à la civilisation. Le peuple tchèque est un petit peuple, mais son âme et son courage ne sont pas petits. Il rougirait de laisser croire par son silence qu'il approuve l'injustice, ou qu'il n'ose pas protester contre elle, parce qu'elle a pour elle la puissance. »
M. Clément-Simon s'est plu à rappeler cette protestation, alors unique: « Au cri d'une conscience très droite et à une affection très noble, il nous est donné, ajoute-i-il, de répondre dignement. L'Alsace et la Lorraine nous sont rendues et vous, vous êtes indépendants et souverains. »
A la sortie du palais, le ministre de France, accompagné du général Philippe, du colonel Gillain et du colonel tchèque Husak, a passé en revue les troupes qui présentaient les armes tandis que la musique d'un régiment tchèque jouait les marches nationales gaies et entraînantes. A son passage, le drapeau du 21e régiment de légionnaires s'inclina lentement et le ministre salua l'étendard de ces braves qui, le 23 octobre, sous le commandement du commandant Husak, voulurent consacrer par une victoire la nouvelle de la constitution du gouvernement tchéco- slovaque, et attaquèrent le village de Terron-sur-Aisne, bâti en nid d'aigles et bourré de mitrailleuses. En moins d'une heure, après des corps à corps terribles, les trois bataillons allemands qui défendaient la position étaient anéantis. Le bataillon tchèque avait perdu près de la moitié de son effectif, mais il était vainqueur.
Le soir, au Théâtre National, en présence du président de la République, de tous les ministres, des autorités et de toute la société de Prague, une représentation de gala a été donnée en l'honneur du ministre de France. L'opéra de Charpentier, Louise, a été exécuté avec beaucoup de verve et de talent par les artistes du grand théâtre tchèque.
Au moment de l'entrée dans l'ancienne loge royale du ministre de France, l'orchestre a attaqué la Marseillaise, puis, de la loge du président du Conseil, un cri de Vive la France! a donné le signal des applaudissements. Pendant plus de dix minutes, toute l'assistance, debout, acclama la France avec un enthousiasme indescriptible.
Robert Vaucher