de la revue 'L'Illustration' no. 4043 de 28 aout 1920
'Sur la Route de Minsk'
Lettre et Photos de Notre Correspondant de Varsovie
Robert Vaucher

Lettre de Pologne

 

Kaluszyn, 18 août. Depuis 8 heures du matin, les correspondants de journaux, faisant partie de la (nssion de la presse acceptée par Lénine à la conférence de Minsk, attendaient à etat-major général de Varsovie les automobiles promises. Vers 10 heures, nous vîmes arriver un camion du type de ceux qui transportent les prisonniers bolcheviks allant au travail. Sur dix-huit, nous ne restâmes plus que onze, sept de nos confrères français et polonais refusant do se servir, pour un voyage long et difficile, d'un moyen de locomotion aussi défectueux.

A 11 heures, le général Rozwadowski, chef d'état-major, nous exprime tous ses regrets de ne pouvoir nous faire voyager plus confortablement.

— Nous manquons totalement d'automobiles, nous dit-il, mais la camionnette sur laquelle vous partirez est une bonne machine. Ce soir, vous serez à Brest-Litovsk. Jusque-là, je garantis votre sécurité; plus loin, vous risquez d'être attaqués par des bandes qui ne reconnaissent plus d'autorité et vivent de pillage.

Mais votre camionnette a la Croix-Rouge peinte sur tous ses côtés, et il'armée, à Brest-Litovsk, vous donnera un drapeau blanc. Il ne me reste plus qu'à vous souhaiter bon voyage.

Le général Weygand, qui arrivait au quartier général tout souriant par cette belle matinée de victoire où il voyait ses plans se réaliser merveilleusement, regarda avec un air de commisération et un hochement de tête notre camionnette et le groupe des correspondants qui s'y eutassaient au milieu de leurs bagages. A midi, nous partons enfin, munis des bons vœux de nos camarades qui craignent de se risquer dans une aventure un peu hasardée, le chef d'état-major n'ayant pas encore reçu, au moment de notre départ, de radio du commandement bolchevik fixant le point et l'heure de notre passage des lignes.

Au sortir des faubourgs de Praga, voici les premières tranchées. Des centaines d'hommes, de jeunes gens et de femmes travaillent à ces fortifications, qui paraissent désormais inutiles, et posent des réseaux de fils de fer barbelés.

Nous dépassons bientôt la zone de défense de Varsovie et roulons à travers les bois de pins ou les grands champs fraîchement moissonnés. Nous croisons d'interminables convois de petites charrettes conduites par des soldats et des paysans, venant chercher du ravitaillement pour les troupes qui avancent.

La route de Nowo-Minsk a été, en plusieurs points, coupée par les bolcheviks qui occupaient hier encore ce grand village. Voici les tranchées polonaises d'où, hier à midi, les troupes commandées personnellement par le général Haller s'avancèrent, dépassèrent les ouvrages de défense bolcheviks, rudimentaires d'ailleurs, et prirent Nowo-Minsk sans coup férir.

De l'artillerie roule lourdement vers Siedlce. Les artilleurs, qui ont mis pied à tene, marchent en chantant gaiement derrière leur pièce. Toute la 14e division Lituanienne défile au milieu de l'encombrement des convois et des cuisines roulantes.

De Nowo-Minsk à Kaluszyn, la route traverse ou côtoie de grandes forêts de hêtres et de chênes. Les bolcheviks s'y sont réfugiés en grand nombre. Il s'agit de les en faire sortir. Une division posnanienne s'avance le long de la chaussée; nous la dépassons et arrivons en tête du premier bataillon arrêté à la lisière d'un boqueteau.

Le général Milewski, qui commande cette division, descend de son automobile, s'approche de notre camionnette et nous conseille la prudence. Plusieurs milliers de cosaques, avec sept canons, sont cachés dans les bois; il nous faut hisser un drapeau blanc, si nous voulons dépasser la pointe et les patrouilles et poursuivre notre route jusqu'à Kaluszyn, qui vient d'être occupée par un détachement polonais arrivant du Sud.

L'un d'entre nous tire un mouchoir presque blanc de sa poche et l'attache à un bâton. Cela n'a rien de très imposant et si les cosaques le voient de loin il faudra qu'ils aient de bons yeux. Mais l'armée rouge est si démoralisée qu'il n'y a plus, semble-t-il, à craindre une attaque.

Nous dépassons le dernier soldat polonais et entrons aussi vite que nous le permet notre mauvaise camionnette dans la zone non encore explorée. Nous ne rencontrons personne et la nuit tombe quand nous atteignons Kaluszyn, décorée de drapeaux polonais. La population qui s'était réunie sur la place pour voir les troupes arriver, il y a quelques heures, par le Sud, nous couvre de fleurs.

Les soldats de l'armée rouge ont raconté partout (les paysans que j'ai interrogés le long de la route m'ont fait exactement les mêmes réponses à ce sujet que les citadins) que, dès qu'ils seraient à Varsovie, ils feraient alliance avec, les Allemands, marcheraient sur le Rhin, et prendraient ensuite Paris et Londres. Ils désirent tous la paix et Trotsky leur a promis que, Paris occupé, le nid de vipères des réactionnaires et des militaristes, comme disent les proclamations communistes, anéanti,i ce serait la paix et la richesse pour tous les soldats de l'armée rouge.

 

 

Siedlce, 19 août

Arrivé cette nuit très tard à Siedlce, j'ai pu coucher dans une chambre assez propre qu 'un commissaire bolchevik avait quittée le matin.

Le fameux agitateur bolchevik Radek, ancien ambassadeur communiste à Berlin, était encore à Siedlce dimanche dernier, prêt à partir d'un moment à l'autre pour la capitale, car la prise de Varsovie était attendue pour dimanche soir par l'état-major bolchevik. Radek, qui est un juif galicien du nom de Sobelsohn, a fait ses études à l'Université de Cracovie. et c'était lui qui devait jouer le rôle principal dans la soviétisation de la Pologne.

Les juifs de Siedlce lui firent une réception enthousiaste. Il prononça plusieurs discours déclarant la prise de Varsovie imminente, l'armée rouge invincible, et la révolution communiste certaine d'éclater dans toute l'Europe avec l'aide de l'Allemagne.

L'attitude de la population juive, très nombreuse dans cette région, a été nettement hostile à la Pologne et amicale pour les bolcheviks. Les jeunes juifs réfractaires se firent les guides des troupes rouges et les dénonciateurs des patriotes. A chaque instant on voit, dans les rues, passer des groupes de juifs jeunes et vieux arrêtés. Ils faisaient partie des soviets constitués dans la région pendant l'occupation. Il est curieux de noter que les quatre cinquièmes des noms formant les soviets institués dans les villes et grands villages occupés sont des noms juifs.

Je crains fort que l'invasion bolchevique en Pologne n'ait encore contribué à élargir le fossé qui sépare les juifs polonais des Polonais catholiques ou protestants, car ei, d'un côté, les torts sont grands, on risque, en voulant généraliser et en qualifiant de traîtres tous les juifs, comme on le fait souvent, de punir, avec les coupables, bien des innocents qui seraient tout prêts à se rallier au parti assimi-lateur et à chercher à vivre en bonne harmonie avec leurs concitoyens.

Pendant que je visitais la prison, le général Galica, commandant la 21e division, me dit: « Voici 300 juifs dont plusieurs furent pris les armes à la main dans les forêts où ils avaient accompagné les bolcheviks, après s'être engagés dans l'armée soviétiste. Beaucoup sont des transfuges, d'autres des membres de soviets locaux institués par les commissaires moscovites. Ils se montrèrent très cruels envers la population polonaise. Certains avaient avec eux des bombes à main. J'aurais dû les fusiller sur place. Je ne l'ai pas fait, car la presse anglo-saxonne est déjà trop portée à nous traiter d'organisateurs de pogroms et de bourreaux de la population Israélite. Mais je voudrais bien voir ce que ferait un général anglais à ma place. »

 

 

Miedrzyrzec, 20 août

Décidément, je doute que nous puissions jamais arriver non pas seulement à Minsk, mais à Brest-Litovsk, avec notre camionnette. Les routes sont mauvaises, nos chambres à air sont crevées, et nos chauffeurs ont tenté de remplir les pneus avec des chiffons et de la paille.

A voir les paysans vaquer en paix aux travaux agricoles, on ne pourrait supposer qu'hier encore les armées rouges abreuvaient leurs chevaux dans les grandes auges devant les maisonnettes de chaume et que, le soir, c'était au tour des montures des uhlans polonais de venir s'y rafraîchir. La retraite a été si rapide qu'ici les bolcheviks n'ont pas eu le temps d'emporter beaucoup de choses. Les troupes polonaises vont si vite que cette région conquise hier constitue déjà l'arrière-front.

La magnifique 21e division, dite division des montagnards des Carpathes, a, me disait un commandant, conseiller technique auprès du général Galica, fait 105 kilomètres en trois jours.

Miedrzyrzec est une petite ville, aux trois quarts juive, d'une quinzaine de mille habitants. Les bolcheviks lui avaient imposé une contribution de guerre de 20 millions de roubles. Ils avaient établi la parité entre le rouble soviétiste et le mark polonais, ce qui lésait fort la population. Au moment de l'occupation de Kiew, en mai, le cours établi était de 100 roubles soviétistes pour un mark.

Cet après-midi, tandis que je me promenais dans les ruines du château du comte Potocki, brûlé par les Allemands en 1918, au moment de leur départ de Pologne, je remarquai, par terre, un monceau de papiers et d'archives dont beaucoup portaient la mention « Secret ». C'étaient les archives de la commission politique secrète de la 16e armée rouge. Ces documents étaient tous rédigés dans le style classique de l'ancienne Okhrana du tsar. Il y avait, dans cette paperasse .abandonnée mardi dernier, lors du départ précipité des commissaires, des pièces fort intéressantes permettant de constater combien le service d'espionnage de l'armée rouge est admirablement organisé. J'ai même vu un ordre prescrivant de surveiller strictement... une cuisinière dont les sympathies ne paraissaient pas acquises aux communistes.

Ce soir, tout un régiment de cavalerie rouge avec 600 chevaux, colonel et lieutenant- colonel en tête, est venu se rendre. Les cavaliers rouges, qui appartenaient, précédemment, aux cosaques de Budienny et qui ont été détachés dernièrement pour soutenir les divisions d'infanterie chargées de prendre Varsovie, sont démoralisés.

... Notre automobile n 'est plus capable de tenir la route. Le secours attendu de Varsovie n'arrivant pas, nous avons décidé d'y retourner pour trouver de nouveaux moyens d'accomplir notre mission. Il n'y a plus d'autorités soviétistes constituées, même au delà de Brest-Litovsk. Il n'y a plus qu'une armée en fuite et des bandes de pillards qui ne respecteront pas notre drapeau blanc de parlementaires. Ce n'est qu'après un nouvel accord avec Moscou, indiquant clairement le jour et le lieu où nous pourrons passer les lignes, que nous serons en état de reprendre le chemin de Minsk.

 

 

Varsovie, 21 août

Nous sommes rentrés ce matin, après un voyage très mouvementé. Nous avons fini par trouver un camion militaire qui nous a ramenés sans phares dans la nuit, sur une route encombrée de convois.

Un orage terrible s'est encore abattu sur les malheureux correspondants qui, debout toute la nuit dans leur camion découvert, furent trempés jusqu'aux os.

En arrivant à Varsovie, à l'aube, nous étions si couverts de boue, si sales et si défaits, qu'un groupe de prisonniers bolcheviks allant au travail, frais et dispos après une bonne nuit, nous regarda passer avec pitié, se demandant ce que nous pouvions bien avoir fait pour être dans un tel état.

Les nouvelles du front du Nord, qui nous attendaient ici, étaient si bonnes, la victoire si complète, que nous en fûmes réconfortés.

Quand nous repartirons pour Minsk, il est probable que ce ne sera plus afin d'y suivre la discussion des propositions de paix soviétistes, mais bien celle des contre propositions polonaises.

 

 

La Victoire Polonaise

On vient de lire la lettre, fort intéressante, de notre correspondant de Pologne. Nous résumons, dans les lignes qui suivent, l'ensemble de la situation:

Déjà, dans notre dernier numéro, nous pouvions noter le redressement polonais. Nous avons aujourd'hui, après nos confrères quotidiens, la joie de parler de la victoire de Varsovie, cette victoire que les journaux allemands appellent une victoire française, mais que le général Weygand, le bon conseiller français de l'état-major polonais, proclame une victoire polonaise.

Après avoir laissé approcher les forces bolchevistes du cours moyen de la Visfule, et jusqu'aux forts extérieurs de Varsovie, les Polonais, appelés dès le 14 août à résister à une attaque directe de la capitale dans le secteur de Radzymin, ont déclenché et développé, les 14, 15 et 16 août, des contre-offensives sur les deux ailes. La première, partant de Deblin (Ivangorod), dans la direction de Brest-Litovsk, se développa sous le commandement personnel du maréchal Pilsudski. La seconde était lancée de Modlin (Novo-Georgiewsk), en remontant la Narew, alors que d'autres forces polonaises s'engageaient le long de la voie ferrée Varsovie-Dantzig, en direction de Mlawa. L'armée Pilsudski, dès ses premiers élans, rejeta l'ennemi sur une profondeur de 40 à 80 kilomètres et réussit à opérer sa jonction avec les groupes de l'aile droite polonaise qu'une heureuse offensive avait dirigés à son avance le long du Bug. Au Nord de la Narew, où, dit le communiqué polonais du 18 août, les officiers français commandés par le général Henrys et son adjoint le général Billotte avaient pris la tête des troupes d'assaut, le dégagement complet de la rive Nord de la basse Narew et la reprise du fort de Serozk rétablissaient la ligne naturelle de la défense de Varsovie. D'autre part, une des ailes, ait été complète et leur retraite transformée en débâcle. A l'heure où nous mettons ce numéro en page, la situation se présente, en effet, comme suit: du côté du couloir de Dantzig, la partie, depuis quelques jours déjà, est terminée, les Polonais ayant occupé Soldau et Mlawa. Tout ce qui n'a pu s'échapper de cette poche a été pris dès le 20 août. L'armée rouge du Nord, encerclée au Sud, à l'Est et au Nord par trois groupes polonais qui opèrent respectivement au delà d'Ostrolenka, Lomza et Bielostok, a sa re.raite sur Grodno à peu près coupée par la cavalerie polonaise. Ses effectifs sont progressivement capturés ou passent en Prusse orientale. Entre Siedlce et Brest- Litovsk, le groupe central de l'armée rouge, qui a dû abandonner son artillerie, est en fort mauvaise posture. On signale, d'autre part, au Nord de Bielostok, un regroupement de forces rouges qui tenteront peut-être une contre-offensive.

A la droite polonaise, les diversions tentées par les bolcheviks pour esquisser une manœuvre tardive d'encerclement, notamment le raid, en direction de Lwow, de la fameuse cavalerie de Budienny, n'ont pu aboutir.

Les Polonais auraient actuellement capturé 70.000 prisonniers et 200 canons. Quelque 20.000 fugitifs rouges ont passé en Prusse orientale, où ils ont été désarmés.

Telle est la belle victoire dont la France a le drpit de se réjouir avec la Pologne et qui a brusquement transformé la situation diplomatique. MM. Lloyd George et Giolitti, après une entrevue à Lucerne, le 22 août, ont reconnu que les conditions de paix proposées par les bolcheviks à Minsk étaient inacceptables et ils ont communiqué cette opinion à M. Millerand en un télégramme cordial où, de nouveau, s'exprime le complet accord de l'Entente.

Robert Vaucher

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