- de la revue 'L'Illustration' no. 3966 de 8 mars 1919
- 'La Nouvelle République Polonaise'
- Lettre de Notre Envoyé Spécial
- Robert Vaucher
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« l'Illustration » en Pologne
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Cette correspondance de notre collaborateur Robert Vaucher nous a été adressée au moment où Polonais et Tchèques se battaient dans la région minière de Teschen. Depuis, lEntente est intervenue pour imposer un armistice et il en est résulté un apaisement provisoire qui n'est pas encore, d'ailleurs, entre les deux jeunes Etats voisins, la paix que nous devons souhaiter.
Varsovie, février 1919
Varsovie, capitale de la Grande Pologne, n'a rien de la gaieté de Prague libérée, Certes, dans tous les milieux, la joie est ardente et profonde de voir enfin se réaliser l'union des trois Pologne en un seul Etat indépendant. Et pourtant, on est grave, on est inquiet, et l'avenir reste si sombre que l'on n'ose fêter la délivrance.
La Pologne bolcheviste est une fable allemande. Ce qui est vrai, c'est que les ouvriers, là-bas, traversent, à l'heure actuelle, une rude période d'épreuve comme les ouvriers français des provinces qui furent envahies. Leurs usines sont fermées, et c'est une catastrophe pour un pays où la densité de la population est due au développement industriel intense. Les Allemands ont enlevé les machines, 'ou les ont souvent rendues inutilisables. Il faut tout recommencer et créer une industrie nouvelle. Les matières premières manquent, le charbon est insuffisant; dans certaines régions les vivres font presque complètement défaut; les vêtements deviennent toujours plus rares. La situation économique n'a donc rien de réconfortant. Ajoutez à cela que la Pologne se bat sur quatre fronts, coutre les Allemands, les Tchéco-Slovaques, les Ukraniens et les Bolcheviks, et vous comprendrez pourquoi Varsovie est anxieuse. Les Alliés sont loin, très loin, semble- t-il, et les armées qui encerclent la Pologne sont, elles, toujours plus près... Pendant mes pérégrinations à travers les nouvelles républiques de l'Europe centrale, j'ai pourtant rencontré peu d'Etats où l'on sente un patriotisme aussi vibrant que dans l'ancien royaume des Jagellon. Pauvre et glorieuse Pologne, champ de bataille tour à tour dévasté par les armées en retraite! Des flots de réfugiés ont déferlé tantôt vers l'Ouest, tantôt vers l'Est. Ses fils ont combattu sous trois drapeaux différents, presque aussi détestés les uns que les autres. Elle a été au premier rang des victimes de la guerre, et mérite bien d'être parmi les premières nations secourues par l'Entente.
Chez le Général Pilsudski
Le traîneau qui m'emmène au Belvédère glisse rapidement sur la neige gelée qui crie sous les sabots des chevaux. J'ai suivi le long faubourg de Cracovie, la Nowy Swiet, et je suis arrivé au grand parc d'Ujazdow, les Champs-Elysées de Varsovie. La petite église du régiment des gardes du corps lithuaniens que je dépasse est, avec ses jolies coupoles, ses grandes croix orthodoxes et son air vieillot, le seul monument russe qui ait vraiment un cachet de pittoresque oriental. Enfin, me voici devant le palais du Belvédère. Deux soldats polonais, en uniforme grisâtre, gardent l'entrée. L'ancien palais du grand-duc Constantin Pavlovitch est devenu la résidence du chef de l'Etat et de l'armée, le général Pilsudski, après avoir été celle du général prussien Bessler, qui commandait à Varsovie.
Ce palais est assez agréable avec ses grandes colonnes et ses jardins à l'anglaise. Pendant un siècle, il fut la résidence des gouverneurs russes. Au moment de l'évacuation de Varsovie, les Russes emportèrent quelques meubles, mais il en reste assez pour donner une impression d'élégance confortable. Des tableaux intéressants ornent les murs des salons d'où la vue est magnifique. En voici un représentant la place du Sobor où évoluent les troupes polonaises et la cavalerie du grand-duc Constantin. Sur une table joliment ouvragée, un morceau dé granit du monument érigé aux environs de Dresde, à l'endroit où Moreau fut tué, le 17 août 1813, aux côtés de l'empereur Alexandre. Près des grands salons, on voit une petite chambre où, lors de l'insurrection du 29 novembre 1830, la princesse de Lowicz cacha le grand-duc Constantin. Etrange coïncidence, c'est le 29 novembre 1918 que le général Pilsudski occupa le Belvédère avec le même corps des porte-drapeaux qui, cantonné déjà alors dans la même caserne, commença l'insurrection en 1830!
Les Prussiens qui gardaient le général Bessler s'attendaient à l'insurrection polonaise. Leurs aviateurs avaient reçu l'ordre de bombarder la ville. Mais ils furent surpris et n'eurent pas le temps de passer à l'exécution. Dans le cabinet du général prussien, au Belvédère, les Polonais trouvèrent les plans d'alarme et l'ordre de bataille à Varsovie. Les soldats avaient été préparés par des exercices à occuper rapidement leurs postes d'alarme. Avec quatre bataillons polonais, le général Pilsudski réussit néanmoins à désarmer les Allemands qui pouvaient leur opposer trente bataillons d'infanterie.
Au premier étage, introduit par un adjudant, je suis reçu par le « commandant » Pilsudski, comme les Polonais appellent souvent le général. Chez eux, dans les corps de troupe, le grade de commandant n'existe pas et ce titre signifie « grand chef, chef suprême ». En uniforme bleu clair, sans décorations, le général révolutionnaire et socialiste m'accueille très cordialement. Il a une belle tête énergique, de forts sourcils broussailleux, les cheveux en brosse, une forte moustache brune, des yeux gris, perçants, pétillants d'intelligence, et une bouche qui sourit volontiers.
Je viens de croiser sur ma route un escadron de uhlans, trottant, la lance au côté, avec une allure superbe de troupes bien entraînées et disciplinées. Je dis l'excellente impression que m'a faite cette cavalerie et le plaisir avec lequel j'ai pu constater que le bolchevisme n'avait pas contaminé l'armée.
J'aime beaucoup mes uhlans, me dit le général avec un sourire d'orgueil. Le genre de guerre que nous sommes obligés de faire en ce moment aux Bolcheviks et aux Ukraniens est une guerre de manuvre et d'embuscades, où la cavalerie rend de grands services.
» Notre armée est en formation. Quand je suis arrivé de Magdebourg, j'ai trouvé à Varsovie 4.000 soldats organisés: c'était là toute l'armée polonaise. Heureusement, grâce à la P. O. V. (organisation militaire polonaise) que j'avais créée depuis longtemps dans le but de lutter contre les Allemands et les Autrichiens, je disposais de nombreuses forces secrètes éparses dans le pays. Je leur ai donné l'ordre de venir renforcer les troupes régulières et, en quelques jours, j'avais 50.000 hommes .Mais ces nouveaux soldats instruits théoriquement dans les associations secrètes n'avaient pas l'entraînement pratique nécessaire. Je dus néanmoins les envoyer immédiatement au front. La Pologne est dans cette situation tragique: elle doit jeter ses fils dans la lutte sans avoir eu le temps de les préparer. Il en résulte beaucoup de maladies et beaucoup de morts, car les éléments provenant des villes sont les plus nombreux et n'ont pas la résistance physique des paysans. J'ai des hommes à ma disposition autant que j'en veux, mais je manque complètement d'uniformes, d'armes et de munitions. Je n'ai pas le matériel technique nécessaire à une armée moderne. Il y a actuellement 100.000 hommes enrégimentés, mais beaucoup d'entre eux manquent d'équipement ou n'ont pas de fusil. Je n'ai, pour armer mes troupes, que le matériel pris aux Allemands et aux Autrichiens, rien de plus. Nous n'avons, en Pologne, pas une seule fabrique d'armes, de munitions ou de matériel de guerre. Il faudra tout créer et les ennemis n'attendent pas, ils nous pressent sur quatre fronts. Les Allemands, en évacuant la Pologne, ont ruiné ce qui, dans notre industrie, n'avait pas été détruit lors de la retraite russe.
»... Les avant-gardes bolchevistes sont à nos portes. J'ai cru aux promesses tchèques de respecter les engagements pris au sujet de la région minière de Teschen. J'avais laissé cette contrée presque dépourvue de troupes de façon à envoyer toutes mes forces du côté des Bolcheviks et des Ukraniens; c'est pourquoi l'avance tchéco-slo-vaque a été si rapide pendant les premiers jours. Actuellement, j'ai dû faire face à l'ennemi sur un nouveau front... On a voulu représenter la province de Teschen comme rongée par le bolchevisme. Il n'en est pas de plus patriote. Aux dernières élections à la Diète, les partis socialistes et bourgeois s'étaient mis d'accord pour dresser une seule liste d'union nationale et tous les mineurs l'ont votée avec enthousiasme. Il n'y a pas eu le moindre trouble, et la liste polonaise, à laquelle on opposait une liste allemande, a triomphé.
» Je ne crois pas au bolchevisme en Pologne. Si nous réussissons à faire vivre les centaines de mille de sans-travail, si nous pouvons recevoir de l'Entente des armes et des équipements pour incorporer dans notre armée tous ceux qui demandent à s'engager, nous serons capables de battre bientôt les armées des Soviets. Malgré une industrie ruinée, près d'un million de chômeurs, des régions souffrant de la famine, manquant de charbon et de vêtements et où les maladies contagieuses font des ravages terribles, la Pologne est parfaitement tranquille. N'est-ce pas la preuve qu'elle est mûre pour l'indépendance? Si les Alliés nous aident, nous pouvons regarder l'avenir avec confiance, malgré les difficultés énormes qu'il nous reste à surmonter. »
L'optimisme du général Pilsudski est compréhensible. Le vieux lutteur a surmonté déjà, dans son rêve de reconstruction d'une Pologne libre et unifiée, bien d'autres obstacles. Né en Lithuanie, Joseph Pilsudski fut élevé dans les grandes traditions patriotiques et humanitaires de la poésie et de la civilisation polonaise, dans l'admiration de Mickiewicz et de Kosciuszko. Très jeune il devint un des fondateurs du socialisme polonais qui, sous sa direction, acquit bientôt une influence considérable en tant que parti révolutionnaire et patriote. Arrêté par le gouvernement du tsar, il réussit à s'évader et poursuivit infatigablement son uvre de propagande en se cachant, en ne dormant que dans les wagons de chemin de fer et les jardins publics, traqué à chaque pas. En 1905 et 1906, il conçut l'idée de constituer une armée polonaise qui pourrait reconquérir l'indépendance de la nation. Il développa ensuite ce projet avec d'autant plus de force qu'il prévoyait le déchaînement d'une guerre mondiale. Les obstacles augmentant, car il était impossible à la longue de s'armer en secret, il profita de la liberté relative que l'Autriche accordait aux Polonais pour y organiser des légions polonaises destinées à lutter contre le tsarisme. Mais Pilsudski ne voulait pas devenir l'instrument de l'Allemagne et de l'Autriche et il opposait à leurs essais de supprimer ses légions une résistance de plus en plus forte au moment même où il organisait en secret une autre force armée. La révolution russe et la fin du tsarisme lui permirent de préciser ses sympathies pour les démocraties d'Occident. Après son refus de prêter serment à l'Allemagne, il fut arrêté et emprisonné à Magdebourg. La révolution allemande le délivra, Varsovie le reçut en triomphateur et vit en lui le créateur de l'Etat polonais. Et c'est à la tête des restes des légions dissoutes par les Prussiens qu'il chassa les Allemands de Pologne. Aujourd'hui, il est prêt à continuer la lutte pour faire de son pays un Etat démocratique puissant, capable d'opposer une barrière aux influences allemandes de l'Ouest et à l'anarchie russe de l'Est... Dans le vieux palais des gouverneurs de Varsovie, nous causons longtemps encore des espoirs et des projets du peuple polonais enfin libre...
» Paderewski, Premier Ministre
L'hôtel Bristol, où habite actuellement le président du Conseil polonais, M. Ignace Paderewski, est un grand bâtiment moderne, sorte de caravansérail assez peu élégant où se presse maintenant une foule affairée. Tout le premier étage est réservé au président et à Mme Paderewska ainsi qu'à leurs secrétaires. Près de l'appartement, deux soldats montent la garde, deux superbes cavaliers au long sabre recourbé en cimeterre. Le président, qui porte à la boutonnière la rosette de la Légion d'honneur, me reçoit ce soir avec un sourire navré. Depuis plusieurs jours, il est souffrant et garde la chambre. Je crois cependant que le physique chez lui est moins affecté que le moral. Paderewski, pendant notre longue causerie, est d'une tristesse poignante. Lui, l'apôtre de l'indépendance, le grand travailleur qui, depuis le début de la guerre, s'est tellement prodigué pour faire aimer, en Europe et en Amérique, la cause polonaise, qui, de ville en ville, mettant son art au service de son patriotisme, répéta inlassablement l'importance qu'aurait pour la paix future une Pologne unifiée et libre, semble avoir perdu les forces sacrées qui le soutinrent si longtemps. Il pourrait pourtant se glorifier de ce que son parti vient de remporter aux élections à la Diète un véritable triomphe. Toute la nation s'est groupée autour de lui et l'emprunt national qui languissait a vu, depuis son arrivée, affluer les souscripteurs. Le parti populiste paysan, qui a la majorité dans les campagnes, lui est favorable. Mais il oublie ses suocès personnels pour se préoccuper uniquement de l'intérêt général. Il y a dans ses yeux superbes une tristesse infinie quand il me parle longuement de l'agression tchèque et, dit-il, « des mensonges politiques qui l'accompagnèrent ». Tout son être se révolte à l'idée que le nouvel ennemi, qui vient d'attaquer la Pologne au moment où elle aurait le plus besoin d'aide et de secours, est un frère slave.
Le grand artiste, le grand patriote, a des termes d'une violence extrême pour qualifier la mauvaise foi des communiques de Prague. Je ne veux pas vous les répéter ici, car je souhaite que bientôt ce regrettable incident soit clos et que l'union des deux peuples slaves de Bohême et de Pologne soit une garantie de paix pour l'Europe centrale. En Bohême, j'ai entendu tous ceux qu'un impérialisme stupide n'aveuglait pas le souhaiter ardemment; en Pologne, je retrouve de fervents adeptes de l'alliance tchéco-polonaise.
Pendant que nous causons, dans un petit salon très coquet, où le goût délicat et très sûr de Mme Paderewska a transformé la banalité de la chambre d'hôtel, on apporte au président un paquet de télégrammes: « Voyez, me dit Paderewski, quelle est la gravité de notre situation. Nous sommes coupes du monde civilisé par l'agression des Tchèques qui ont détruit les lignes télégraphiques. Nous n'avons plus que le poste de télégraphie sans fil qui peut transmettre pendant une heure seulement nos dépêches à Paris. Voici un paquet de télégrammes adressés au ministère des Affaires étrangères de France et aux délégués polonais à la Conférence de Paris qui n'ont pas pu, faute de temps, être communiqués par radio... »
Sur le bolchevisme, le président du Conseil me répète ce que j'ai déjà entendu dire par le général Pilsudski:
Le bolchevisme, vous avez pu vous-même vous en rendre compte, n'existe pas en Pologne. Nos mineurs sont des patriotes qui ont augmenté de 30 % le rendement des mines afin de permettre aux villes de se chauffer et de s'éclairer. Pourquoi nos légionnaires ne peuvent-ils rentrer de France pour nous protéger contre l'agression de l'anarchie russe, voilà ce que notre peuple fatigué de souffrir ne peut pas comprendre. La Pologne que j'ai retrouvée est un pays de ruines, de misère et de mort, ravagé par la guerre, par les invasions et les retraites. L'Entente victorieuse n'aura-t-elle pour nous que des paroles? Permettra-t-elle que les légionnaires tchèques rendus à leur patrie continuent leurs incursions en territoire polonais?
M. Paderewski me dit qu'à l'étranger on s'imagine que la Pologne ne réussit pas à avoir un gouvernement stable. La vérité, c'est qu'il faut donner aux autorités locales des pouvoirs étendus leur permettant de régler les questions pendautes, très différentes suivant les régions. La Pologne, hier encore divisée entre trois empires, ne ne peut, avant une période de transition, centraliser toute la direction des affaires publiques à Varsovie.
Un télégramme arrivé hier de France a produit dans tous les milieux une excellente impression, me dit, en terminant, le président du Conseil. M. Pichon y reconnaît mon gouvernement et exprime d'une manière chaleureuse l'amitié de la France pour la Pologne. Dans notre isolement, il nous est doux d'entendre la voix amie de la grande nation sur.
De temps à autre, Mme Paderewska entre et prend part un instant à notre entretien. Elle, qui seconde si vaillamment le grand patriote dans son uvre, confirme les déclarations de son mari, les complète d'un détail. Quand je me lève, le président du Conseil ajoute, en me serrant les mains avec émotion: « Je vous en prie, dites en France que tout l'espoir de la Pologne est dans un prompt secours et que nous regardons vers Paris, Paris si lointain...?
Robert Vaucher