- de la revue 'L'Illustration' no. 3899 de 24 novembre 1917
- 'Sur le Front Italien'
- Lettres et Photographies de Notre Envoi Spécial
- Robert Vaucher
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Les Événements d'Italie
Grand Quartier Général italien, 14 novembre
« L'Italie sera digne de son histoire et de ses traditions », voilà les mots par lesquels le nouveau chef d'état-major, le général Diaz, termina hier une courte allocution qu'il adressa aux correspondants de guerre italiens et alliés accrédités auprès du Grand Quartier Général.
L'heure est grave et difficile, le général Diaz ne le cache pas, et il sent toute la responsabilité qui pèse actuellement sur lui.
Pendant mes nombreuses randonnées au front italien, quand la victoire souriait à nos alliés, j'ai eu plusieurs fois l'occasion de rencontrer le nouveau général en chef alors qu'il commandait un corps d'armée sur le Carso. Je l'ai toujours trouvé calme et confiant. Aujourd'hui, il n'a pas changé, mais il y a dans le regard perçant de ses yeux une énergie farouche, une force de volonté qui en impose, une foi vibrante dans la victoire finale. On a l'impression très nette de se trouver en face d'un conducteur d'hommes qui, à l'heure difficile, garde tout son sang-froid et donne ses ordres sans hésitation, d'une voix calme et ferme.
Les deux sous-chefs d'état-major, le général Giardino, ancien ministre de la Guerre, et le général Badoglio, ont, eux aussi, fait leurs preuves pendant cette guerre, et ils ont toute la confiance de l'armée.
Le mauvais moment semble passé. L'heure terrible de la retraite de la seconde armée n 'a pas ébranlé le moral des autres armées italiennes, qui ont réussi à occuper les positions de défense choisies par le commandement suprême et qui s'y renforcent actuellement. Il est encore trop tôt pour pouvoir discerner exactement les causes de la victoire austro-allemande et pour montrer combien la propagande défaitiste des saboteurs de la guerre a facilité à l'ennemi l'invasion du Frioul et de la Vénétie.
Malgré les difficultés d'une retraite rapide sur un front en arc de cercle, le haut commandement italien a pu conjurer le désastre. L'ennemi, qui comptait provoquer la panique dans toute l'armée et la révolution en Italie, forçant ainsi le gouvernement italien à conclure une paix imposée, n'a obtenu qu'un succès militaire qui n'influencera pas le résultat final. Le repli en bon ordre de la troisième armée, qui sauva une grande partie de son matériel et de son artillerie, s'effectua dans de bonnes conditions. Ce fut un douloureux sacrifice pour les vaillants soldats du duc d'Aoste qui, pendant trente mois, pas à pas, tranchée par tranchée, avaient gagné du terrain et conquis une bonne moitié de ce plateau carsique qui n'est plus qu'un vaste cimetière. A la veille du jour des morts, au moment où les tombes étaient déjà fleuries, il fallut uitter ces petites croix peuplant les dolines désolées de ce désert de pierres.
Vouloir se maintenir sur les positions conquises, c 'était s'exposer à être coupé du gros de l'armée et tomber aux mains de l'ennemi descendant du Haut-Isonzo. Les braves troupes de la Carnie qui avaient repoussé l'offensive allemande durent, elles aussi, se retirer afin de ne pas être cernées.
Tandis que, au centre, l'ennemi, trouvant peu de résistance, avançait rapidement et occupait Udine, les armées de droite et de gauche, avec une discipline magnifique, accomplirent une retraite stratégique fort difficile à cause de la rapidité avec laquelle elle devait s'effectuer.
Il y aurait d'innombrables traits d'héroïsme à citer. Je me bornerai, pour aujourd'hui, à vous parler des artilleurs et des aviateurs français attachés à la deuxième armée et de la superbe conduite des troupes de couverture italiennes, qui se sont sacrifiées pour sauver le gros des armées se repliant sur le Tagliamento d'abord, sur la Piave ensuite.
Nos artilleurs, au moment de l'attaque allemande, le 23 octobre, étaient en batterie à mi-pente du Globokak, dans le Haut-Isonzo, et sur le Sabotino. Leurs 155 Schneider avaient répondu vaillamment à l'ennemi qui depuis trois jours bombardait les positions italiennes. A minuit, le feu cessa puis, vers 2 heures du matin, le bombardement reprit avec une intensité terrible. Les obus à gaz asphyxiants pleuvaient dru. Toutes les batteries impériales tiraient ensemble.
« Une de nos pièces, me racontait un artilleur, fut atteinte par un obus allemand qui tua le capitaine et un lieutenant, blessa un sous-lieutenant et plusieurs nommes. Nous continuâmes à tirer avec trois pièces, mais les Allemands sortaient des tranchées et leurs mitrailleuses rendaient notre position intenable. L'ordre vint de se retirer et, sous le feu des mitrailleuses, il fut impossible d'emporter les corps des officiers. »
Une batterie qui se trouvait plus à gauche voulut continuer malgré tout la résistance. S'emparant de mitrailleuses abandonnées sur le terrain du combat, nos artilleurs tinrent bon toute la nuit et empêchèrent l'ennemi de s'approcher de leurs canons. Une fois les munitions épuisées, ils combattirent à la grenade. Le lendemain, 25 octobre, la cinquième brigade de bersagliers tenta, sans préparation d'artillerie, une contre-attaque qui fut menée avec une furie bien latine. Nos artilleurs furent dégagés. Les servants des autres batteries réussirent à s'infiltrer derrière les vagues d'assaut et ramenèrent à l'arrière sept de leurs pièces encore intactes.
En voyant le résultat de la contre-attaque on demanda à la 13e batterie du 109e d'artillerie des volontaires pour aller chercher les corps des officiers restés chez l'ennemi. Tous les hommes de la batterie, sans exception, se présentèrent. Us prirent tous un fusil, car ils étaient résolus à faire payer cher leur vie et à ne pas tomber vivants entre les mains des Boches. Hélas! leur héroïsme et celui des bersagliers ne suffirent pas à repousser un adversaire trop supérieur en nombre. Il fallut se retirer de nouveau et laisser là-haut, sans sépulture, les corps des chefs qui avaient fait avec leurs hommes la Marne et Verdun. Tristes, accablés, nos artilleurs commencèrent la retraite. Pris d'enfilade par des mitrailleuses autrichiennes, ils durent accomplir des miracles pour sauver leur matériel.
L'aviation ennemie avait, quelques jours avant l'offensive, fait de nombreux vols de reconnaissance et toutes les positions, bifurcations de routes ou chemins d'accès, soigneusement repérés, furent soumis à un bombardement incessant. Les artilleurs français bivouaquèrent le 25 à Liga, continuèrent le 26 leur marche jusqu'à Prepotte et, de là, gagnèrent Udine le 27. Le 28, il fallut battre en retraite de nouveau. Les routes étaient encombrées par les troupes, par les camions et par les malheureux habitants fuyant en emportant sur des charrettes, ou sur des chars traînés par de gros bufs fatip-ués, quelques bribes de leur mobilier et de leurs biens.
Aux têtes de pont, où toute cette foule venait se concentrer, l'encombrement était effrayant. L'ennemi avançait rapidement. Il fallut abandonner des caissons après les avoir fait sauter.
Puis, après avoir franchi le Tagliamento, les nôtres se replièrent en bon ordre, malgré la fatigue et les privations, et purent aller rejoindre les troupes françaises qui arrivaient déjà pour apporter aux Italiens un témoignage de fraternité latine.
Je n'étonnerai personne en disant que nos aviateurs furent, comme toujours, à la hauteur de leur réputation. Les escadrilles françaises qui se trouvaient en Italie au début de l'offensive étaient attachées aux batteries lourdes pour le réglage des tirs. Le dimanche 28, les appareils étaient concentrés au camp d'aviation de Campo- Formido, quand l'ordre de retraite immédiate fut donné. Le temps était épouvantable: une véritable tempête de pluie et de grêle, et un vent soufflant en rafales. Impossible, semblait-il, de prendre l'air. Déjà les flammes des incendies, allumés dans les dépôts afin de détruire tout le matériel de guerre, gagnaient de proche en proche et allaient atteindre les hangars quand le capitaine de l'escadrille 206 demanda des volontaires pour essayer de sauver les appareils. Les sept pilotes qui étaient au camp se présentèrent et se déclarèrent prêts à tenter l'aventure.
Ah! il ne fut pas gai, ce départ! Chacun se demandait en montant dans son avion s'il pourrait arriver à décoller et à passer le fleuve. Il y avait des hélices qui s'obstinaient à ne pas tourner. Enfin, après bien des tentatives, les moteurs ronflèrent, et, l'un après l'autre, les sept avions aux couleurs françaises prirent leur vol, cahotés, ballottés, plaqués souvent par les coups de vent d'une violence terrible. Sauf un, qui dut atterrir par suite d'une panne sur la rive gauche du Tagliamento, et qui fut incendié par le pilote, tous les appareils atterrirent en bon état, les uns au point fixé, les autres dans des champs dont la pluie avait fait des étangs.
Pendant quatre jours les avions sauvés restèrent dans l'eau et sous la pluie. Le cinquième, ils reprirent leur vol pour gagner leur nouveau centre d'aviation avec autant de légèreté que s'ils étaient sortis de confortables hangars.
Je les ai vus repartir, il y a quelques jours, pour rejoindre le gros des troupes françaises. Leurs hélices étaient toutes ébréchées par la tempête de grêle qu'elles avaient dû affronter. Certains aviateurs n'avaient ni boussole, ni altimètre, ni instrument de bord. « Vous n 'avez qu 'à suivre la voie de chemin de fer jusqu 'à la troisième ville, leur dit-on au départ. » Et, joyeux, dans des.costumes impossibles, tous leurs bagages étant perdus, blaguant leur malchance, les pilotes reprirent l'air. Les moteurs, fatigués, avaient des ratés, mais tous nos avions arrivèrent à bon port grâce à l'habileté, au courage et au sang-froid de ceux qui les dirigeaient.
Les communiqués du général Cadorna d'abord, puis du général Diaz, ont parlé souvent de l'héroïsme avec lequel les troupes de couverture ont accompli leur mission. Elles furent, en effet, dignes d'admiration. Composées de régiments de cavalerie, de bersagliers cyclistes, de bersagliers à pied et de groupes d'autos- mitrailleuses, elles avaient pour but de retarder la marche de l'ennemi et de protéger la retraite des régiments d'infanterie, des colonnes d'artillerie et des convois de matériel se repliant.
La cavalerie italienne, que j'avais eu l'occasion d'apprécier au Trentin et à Gorizia, dans les heures d'enthousiasme où les chevaux, au galop, poursuivaient l'ennemi en fuite, a montré, dans l'adversité, un courage indomptable et une abnégation complète. Les beaux régiments de Gênes et de Novarre se sont complètement sacrifiés pour sauver le gros des troupes.
Les bersagliers furent, eux aussi, fidèles à leurs traditions de gloire et de bravoure. Ils ont, à pied ou montés sur leurs bicyclettes légères, engagé, d'Udine à la Piave, d'innombrables combats d'arrière-garde, se retirant pas à pas, défendant avec acharnement les villages calmes et paisibles, qui ne savaient encore rien des horreurs de la guerre et qui ont vu passer la retraite. Entraînés par le flot s'écoulant vers la Piave, les malheureux habitants des riantes contrées du Frioul s'en sont allés, eux aussi. En pleurant ils ont, à la hâte, jeté sur une charrette les objets les plus indispensables et sont partis, la mort dans l'âme, vers l'inconnu, éclairés de nuit par les lueurs rougeâtres des incendies ravageant les villes et les villages où les impériaux pénétraient.
L'exode d'un peuple sous la menace des canons ennemis fut, en Vénétie, ce qu'il avait été en Belgique, en France ou en Serbie: d'une tristesse sans nom.
Les troupes de couverture trouvaient déjà les villages abandonnés. Quelques vieux paysans s'obstinaient à ne pas quitter leur terre ou ne partaient qu'à l'arrivée des arrière-gardes, chassant devant eux, sur les routes ombragées, quelques vaches et des chèvres qui s'arrêtaient à chaque instant pour brouter au bord du chemin.
Derrière les bersagliers et la cavalerie, les autos-mitrailleuses empêchaient l'ennemi de s'avancer trop rapidement. J'ai retrouvé hier les autos-mitrailleurs avec lesquels j 'avais fait, pendant une nuit de .juin 1916, une incursion dans les lignes ennemies en Val Sugana. Ils venaient de terminer leur mission. Fatigués, les traits tirés, ils allaient, pour la première fois depuis dix jours, dormir une nuit entière.
Leur rôle fut particulièrement important dans cette plaine vénitienne où tous les chemins viennent converger sur quelques ponts traversant les rivières et les neuves qui coulent vers l'Adriatique. Par groupe de trois, les autos-mitrailleuses se postaient aux bifurcations des routes, aux têtes de pont, et empêchaient les patrouilles et les troupes d'avant-garde de s'approcher. Pendant dos heures elles retenaient ainsi l'ennemi, jusqu'à ce que tous les éléments de troupes qu'elles étaient chargées de protéger aient pu se retirer.
Les Austro-Allemands, pour lutter plus efficacement contre les autos-mitrailleuses, amenèrent des canons antitanks qui n'ont qu'une faible portée mais dont les obus produisent de redoutables explosions. Sur 40 autos-mitrailleuses que les Italiens employèrent pour couvrir la retraite, 28 rentrèrent dans leurs lignes. Les autres furent généralement victimes des canons antitanks ou, entourées par l'ennemi, à bout de munitions, furent détruites par les mitrailleurs qui eux-mêmes réussirent souvent à s'infiltrer entre les lignes autrichiennes et à repasser la Piave. Deux autos- mitrailleuses avaient reçu l'ordre de tenir une bifurcation de routes près de la Livenza jusqu'à ce qu'un détachement d'infanterie ait passé. Pendant trente heures, sans boire ni manger, les mitrailleurs tinrent la position. Ils avaient tiré 18.000 coups quand ils remarquèrent qu'à la faveur du brouillard l'infanterie avait pu passer le fleuve et que les Autrichiens les cernaient maintenant complètement. Ils lancèrent alors leurs machines à toute vitesse et, leurs mitrailleuses crachant du feu, ils traversèrent trois villages déjà occupés par l'ennemi, puis s'engagèrent sur un pont qui avait les mèches devant le faire sauter déjà allumées. Atteindraient-ils l'autre rive à temps? La dernière auto arrivait à destination quand l'explosion se produisit: elle projeta la machine en avant, mais ne lui fit aucune avarie.
Il y aurait mille traits d'héroïsme à conter, mais la gravité des événements m'empêche de multiplier les détails.
Le Tagliamento, sur lequel combattit avec acharnement le corps spécial commandé par le général Di Giorgio qui se distingua déjà l'an dernier lors de l'offensive autrichienne du Trentin, n'avait qu'une valeur défensive très relative. Le fleuve, très large, n 'a pas de profondeur; ses rives, couvertes de champs cultivés et de vignobles ne présentent aucun point stratégique permettant d'organiser sérieusement la résistance. Il fallait laisser au commandement suprême italien le temps d'organiser la défensive, sans être sous la pression immédiate de l'ennemi. L'évacuation de tout le Cadore devint donc nécessaire afin de pouvoir placer la ligne de résistance sur la Piave et sur les hauteurs dominant la Brenta, puis, se reliant aux positions tenues par nos alliés au Trentin, sur le haut plateau des Sette Communi.
Il est inutile de cacher combien cette décision, imposée à l'état-major par la nécessité de restreindre le front et de dresser plus facilement une barrière devant l'envahisseur en lui fermant l'accès du reste de la Vénétie, fut pénible pour l'armée du Cadore, qui avait jusqu'ici lutté vaillamment sur ces montagnes abruptes et n'avait connu que la victoire. Les montagnards du Cadore, dont les pères combattirent de tous temps pour la liberté de leurs vallées contre la tyrannie autrichienne, durent, la rage au cur, prendre eux aussi le chemin de l'exil.
J'ai assisté au croisement d'un train de ces réfugiés et d'un convoi amenant un bataillon de soldats français. D'un côté l'on pleurait; les enfants blottis dans les bras de leurs mères avaient froid. La pluie tombait, glaciale. Sur l'autre voie, nos soldats chantaient gaiement. Enthousiasmés par les réceptions qui leur furent faites dans toutes les gares de la Ligurie, du Piémont ou de la Lombardie, ils avaient piqué à leurs bérets des fleurs reçues le long de la Eiviera. Ils allaient prendre leur place au front italien, avec un entrain magnifique pour des hommes depuis plus de trois ans sous les armes.
Soudain, à la vue du lamentable convoi, les chants cessèrent. Tous nos poilus, aux fenêtres, devinrent silencieux. Dans les yeux des pères on pouvait lire une pitié infinie à l'idée que des petits innocents souffraient grâce aux Boches. Alors, dans un élan magnifique, du train fleuri qui montait vers le front, les soldats français descendirent et, en hâte, se mirent à distribuer aux enfants des réfugiés les pommes, les poires et les figues dont on les avait gratifiés le long du chemin. Il était tard, sinon j 'aurais voulu photographier un soldat à grande barbe donnant à boire du café, dans sa gourde, à une ravissante fillette aux yeux noirs qui avait perdu son papa dans la retraite et qui, confiante, expliquait en italien son malheur au brave soldat ne comprenant pas un mot, mais heureux de soulager une souffrance.
« Vous en faites pas, les vieux, s'écriait un caporal à croix de guerre à un groupe d'adultes, on les reprendra vos patelins »! Et les vieux montagnards du Cadore, en voyant cette belle jeunesse si pleine de confiance et de foi dans la victoire, se reprenaient à espérer.
Je vais parcourir le front de la Piave au lac de Garde et j'espère bientôt pouvoir vous donner des nouvelles plus précises et des impressions personnelles de cette première ligne adoptée sous la pression des événements, bien qu'elle présente, au point de vue stratégique, des difficultés redoutables qui demanderont, pour être vaincues, d'héroïques efforts.
Robert Vaucher