- de la revue 'L'Illustration' no. 3794 de 20 novembre 1915
- 'La Prise de Col di Lana'
- Lettres et Photographies de Notre Envoi Spécial
- Robert Vaucher
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«l'Illustration» Sur le Front Italien
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Rome, 8 novembre
Ce soir, Rome est en fête. Dans les théâtres, dans les grands cafés, le public a réclamé la Marche royale et lHymne de Garibaldi; dans les rues, on s'arrache les éditions des journaux donnant le communiqué de Cadorna, qui annonce que le tricolore aux armes de Savoie flotte sur le sommet de Col di Lana, un des plus formidables bastions de la défense autrichienne dans le Ca-dore.
Ce nom de Col di Lana a pu faire croire, en France, qu'il s'agissait d'un passage, d'un col alpestre. C'est une erreur. Col di Lana est une montagne de 2.464 mètres d'altitude, dominant la route des Dolomites, qui fait un contour pour longer le pied du massif, entre Pieve di Livinallongo et Falzareggo. Col ou colle signifie colline. Celle- ci est, assurément, une très haute colline. Mais parmi les murailles et les pics rocheux des Dolomites, avec ses pentes relativement douces et les pâturages de son sommet arrondi, elle n'était pas mal nommée: la Colline de Laine. C'est maintenant, pour les soldats qui s'y sont battus, Col di Ferro.
Depuis plusieurs années, les Autrichiens avaient fait de Col di Lana une position formidable qui put résister quatre mois. L'action engagée au commencement de juillet permit de détruire les fortins de Falzareggo et de Livinallongo, défendant la route des Dolomites et, le 16 du même mois, les troupes italiennes, ayant occupé Col des Bois et Cima Falzareggo, atteignirent les pentes boisées de Col di Lana, du côté d'Agaï. Malgré les difficultés de l'ascension, les bombes à main et les gaz asphyxiants, les fantassins, parvinrent aux tranchées ennemies, culbutèrent les Tyroliens que l'état-major autrichien avait envoyés défendre ce point important et occupèrent les contreforts descendant vers Agaï et Saleseï... Vous retrouverez ces noms dans une de mes correspondances, accompagnée d'une carte, qui a paru le 18 septembre.
Les régiments italiens qui attaquaient avec tant d'acharnement comprenaient ces anciens volontaires garibaldiens de l'Ar-gonne, commandés par le lieutenant-colonel Peppino Garibaldi, qui, après s'être battus sous les ordres du général Gouraud avec une bravoure remarquable comme me le répétait, hier encore, le général lui- même se lançaient avec la même furia contre les Autrichiens. Ceux-ci essayèrent d'arrêter l'ascension italienne par un feu terrible des forts de La Corte, Tagliata Tre Sassi, Tagliata Ruaz.
Ce fut, pendant des semaines, une pluie d'obus et de shrapnels, suivie de contre- attaques des kaiserjaeger essayant de faire dégringoler au fond de la vallée les soldats italiens accrochés au terrain.
L'artillerie italienne entra en action à son tour. Des cimes rocheuses de l'Averan, du Nuvolan et de Sasso di Mezzodi, les observateurs dirigeaient le tir des grosses pièces que l'on avait réussi à hisser, par des chemins impossibles, sur des positions superbes.
L'un après'l'autre, les forts se turent; La Corte avec ses coupoles cuirassées ne fut plus qu'un amas de décombres, une ruine informe; Tagliata Tre Sassi ne répondit plus et Tagliata Ruaz, gravement endommagé, retira ses pièces en arrière vers Arabba et Cherz.
Peu à peu, les troupes italiennes s'avancèrent le long de la route des Dolomites jusqu'à Pieve qu'elles trouvèrent abandonné, sauf par quelques vieillards infirmes, incapables de quitter le pays. Dès lors, l'action se développa de trois côtés à la fois. Une division, passant entre les ruines du fort La Corte et Pieve, montait par le vallon séparant Monte Sief de Col di Lana. Une seconde division attaquait de front, malgré des difficultés de terrain considérables, par les contreforts de Saleseï et d'Agaï; et, enfin, une troisième division s'avançait du côté de Sasso di Stria par le Castello d'Andraz.
Pendant des mois, l'on s'avança ainsi sur tout le front, de quelques mètres chaque jour, ou plutôt chaque nuit, sans souci des mines qui éclataient à tout instant sous les pas des envahisseurs.
Le génie italien, par des galeries creusées en pleine roche, réussissait à se rapprocher des tranchées ennemies et, une à une, après une préparation de tir, celles-ci tombaient dans les mains de nos alliés.
Le 19 octobre, la division de gauche arrivait aux premières maisons de Sief; le 22, un fortin à mi-pente était détruit; le 23, deux autres redoutes tombaient, le 26 une quatrième, le 27 une cinquième. L'ennemi voyant sa retraite coupée du côté du Monte Sief se battait désespérément contre les divisions du centre et de droite. Le 28 octobre, une redoute frontale tombait, et 227 chasseurs impériaux étaient faits prisonniers à 2.200 mètres d'altitude. C'était le commencement de la fin. Le communiqué du 1er novembre parlait de nouveaux progrès. Après une longue préparation d'artillerie, le 7 novembre, dans une attaque à la baïonnette irrésistible, les dernières tranchées tombaient aux mains de nos alliés.
Les fantassins, car ce sont surtout des régiments d'infanterie qui prirent part à l'action et se conduisirent avec autant de vaillance que des alpins entraînés à la guerre de montagne, ne furent pas peu surpris de trouver, parmi les prisonniers, des soldats en uniforme bavarois, qui se trouvent mélangés aux soldats autrichiens, mais qui ont, disent-ils, l'ordre de ne pas franchir la frontière italienne, l'Allemagne n'étant pas en guerre avec l'Italie.
Robert Vaucher