- de la revue 'L'Illustration' no. 3800 de 1 janvier 1916
- 'La Trêve de la Neige
- sur le Front Italien des Alpes'
- Lettres et Photographies de Notre Envoi Spécial
- Robert Vaucher
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«l'Illustration» Sur le Front Italien
Rome, 22 décembre 1915
Il y a deux mois, tout le long des routes reliant les premières lignes aux villes frontières, c'était un va-et-vient incessant de convois de ravitaillement: longues files de chariots portant du fourrage, ou de camions automobiles chargés de caisses de munitions. A chaque instant ma voiture était arrêtée par de grands troupeaux de bufs aux longues cornes se dirigeant vers les villages les plus voisins du front.
Que signifiait cette préparation formidable, sans rapport, semblait-il, avec le nombre de soldats que l'on trouvait aux avant-postes, prêts à faire le coup de feu?
Si l'on interrogeait un des convoyeurs, la réponse était toujours la même: « C'est pour l'hiver! »
Cadorna, tout en opérant sur l'ensemble du front un mouvement d'offensive plus ou moins heureux suivant la nature des défenses opposées aux braves soldats de Victor-Emmanuel III, préparait les ravitaillements en vivres et en munitions de ses troupes, obligées de passer l'hiver sur des positions conquises souvent à plus de 3.000 mètres d'altitude. Actuellement, sauf sur le Bas Isonzo où la lutte continue sans trêve pour la possession de Goritz, la neige a recouvert les tranchées, au Trentin, dans les Dolomites, au Cadore et dans le Haut Isonzo, empêchant des actions de quelque importance au point de vue international de se dérouler sur le théâtre de la guerre contre l'Autriche.
La neige n'a pris personne au dépourvu; les provisions étaient faites pour les mauvais jours où il allait devenir impossible aux alpins aussi bien qu'aux fantassins de descendre se ravitailler dans la vallée. Avec des troncs de sapin, des baraquements solides ont été construits, pouvant supporter le poids de 2 à 3 mètres de neige, comme il s'en trouve sur certains postes d'observation des Dolomites et du Cadore. Les tranchées ont été couvertes de dalles de ciment ou munies d'ouvrages en maçonnerie. Le génie a tout fait pour rendre aux troupes le séjour sur ces hauteurs le moins pénible possible.
La vie est bien calme maintenant dans ces régions où le thermomètre descend jusqu'à 20 degrés au-dessous de zéro. Des patrouilles de skieurs s'en vont le matin en inspection. De temps à autre, quelques coups de canon ou une vive fusillade troublent le silence de mort qui règne là-haut. Ce sont les Italiens qui ont aperçu une patrouille de Kaiserjaeger, de ces grands Tyroliens blonds qui connaissent à fond leurs montagnes et les défendent avec acharnement. Puis le calme revient. Dans les baraquements, entre deux factions, les soldats font d'interminables parties de cartes. A 2.800 mètres, j'ai vu des Napolitains et des Siciliens chanter, accompagnés par les guitares et les mandolines, les lentes mélodies populaires parlant du soleil, de la mer et du Vésuve.
Les jours, les semaines passent, sans que rien vienne rompre la monotonie de cette vie de privations et de souffrances; car on souffre terriblement, la nuit, en patrouille ou au poste de garde, quel que soit le temps. Et, pourtant, le moral reste excellent, les lettres du front sont enthousiastes.
Robert Vaucher