de la revue 'L'Illustration' no. 3790 de 23 octobre 1915
'Moyen et Bas Isonzo'
Lettres et Photographies de Notre Envoi Spécial
Robert Vaucher

«l'Illustration» Sur le Front Italien

 

A la fin de septembre, les envoyés spéciaux de grands journaux français et britanniques qui avaient été admis à visiter, avec leurs confrères italiens, toute la ligne du front, de In frontière suisse à l’Adriatique, ont adressé au premier aide de camp du roi une dépêche dans laquelle ils lui demandaient d'exprimer au souverain toute leur admiration pour Tarmée dont il est le chef suprême. D'autres télégrammes étaient envoyés par eux à M. Salandra et au général Cadorna.

La place nous ayant fait défaut dans le précédent numéro, nous publions cette semaine seulement les dernières notes de route du correspondant de L'Illustration, qui fut particulièrement bien accueilli par les autorités militaires italiennes.

Plava, 25 septembre 1915

Du Passa di Zagradan, où nous sommes arrivés ce matin, après de longues heures à dos de mulet, par des sentiers rocailleux, la vue est superbe sur la conque de Tolmino. Devant nous, à gauche, le massif du Monte Nero se continue par une ligne de crêtes que se disputent avec acharnement Autrichiens et Italiens. Ceux-ci sont à quelque cent mètres du sommet du Luznica. Sur le Sleme, ils sont à mi-pente, et ils attaquent, avec une furia bien latine, les positions autrichiennes du Mrzlivrk ou Cima Fredda, comme l'ont appelé les soldats que ce nom slave épouvantait. Nous voyons nettement les deux Homes de tranchées, très rapprochées l'une de l'autre, et qui serpentent le long de la montagne.

Tout à coup, le canon tonne tout près de nous et les obus tombent sur la fameuse route militaire reliant la crête de Luznica à Tolmino. Sur la plus grande partie de son parcours, celle-ci passe derrière la première chaîne de montagnes longeant l'Isonzo et est à l'abri des projectiles italiens. C'est grâce à elle que l'Autriche peut ravitailler ses troupes, campées sur les sommets alpestres du Moyen Isonzo.

Un convoi vient de quitter Tolmino et remonte lentement les premières pentes du Vodilvrk. A côté de nous les Déport ouvrent le feu; en un instant le chemin est balayé; on voit des animaux écartelés, projetés en l'air avec tout leur chargement. Voici un colis de munitiors qui fait explosion. La route est maintenant déserte et le calme renaît, pour un instant, dans cette vallée ensoleillée où l'automne dore les bois de hêtres dont les feuilles jaune rougeâtre commencent à joncher le sol.

Tolmino n'a pas, au point de vue militaire, une importance énorme et dès que Mrzlivrk tombera, Tolmino ne pourra plus résister aux attaques italiennes. Nos alliés se sont emparés d'une tête de pont à San Daniele et, actuellement, le combat fait rage sur les collines de Santa Lucia et Santa Maria.

Les Autrichiens, qui ont perdu toute la rive droite de l'Isonzo, de Pipzzo au Sabotino, ont conservé, au coude du fleuve, à son confluent, avec l'Idria, les deux hauteurs boisées de Santa Maria et Santa Lucia, avec le village de Modrejce.

La bataille, qui dure depuis des semaines sur ces deux mamelons, est certainement l'une des plus meurtrières du front italien. Il s'agit, pour les Autrichiens, de défendre l'importante station de Santa Lucia-Tolmino sur la ligne Gorizia-Klagenfurt ou Lubliana. Nos ennemis peuvent, grâce à ce chemin de fer, refournir en hommes et len munitions les troupes combattant sur la gauche de l'Isonzo. Il importe donc de leur enlever cette voie de communication avec l'intérieur et de s'emparer également de la route remontant la vallée de l'Idria, précieuse à l'ennemi pour ravitailler ses troupes de Bainsizza ïs Spinto.

De Selo, la iiune du front italien suit l'Isonzo jusqu'au coude de Plava, où nos alliés ont réussi à prendre pied sur la rive gauche, à s'y maintenir et à augmenter lentement mais régulièrement leur conquête de Zagota à Globna. La tête de pont de Plava a fait tache d'huile et arrivera bientôt au pied du Monte Kuk où se trouve l'artillerie autrichienne.

Du Corada, d'où nous observons les deux camps, l'Isonzo apparaît comme une bande vert clair se détachant sur le vert sombre des forêts de sapins qui viennent mouiller leurs branches dans l'eau du fleuve, et s'arrêtent, sur la rive opposée, à un petit plateau à l'extrémité duquel se trouvent les maisons grisâtres de Plava.

 

Les Dix Jours de Plava

La prise de la tête de pont de Plava fut une opération magnifique et les journées du 7 au 17 juin resteront dans l'histoire de la guerre italienne comme les tdix jours de Plava ».

L'opération avait un double but: conquérir sur la rive gauche de l'Isonzo une base permettant de concentrer des troupes pour une attaque des positions de Kuk et de Bainsizza S. Spirito, et immobi iser à Plava des forces autrichiennes qui seraient allées, sans cela, renforcer les régiments engagés au Nord et au Sud.

Par la belle route du Corada, les équipages et le mptériel de pont arrivèrent sans bruit au bord de l'Isonzo. Les roues des chars avaient été entourées d'étoffes pour amortir le bruit, les sabots des chevaux et des mulets étaient enroulés de bandages, les hommes marchaient pieds nus. Ils défilèrent silencieusement à travers les forêts qui descendent du Corada au fleuve, et arrivèrent au bord de l'eau au milieu de la nuit. Le génie lança un pont de barques, mais l'aube ne permit pas aux pontonniers de finir leur travail. Quelques coups de canon démolirent l'ouvrage de la nuit et, pendant toute la journée du 9 juin, on attendit une occasion de passer le fleuve.

La nuit du 10 fut obscure; pas de lune, pas d'étoiles; une à une, les barques chargées de soldats descendirent le fleuve et vinrent aborder non loin de Plava, dans un endroit désert. 200 hommes passèrent ainsi, se faufilèrent entre les arbres, surprirent la garde de Plava, égorgèrent les sentinelles et, sans bruit, se répandirenttlans le village. Le 10 au matin, la passerelle jetée pendant la nuit fut anéantie par le feu des batteries du Kuk. Le détachement était complètement isolé sur la rive autrichienne. Par bonheur, les Autrichiens, ne recevant pas de rapport de leur avant-garde de Plava, né se doutèrent pas qu'une poignée de soldats de Victor- Emmanuel III étaient là, à leur merci. Pendant toute la journée, ces derniers se préparèrent à une attaque, se fortifièrent, attendant anxieusement que l'obscurité permît de leur envoyer des renforts. Enfin, sur des ponts éclairés par des réflecteurs et canonnés par l'ennemi, deux bataillons passèrent au pas de course et, le matin du 11, montèrent à l'attaque de la cote 383, sorte de cône verdoyant qui domine Plava.

Les soldats, culbutant les obstacles accumulés par l'adversaire, prirent d'assaut cette cote 383. Mais, une fois de plus, les ponts avaient été coupés. Tandis que de fortes réserves autrichiennes contre-attaquaient, il était impossible aux troupes italiennes de la rive droite de l'Isonzo de secourir les deux bataillons engagés contre des forces dix fois supérieures Menacés d'un enveloppement, obligés de faire face à un ennemi attaquant à l'Est, au Nord et au Sud, ces braves durent se replier et se retrancher aux alentours de Plava.

La nuit du 12, le troisième bataillon du régiment et un second régiment purent passer le fleuve. Il y avait donc une brigade prête à monter à l'assaut.

Le 13, l'action est terrible: le régiment de droite, sous le feu de l'artillerie ennemie, subit des pertes énormes; les officiers tombent; ce sont des sergents qui dirigent les attaques. Sept fois de suite, on s'élance à la baïonnette sans réussir à atteindre le but. Le régiment de gauche, moins éprouvé, avance plus rapidement. L'artillerie autrichienne rend le champ de bataille intenable. Décimé, le régiment de droite, attaqué de toutes parts, doit se retirer vers le fleuve, tandis que celui de gauche protège sa retraite, empêchant qu'elle ne se transforme en déroute.

Pendant deux jours, au bord de l'eau, on se réorganise; des renforts arrivent; l'attaque est reprise; un troisième régiment cherche à tourner les forces autrichiennes par le Nord et s'avance par Globna. Pendant toute la journée du 15 l'on combat sans trêve; le 16 on arrive à quelque cinquante mètres de la cime; des tranchées sont prises d'assaut. Les soldats ont tant de morts à venger qu'ils veulent vaincre à tout prix.

Le régiment de gauche se trouve tout à coup en face de fils de fer que les pinces italiennes n'arrivent pas à couper et derrière lesquels les mitrailleuses crachent leur mitraille. Pris d'enfilade par des batteries postées au-dessus de Zagota, les hommes tombent en grand nombre. Il n'y a plus de chef; chacun combat individuellement, la rage au cœur.

Tout à coup, au moment le plus critique, le troisième régiment italien qui achève son mouvement tournant tombe sur le flanc droit des Autrichiens. Ceux-ci, pris de panique, se rendent en masse ou s'enfuient. Les premiers rayons de soleil éclairent cette scène de carnage et le drapeau italien flotte fièrement sur la cote 383.

A chaque instant, ces jours-ci, j'ai rencontré, dans les villages du Haut ou du Moyen Isonzo, des soldats russes, faits prisonniers par les Autrichiens, employés par eux à la construction de tranchées contre l'Italie et qui ont réussi à s'échapper.

Dans le petit village à moitié slave de Klabuzzaro, j'en ai vu arriver deux. C'étaient des cosaques du Don. Ayant appris que les Italiens étaient les alliés des Russes, ils décidèrent de gagner le fleuve et de pénétrer dans Jes lignes italiennes. L'un d'eux traversa l'Isonzo à la nage; l'autre, qui ne savait pas nager, attendit deux jours, caché au bord de l'eau dans les buissons, sans manger, que son camarade vînt à son secours. Celui-ci essaya de l'attacher à une corde et de le tirer de l'autre côté du fleuve, mais la corde cassa. Il lui fallut, de nuit, gagner Plava et passer l'Isonzo sur un ponton du génie.

Maintenant tous deux sont là, souriants, mangeant avec appétit les aliments que les soldats italiens s'empressent de leur apporter.

 

Devant le Carso

Gradisca, 29 septembre

Depuis trois jours, mon auto roule sur les larges routes de la plaine de l'Isonzo. Nous croisons de longues files de camions allant de Cervignano, de Cormons, de Palmanova aux premières lignes, à Gradisca, à Lucinico, à Monfalcone, portant des vivres et des munitions pour les centaines de mille hommes qui vivent dans cette région, s'accrochant aux collines pour en déloger l'adversaire, permettre l'entrée des troupes à Gorizia et la conquête du massif du Carso.

Le Bas Isonzo est la partie du front où les troupes italiennes ont pris le plus vigoureusement l'offensive et où elles sont allées le plus loin en territoire ennemi. Depuis des mois, la marche sur Gorizia s'est ralentie et les deux armées austro- italiennes sont en face l'une de l'autre sur des positions qu'il paraît bien difficile de modifier. Après s'être emparée des villes et villages frontières, l'armée de Victor- Emmanuel III s'est heurtée à un système compliqué de collines, d'où l'artillerie ennemie par un feu croisé, empêche toute action offensive.

Du Monte Quirino, dominant Cormons, la plaine de l'Isonzo s'étend monotone, couverte de champs de maïs et de prés à l'herbe drue, ou de landes sablonneuses sur lesquelles poussent seuls des buissons et des arbustes chétifs. Au Sud, la plaine se termine par les lagunes aux canaux verdâtres de Grado; à l'Est, le Carso forme une ligne sombre, un mur s'élevant brusquement sur la droite du fleuve et fermant l'horizon à 100 ou 200 mètres de hauteur.

A l'extrémité Sud du Carso, on remarque les cheminées des usines de Monfalcone, jetant dans le ciel bleu des torrents de fumée, tandis qu'au Nord, les maisons blanches de Gorizia apparaissent dans la brume entre Saint-Michel et Podgora, barrées par la ligne d'argent de l'Isonzo.

Les corps d'armée qui entrèrent en Autriche immédiatement après la déclaration de guerre réussirent, dès le 24 mai, à atteindre la première ligne de San Giorgio, Monte Quirino, le cours du Versa et la ligne de Monte Medea jusqu'au confluent du Torre et de l'Isonzo.

L'aile gauche rencontrant des difficultés plus considérables et avançant moins rapidement, il fallut que l'aile droite s'arrêtât, afin de ne pas rester isolée. Elle fortifia ses positions et, le 5 juin, la marche en avant reprit. Sur plusieurs points, l'on passa l'Isonzo, mais l'aile gauche, de Plava à Podgora, étant immobilisée, l'aile droite s'arrêta de nouveau. Elle était d'ailleurs arrivée devant le Carso.

J'ai eu l'occasion de voir la carte d'état-major sur laquelle sont indiquées toutes les tranchées ennemies, prises ou à prendre, telles qu'elles furent révélées par les reconnaissances d'avions. Les soldats de François-Joseph ont transformé le Carso en une forteresse redoutable. Les tranchées s'entre-croisent de façon à pouvoir prendre de flanc l'assaillant, qui est contraint souvent d'évacuer celle dont il vient de s'emparer. Toute la première ligne de défense n'en a pas moins été conquise par nos alliés qui se trouvent maintenant en face de la seconde-

Pour retarder l'avance italienne, les Autrichiens ont inondé à plusieurs reprises la plaine aux environs de Sagrado. Ils n'ont eu pour cela qu'à ouvrir les écluses et à rompre les digues des canaux d'irrigation de l'Agro di Monfalcone.

Le génie jeta des ponts de barques et, malgré l'eau arrivant souvent jusqu'à mi- corps, les fantassins se lancèrent à l'assaut de Castel Nuovo, entre San Michèle et Sei Buî-i, qui paraissait moins bien défendu que ces deux hauteurs. Le mamelon est couvert de forêts dans lesquelles les Autrichiens avaient placé de nombreuses mines, et les bataillons, pénétrant dans ces futaies, durent être précédés d'éclaireurs chargés de couper les fils de fer qui traînaient dans l'herbe et reliaient les arbres bordant les chemins aux engins meurtriers.

Castel Nuovo tomba devant les baïonnettes italiennes, et, ces jours-ci, les troupes, prenant tranchée après tranchée, sont arrivées jusqu'aux pentes du Vallone.

Napoléon qui, en l'an V, s'avança en deux jours de Gradisca à Gorizia et Trieste, à la tête de sa fameuse 57e brigade, serait lui-même obligé aujourd'hui de se résigner à la tactique das armées de Cadorna: une avance lente, une prise de possession des tranchées une à une, après qu'un tir d'artillerie a ouvert des brèches dans les défenses accessoires.

Au Nord et au Nord-Ouest de Gorizia, les collines boisées de Podgora et de Sabotiho sont le théâtre d'actions peut-être aussi difficiles que celles du Vieil Armand. Des hauteurs de San Gabriele, de San Dianele, et surtout de Monte Santo, l'artillerie autrichienne empêche les troupes italiennes de se maintenir sur San Michèle ou sur Podgora, où les bersagliers sont déjà parvenus sans pouvoir y rester.

L'action directe autour de Gorizia semble donc difficile et l'on compte beaucoup sur un grand étau se resserrant de Tolmino à Doberdo pour arriver à s'emparer de cette petite ville pour la possession de laquelle, depuis quatre mois, des armées entières combattent sans trêve.

... Je suis arrivé ce matin à Gradisca, pendant qu'une bataille aérienne remplissait le ciel de nuées de shrapnels et du ronronnement des moteurs. A plusieurs reprises, les avions italiens donnèrent la chasse à un taube poursuivi par les projectiles des canons aériens. Les longues colonnes de soldats, allant relever leurs camarades dans les premières tranchées, ne levaient même plus la tête; ils en ont tant vu!

... Gradisca, avec ses rues désertes, ses maisons trouées d'obus, le crépitement des mitrailleuses autrichiennes qui, du San Michèle, vous tirent dessus chaque fois que vous traversez certaines places, ses hôtels dévalisés par les 300 forçats des prisons de la ville, qui furent libérés au moment de l'entrée des Italiens et saccagèrent tout, a quelque chose d'affreusement triste.

En face, le canon gronde sur les hauteurs du San Michèle que les soldats ont surnommé Monte Calvario, à cause du nombre des victimes qui succombèrent sur cette colline rougeâtre, recouverte d'une véritable couche de rouille, tant les débris d'obus y sont nombreux.

 

Sur la Rive Occidentale du Golfe de Trieste

Grado, 30 septembre

Avant d arriver au Belvédère, où nous nous sommes embarqués pour gagner Grado par les 1 gun^s, nous avons fait une halte de quelques heures à Aquileia qui fut, au temps d'Auguste, la capitale de la Vénétie et'de l'Istrie, et qui a conservé des races de son antique splendeur.

Les Autrichiens, le 28 avril dernier (c'est-à-dire au moment où le cabinet de Vienne faisait à Rome des offres de cession territoriale en échange d'une neutralité bi?nveillante de l'Italie), s'empressèrent d'envoyer à Vienne beaucoup des plus beaux joyaux du musée romain d'Aquileia; mais les trésors archéologiques y sont encore considérables.

Le général Cadorna a signé un décret relatif à la protection des œuvres d'art en territoires conquis, et un officier du commandement suprême italien, critique d'art renommé, est chargé de veiller à l'exécution de ce décret dans la zone des armées. Si donc les Autrichiens ne bombardent pas maintenant Aquileia, les statues merveilleuses qui s'y trouvent encore n'auront pas à souffrir des rigueurs de la guerre.

Tous les dimanches, dans la magnifique basilique théodosienne d'Aquileia, les troupes se trouvant dans la région viennent assister à la messe. Sur les mosaïques du quatrième siècle (qui sont les plus belles et les plus grandes que l'on connaisse de cette époque), des planches ont été posées de façon à protéger le travail délicat des artistes romains du contact des souliers ferrés.

Les soldats ont été fort impressionnés, en entrant dans cette église reconquise, d'y trouver des mosaïques romaines. Ils ont eu, même les plus illettrés, le sentiment de rentrer en possession d'un bien qui leur appartenait. « On voit bien, me disait un soldat sicilien, que nous ne faisons pas une guerre de conquête, mais que nous reprenons simplement ce qui est à nous, jamais des Autrichiens ou des Allemands ne pourraient faire de tels chefs-d'œuvre. »

... Après un mois et demi passé à parcourir le front, allant de montagne en montagne, de col en col, cela nous semble étrange d'arriver enfin au bord de l'Adriatique, de traverser les lagunes sur un petit vapeur et d'entrer dans le Canal Grande de Grado.

La petite ville n'a pas changé; mais, çà et là, des maisons sont trouées par les bombes des avions autrichiens. Le long des quais, les marins portant, eux aussi, la tenue gris vert, montent la garde.

Voici le golfe de Trieste avec la ville « irredente », qui attend la délivrance. On en distingue fort bien les rues, les places, les faul ourgs, la ligne des collines de San Giusto. Un peu plus haut, Opcina fait une tache claire dans la verdure. Miramare se reflète dans les flots bleus. Plus près de nous, le canon tonne à Duino d'où les Autrichiens s'acharnent à bombarder et à détruire Mon-falcone. Sur le Carso, du côté de Monte Sei Busi, on distingue les nuages blancs des shrapnels éclatant sur les . positions autrichiennes.

A l'autre bout du môle, un clairon de marine s'exerce. Les notes du salut au drapeau jaillissent claires et gaies, comme si la trompette voulait que les vagues, qui s'en vont vers Trieste, portassent jusqu'à la ville ensoleillée l'espoir dans le succès final des peuples latins.

Robert Vaucher

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