de la revue 'L'Illustration' no. 3975 de 10 mai 1919
'Les Belles Paques de la Pologne Ressuscitée'
de Notre Envoyé Spécial
Robert Vaucher

« l'Illustration » en Pologne

 

La Confiance Règne à Varsovie

Varsovie, 28 avril 1919

Lors de mon premier séjour en Pologne, en février dernier,- je trouvai un pays dont la population, heureuse d'être délivrée, n'osait pas encore manifester sa joie. On sentait partout, dans les villes et dans les campagnes, une anxiété poignante. Avant d'avoir eu le temps de se reconstituer, d'unifier en un même Etat ses trois territoires et d'organiser une armée digne de ce nom, la Pologne, attaquée sur quatre fronts, au Nord, au Sud, à l'Est et à l'Ouest, n'allait-elle pas succomber?

Aujourd'hui les circonstances se sont fort heureusement améliorées. La Pologne, au début de sa résurrection, est encore dans la période critique; ses frontières ne sont pas complètement définies, son industrie est ruinée; partout il faut restaurer ou même rebâtir, — et pourtant la confiance est générale; l'espoir a succédé à l'angoisse, la Pologne revit et, avec les premiers jours printaniers succédant à un rude hiver, les rues de Varsovie reprennent leur joyeuse animation.

Aux façades de nombreuses maisons, les drapeaux polonais et alliés flottent gaiement. Les uniformes français, le bleu horizon des légionnaires du général Haller, se mêlent au gris brun de l'infanterie et aux tenues chamarrées d'aiguillettes et de galons d'or des uhlans et des cavaliers des régiments de « chevau-légers » de la Vieille Pologne.

En Pologne, comme en Bohême, c'est la France, la première, qui se sera fait représenter officiellement par une mission diplomatique. Notre ministre à Varsovie, M. Eugène Pralon, a su déjà s'attirer toutes les sympathies. Jeune encore, il a derrière lui de beaux états de service. Après de longs séjours au cabinet du ministre au quai d'Orsay, il devient consul à Turin où il organise, très heureusement, la section française de l'exposition de 1911. Au début de la guerre, il remplit le poste délicat de consul à Rotterdam, le grand port hollandais par lequel l'Allemagne cherchait à se ravitailler, puis il arrive à Genève où, dans une succession difficile, il donne la mesure de sa valeur. Genève a fait au consul général de France partant pour Varsovie, après quelques mois seulement de séjour en Suisse, des adieux grandioses. Un banquet de plus de deux mille couverts, auquel assistaient toutes les autorités cantonales et fédérales genevoises, fut offert à M. Pralon, en témoignage d'admiration et de gratitude pour son habileté, sa loyauté et son activité incessante. J'ai eu d'autre part le plaisir de retrouver, parmi les collaborateurs du nouveau ministre, M. Duchesne, consul de France à Petrograd, dont le rôle fut admirable pendant les mois de terreur bolcheviste, et qui réussit,. après de longs pourparlers, à faire relâcher les Français arrêtés à Moscou et à Petrograd.

La remise, le 4 avril dernier, au général Pilsudski, des lettre» de créance de la mission française marque une grande date dans l'histoire de la Pologne libérée. L'isolement du jeune Etat est maintenant rompu. Les troupes du général Haller arrivent quotidiennement, suivant, à quelques jours près, l'entrée à Varsovie d'une très importante mission militaire française commandée par le général Henrys. Et, pendant toute la semaine de Pâques 1919, qui fut belle pour la Pologne, il y eut, à Varsovie, une succession de fêtes, de parades et de manifestations patriotiques où s'exprimèrent, pour notre pays, la reconnaissance émouvante et l'attachement traditionnel d'un peuple. Le chef de l'Etat avait déclaré: « Pour Pâques, la Pologne recevra un joli cadeau. » Le cadeau, en effet, était de valeur: il ne s'agissait de rien moins que de la prise, par les troupes polonaises, de Vilna, Baranowicze et Novogrodek. D'où il suit que les bolcheviks perdent une de leurs meilleures voies de communication avec l'Allemagne et que les Allemands seront obligés de quitter la Lithuanie où ils s'obstinaient, malgré les stipulations, à maintenir des troupes.

 

 

La Prise de Vilna par les Troupes Polonaises

Varsovie, 30 avril

Le général Pilsudski, qui est un Lithuanien des environs de Vilna, a tenu à diriger lui- même les opérations. Il est rentré aujourd'hui à Varsovie et j'ai pu connaître aussitôt les conditions dans lesquelles se sont engagés et poursuivis les combats qui ont abouti à la défaite complète des bolcheviks. Le front, dans la région marécageuse qui s'étend autour de Vilna et de Pinsk, n'est pas continu. Il est occupé, dans toutes ses positions importantes, par les détachements de l'armée rouge; mais il est possible de filtrer dans l'interruption des lignes, de tourner des postes, et de faire une guerre de mouvement adaptée à ces circonstances et à laquelle des troupes qui se battirent en France n'ont pu être exercées.

Le commandement polonais s'est attaqué fort habilement à ces côtés vulnérables de la défense ennemie. Depuis plusieurs semaines des reconnaissances de cavalerie, sous la direction du général Szeptycki, étudièrent les points faibles du front bolchevik, spécialement dans le secteur d'Ostrow à Orany.

La préparation de l'offensive était peu aisée, car les Polonais ne disposaient que d'une seule voie de chemin de fer, celle de Varsovie à Wolkowyszki. Les Allemands occupaient encore Grodno et ne paraissaient pas disposés à s'en aller, malgré les engagements pris par eux. De Wolkowyszki à Lida, le chemin de fer était à chaque instant coupé, car les bolcheviks avaient fait sauter de nombreux ponts. Quant aux routes, mauvaises et boueuses dans cette période de dégel, elles étaient souvent presque impraticables dans les secteurs les plus marécageux.

Le plan de Pilsudski était d'attaquer de front Lida et Baranowicze et de lancer une colonne marchant dans la direction du Nord sur Vilna. Cette dernière manœuvre était particulièrement hasardée, car il fallait suivre, le long de la voie ferrée allant de Lida à Vilna, un étroit couloir que tout recul des troupes polonaises à Lida aurait fermé immédiatement. Le général Pilsudski choisit pour diriger cette colonne un des chefs les plus estimés de la cavalerie polonaise, le commandant Prachmowski. La manœuvre réussit et la cavalerie fraya rapidement le chemin aux fantassins du général Smigly qui, avec un entrain superbe, s'avançaient en marche forcée.

L'arrivée de Pilsudski sur le front, la présence du chef de l'Etat dans les tranchées et sous le feu pendant des heures avaient galvanisé ses troupes composées pour la plupart de jeunes recrues très patriotes et d'un moral très élevé sur lesquelles la propagande bolchevique ne pouvait avoir aucune prise. Elles manquaient par contre d'éducation technique et durent suppléer par leur bravoure à leur inexpérience. Quant aux officiers, ils furent tous à la hauteur de leur tâche; soigneusement choisis dans les cadres de la première brigade de légionnaires de Pilsudski, ils surent habilement maintenir et diriger l'élan de leurs jeunes soldats.

L'armée rouge, à Lida et Baranowicze, se défendit mieux que l'on ne s'y attendait. En particulier, les matelots qui occupaient Lida se battirent furieusement. Mais tous ces efforts de résistance furent vains.

L'action générale se déclancha le 14 avril. Le 16, Lida tomba sous les attaques des troupes du général Lazotski. Les bolcheviks contre-attaquèrent. Quatre fois de suite les Polonais durent céder. La bataille s'acharna. Deux trains blindés, dirigés par des marins rouges, soutenaient la défense. L'artillerie polonaise, installée en plein champ, ouvrit le feu contre eux et réussit à faire sauter trois wagons de munitions et de piroxyline. L'explosion fut si violente qu 'un des trains fut complètement pulvérisé. Le second, gravement endommagé, fut mis hors d'usage. Le matin du 17, Lida était définitivement polonaise.

A Baranowicze, la lutte commencée le 14 ne se termina par la défaite des bolcheviks que le 19. Là, ce furent les Lettons et les Chinois de la garde rouge qui se distinguèrent dans la défense, les Chinois opposant une résistance acharnée dans les combats de rue à la mitrailleuse.

La cavalerie s'avançant sur Vilna arriva si rapidement qu'elle surprit les bolcheviks en pleins préparatifs de départ. Elle réussit à s'emparer de la gare, à 5 heures du matin, fit prisonniers les soldats d'un train de renfort envoyé vers Lida et expédia immédiatement en arrière plusieurs trains vides pour chercher l'infanterie. Ces rames revenaient vers midi chargées de troupes polonaises qui chassèrent les bolcheviks de la partie de la ville où ils s'étaient retranchés.

Tout l'état-major bolchevik de Vilna était israélite. Le commissaire en chef était un juif polonais, Julien Unschlicht, et son chef d'état-major un étudiant également juif, âgé de 20 ans. Beaucoup de leurs hommes n'avaient pas d'uniforme et tiraient des maisons, des toits, des soupiraux, des caves. Les Polonais eurent ainsi des pertes sensibles, surtout dans le quartier israélite où la résistance s'était concentrée.

Le lundi de Pâques, Vilna retrouva son calme. Les bolcheviks en retraite fuyaient vers Dvinsk, abandonnant plus de 5.000 prisonniers, 1.000 wagons et beaucoup de matériel de chemin de fer, plus de 500 mitrailleuses et une quarantaine de canons.

La population des régions délivrées a fait aux vainqueurs un accueil émouvant, acclamant partout les soldats. Le pays est complètement affamé. Le pain, immangeable, coûte des prix fous. Biches et pauvres, souffrent également, car le rouble papier n'a presque plus de valeur d'achat. Auprès de cette misère de la population, qui ne compte plus ses morts de faim, les officiers polonais ont trouvé l'abondance dans les magasins de ravitaillement des bolcheviks.

Le lieutenant Kaden-Bandrowski, qui rentre aujourd'hui de Vilna, me dit avec quel dégoût il a visité ces réserves des commissaires rouges. Il y avait de tout; des vieux bourgognes, des champagnes, des parfums des meilleures maisons parisiennes, du linge fin, des chemises de soie, de la farine blanche.

Les prisonniers ont déclaré qu'ils ne s'attendaient pas à être attaqués avec une telle vigueur par les Polonais seuls. Ils avaient cru, au début, qu'il s'agissait des premières troupes des armées de Foch commençant l'offensive générale contre le bolchevisme! Hélas! ils sont les seuls qui ont encore eu cette illusion — si angoissante pour eux — d'une intervention alliée puissante et méthodique en Russie!

La population de Vilna déclare que le régime d'occupation allemand était encore une sorte de paradis auprès de l'oppression rouge.

Le moral des troupes, après la victoire, est plus élevé que jamais. Lorsque, dans les rues, les vieilles femmes en pleurant bénissaient les conscrits d'être venus les délivrer, ils répondaient gaiement: « Attendez, dans huit jours vous aurez du pain blanc. Les mauvais temps sont passés pour vous! »

Ils avaient raison, les petits soldats encore imberbes de Pilsudski. Hier, déjà, trente- cinq wagons de farine sont entrés à Vilna.

Robert Vaucher

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