de la revue 'L'Illustration' no. 4018 de 6 mars 1920
'Au Bord de la Mer Polonaise'
Lettre de Notre Correspondent Particulier
Robert Vaucher

« l'Illustration » en Pologne

 

Puck (Pulzig), 10 février

La Pologne vient de voir enfin se réaliser un vœu ardent: les chevaux des lanciers ont baigné ce matin leurs sabots dans la mer Baltique, devenue mer polonaise.

Le pays attendait avec une impatience non dissimulée cette heure historique. A midi dans toutes les églises de Pologne, de la Galicie à la Poméranie, de la Posnanie à la Volhynie, dans les villes comme dans les humbles villages, les cloches ont carillonné à toute volée pour annoncer au peuple que les troupes du général Haller étaient arrivées à la mer.

Parti du ouartier général de Torun, le train spécial du général traversa le territoire de la ville libre de Dantzig. Le temps était affreux, mais la réception à Puck fut magnifique de simplicité et de ferveur. Toute la région du littoral est habitée par les Kachoubes, qui sont restés, malgré les persécutions du haka- tisme, profondément polonais et catholiques.

Sur le quai de la gare tous les drapeaux des régiments de Poméranie étaient alignés, attendant l'arrivée du général. Sous la rafale, les étendards amarantes, où l'aigle blanc étale ses larges ailes, ruisselaient, et les pêcheurs Kachoubes, avec leurs grands manteaux de caoutchouc et leurs larges chapeaux noirs de toile goudronnée, étaient les seuls qui paraissaient être à l'aise dans cette tempête.

Tout le cérémonial de la fête en fut désagréablement bouleversé. Mais la pluie n'éteignit pas l'enthousiasme. De toutes les parties de la Poméranie délivrée, des trains avaient amené une foule de patriotes» venus assister à l'heure solennelle de l'arrivée à la nier. Le général Haller fut accueilli par une véritable ovation. Les cordons de troupes furent rompus et il fallut bien des efforts au général et à sa suite pour échapper à la chaleur de l'accueil populaire et réussir à monter à cheval.

Le petit bourg de Puck dépassé, le cortège s'engagea sur un chemin que les Allemands construisirent en béton armé sur un terrain sablonneux, conduisant à la mer. Jamais, probablement, quand, pendant la guerre, ils établirent cette voie aboutissant aux grands hangars d'hydravions, ils n'avaient supposé qu'un jour, le cortège triomphal des troupes polonaises, allant solennellement reprendre possession de la côte ravie à leurs ancêtres, passerait par là.

Rapidement, sur la rive, les fusiliers marins se rangèrent en éventail, avec derrière eux l'infanterie, la cavalerie et l'artillerie; au centre, au bord de la mer, un grand niât avait été érigé; il portait le premier pavillon polonais.

En voyant l'air joyeux et mélancolique d'un haut officier de marine, je compris combien cette journée était, pour les marins polonais, à la fois une grande joie et une grande désillusion. Il s'agissait» en effet, pour eux de la réalisation d'un beau rêve, mais, hôlas! la réalité était bien différente du rêve.

Ce n'était pas la mer libre, ce n'était pas un port grouillant de vie, animé par les cris des mariniers et les hurlements des sirènes, que le port où nous arrivions aujourd'hui et qui est le seul port indépendant d'un pays de 30 millions d'habitants. C'était une baie gelée, sans un appontement, sans un seul bateau, une étendue de glace sur laquelle les pêcheurs Kachoubes arrivaient rapidement assister à la fête en glissant sur leurs longs patins.

Le général Haller entouré des généraux et de son état-major descendit à la mer. Au garde à vous, tandis que la pluie frappait les visages, que le vent glacial crispait les doigts aux visières des casquettes et que les chevaux piaffaient dans l'eau grise de la Baltique en brisant nerveusement la glace, ils écoutèrent toutes les fanfares jouer l'hymne polonais. Le vent emporta vers la mer libre les accents graves et mélancoliques des vieux hymnes. L'abbé Antosz, revêtu des habits sacerdotaux s'approcha du pavillon rouge et blanc que tenaient deux marins entourés de tout le corps des officiers, et le bénit solennellement.

Puis, 21 coups de canons grondèrent plus fort que la tempête et le pavillon fut hissé lentement à la corne du mât. Toutes les troupes présentèrent les armes.

Dans une chapelle, au bord de l'eau, l'abbé Antosz dit la messe suivie d'un Te Deum. Selon l'antique coutume des chevaliers polonais, pendant la lecture de l'Evangile, tous les officiers tirèrent à demi leur sabre du fourreau.

La cérémonie se termina avec la nuit. Les troupes rentrèrent en chantant à leurs cantonnements et l'artillerie passa au trot, laissant dans la boue de larges sillons que la pluie transformait en ruisseaux. Au banquet de Kurhaus, auquel prirent part 300 officiers ou personnalités du monde politique et intellectuel polonais, de nombreux discours furent prononcés et la France y fut à plusieurs reprises acclamée. Le colonel français Allegrini, répondant aux toasts, dit avec raison que la Pologne, en baignant son drapeau amarante dans la Baltique, comme la France l'avait baigné dans le Rhin, n'avait aujourd'hui qu'un prix de consolation. « Ce n'est pas, dit-il, une porte sur la nier que l'on vous a donnée, c'est une fenêtre à peine entr'ouverte sur la Baltique. Mais rappelez vous qu'il suffit souvent d'un léger coup de vent pour que la fenêtre s'ouvre toute grande. Puisse-t-il en être ainsi pour la Pologne! »

12 février

Ce matin, par un temps radieux, nous sommes partis, le général Haller, le voïvode de Poméranie Laszynski, l'amiral Porebski et quelques officiers pour faire une randonnée à travers la Kachoubie.

Après une messe à l'église de Puck, nous montons en automobile et longeons rapidement le golfe. Nous filons le long de routes plates bordées de bouleaux argentés dont les troncs sont courbés par le vent de mer comme les oliviers de Provence sous les rafales de mistral. Les petits villages de pêcheurs et de paysans que nous rencontrons sur notre route sont tous pavoises. Les habitants nous acclament au passage.

Nous voici enfin sur la presqu'île d'Hela. Les pêcheurs nous attendent. Ils nous conduisent en un gai cortège au bord de la mer libre. Le pays est pauvre, les routes mauvaises. Impossible de songer, à moins de travaux considérables, à établir ici un port marchand de quelque importance.

Ce sont des dunes de sable fin sur lequel les vagues de la mer, d'un gris bleuâtre, viennent mourir lentement. Les mahonnes et les chalutiers n'y peuvent aborder. Il n'y a aucun appontement. Et pourtant, après Puck, c'est déjà une amélioration. La mer est libre. Plus de glaces: se profilant à l'horizon un navire fait route vers Dantzig, et sa présence anime ces flots déserts.

Entraîné par les pêcheurs, dont quelques-uns ont de superbes têtes basanées de vieux loups de mer, le général Haller et l'amiral Porebski montent en barque. On hisse le pavillon polonais et, entourés de petits bateaux, ils s'en vont, au rythme régulier des rameurs, vers un voilier qui a jeté l'ancre à quelque mille mètres de la plage.

Bientôt tous les bateaux l'accostent. Ses voiles gonflées, le petit navire s'en va en bondissant vers le large. A bord, tous les visages sont rayonnants. Les officiers et les marins chantent, heureux d'être enfin dans les eaux polonaises.

Quand nous revenons à terre le général Haller adresse une brève allocution à la foule des pêcheurs accourus sur le rivage.

Et c'est une émouvante minute que celle où, pour la première fois, sur terre et sur mer, généraux et officiers sur leur barque, matelots, pêcheurs ou paysans sur la rive, lèvent ensemble la dextre vers le ciel en jurant d'être fidèles à la Patrie polonaise et de la défendre jusqu'à la mort.

Robert Vaucher

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