de la revue 'L'Illustration' no. 3875 de 6 juin 1917
'Devant l'Hermada'
Lettres et Photographies de Notre Envoi Spécial
Robert Vaucher

le Long du Front Italien

 

Secteur du Lisert, 25 mai

Chaque colline, chaque cote, chaque village donne lieu à une petite bataille avec sa préparation d'artillerie, ses éclaireurs, son infanterie montant à l'assaut. L'officier qui commande un détachement, dans cette région carsique, doit faire preuve de beaucoup d'initiative. A tout instant il se trouve isolé au fond d'un ravin, sans pouvoir maintenir téléphoniquement le contact avec l'arrière, car le bombardement coupe les fils. Bien souvent, il faut une manœuvre savante pour s'emparer d'une simple caverne dissimulant quelques mitrailleuses.

Aujourd'hui, enfin, Boscomalo a été complètement nettoyé. Ses cavernes, cernées de tous côtés par les Italiens, ont fourni un matériel de guerre magnifique et contenaient encore plus de 500 soldats valides. Toutes les tranchées sont pleines de cadavres qui, avec la chaleur assez forte de ces journées ensoleillées, exhalent une odeur atroce.

A 4 heures, cet après-midi, l'infanterie est de nouveau partie à l'assaut avec une vaillance qui émerveille. Depuis le matin, l'artillerie ennemie se borne à envoyer des obus de 305 sur les lignes italiennes. Elle doit être occupée à retirer ses pièces de campagne à l'arrière, car, dans le secteur du Lisert, où je suis aujourd'hui les opérations, il n'arrive pas un obus de moyen ou de petit calibre. L'ennemi, devant les progrès italiens, se hâte évidemment de dégarnir les contreforts de l'Hermada de leurs innombrables batteries.

Monfalcone, la jolie petite ville martyre qui, depuis deux ans, recevait presque quotidiennement des obus, semble respirer tranquillement aujourd'hui. L'ennemi pense à autre chose qu'à percer des murs et à enfoncer des toits!

L'attaque frontale des troupes du 7e corps a enfoncé la ligne du Flondar avec une rapidité inespérée. Les bersagliers ont fait des prodiges. Ce système défensif qui devait barrer l'accès des premières collines de l'Hermada et fermer l'entrée de la vallée de Brestovizza a été enlevé dans un assaut irrésistible malgré des rafales de 305.

Le général Cadorna récolte ainsi le fruit du travail patient d'un hiver entier, pendant lequel il a reformé et instruit ses troupes, patiemment, non pas à l'arrière, mais à l'avant. A celles qui étaient allées déjà au feu avaient été incorporés des éléments jeunes et sans expérience. Des cours d'instruction leur ont été faits, en zone de guerre, le plus près possible du front, souvent à portée de l'ennemi, pour habituer le soldat au danger constant. Le commandement a multiplié, dans les régiments, les spécialistes de façon que chacun, dans la bataille, ait sa tâche distincte et soit capable de la remplir avec le maximum de rendement.

Le succès actuel est dû à trois facteurs: 1 des chefs ayant étudié minutieusement l'offensive et qui surent profiter du terrain, manœuvrer habilement et demander à leurs troupes, au moment opportun, l'effort nécessaire pour atteindre le but sans jamais exiger d'elles d'inutiles fatigues; 2 une infanterie bien entraînée pour l'attaque et habituée à avancer en même temps que le barrage d'artillerie; 3 une artillerie infiniment plus puissante que celle de l'an dernier, et des artilleurs s'avançant avec l'infanterie afin de ne jamais perdre contact avec les premières lignes ennemies.

De leur côté, les Autrichiens étaient en progrès, eux aussi. Ils avaient formé des troupes d'assaut (Sturmtruppen) qui, dès le commencement de janvier dernier, suivirent des cours de perfectionnement pour le lancement des grenades et l'emploi des mitrailleuses, des mines et des lance-flammes. Les détachements d'assaut sont plus ou moins nombreux, suivant les unités, mais comprennent généralement 200 hommes dépendant du commandant de régiment et formant quatre Sturmpatrouillen mis à la disposition de chaque bataillon.

Ces troupes sont spécialement destinées à opérer des coups de surprise et à préparer le chemin aux assaillants. A la cote 144, qui était, jusqu'à hier, la pointe la plus avancée de l'ennemi sur le Carso méridional, les Autrichiens tentèrent plusieurs fois de faire prisonniers les avant-postes italiens au moyen de ces Sturmpatrouillen dont tous les hommes portent un mousqueton, un poignard, une pince pour couper les fils de fer, et deux petits sacs de grenades à main.

 

 

D'un observatoire, 26 mai

A notre gauche, dans le secteur de Komarie, les bersagliers cyclistes viennent de repousser de violentes contre-attaques ennemies et de continuer l'avance dans la vallée de Brestovizza. Avant-hier encore, je les rencontrais sur les routes traversant la plaine verdoyante de l’Isonzo. Ils sont arrivés à bicyclette jusqu'à la cote 92 puis durent continuer à pied. C'est au pas de course qu'ils ont enlevé les ouvrages ennemis au Nord de Flondar.

Aujourd'hui, l'artillerie italienne continue son martelage des lignes autrichiennes. Il est 4 h. 30m L'Hermada est couvert de centaines de fumées d'obus. L'infanterie est prête à sortir des tranchées conquises hier et retournées cette nuit contre les impé-

riaux. Les coups des batteries de marine qui contrebattent les 305 autrichiens derrière l'Hermada font trembler notre observatoire. Soudain, avec un ensemble impressionnant, avec une rapidité remarquable pour des troupes fatiguées par trois jours de combat, les soldats montent à l'assaut. L'artillerie de campagne ennemie, ramenée à l'arrière cette nuit, n'est pas encore en position et ne tire pas. Seuls, les 305 et les 380 arrosent les positions italiennes, mais peuvent difficilement faire des feux de barrage sans risquer d'atteindre leurs propres troupes.

La ligne avance rapidement, grimpe les collines verdoyantes. Au sommet, il y a un instant d'arrêt. On voit des corps à corps, on entend crépiter des mitrailleuses, puis les Italiens disparaissent dans le vallon et les Autrichiens faits prisonniers se précipitent au bas de la pente et forment bientôt une colonne grisâtre s'avançant le long de la route de Trieste vers Monfalcone.

La première vague d'assaut réapparaît là-bas, de l'autre côté de la vallée; la seconde atteint le sommet de la première crête et nettoie le terrain, fouille les cavernes, déniche des prisonniers, puis disparaît à son tour.

Les heures passent. La progression continue. Duino a l'air aujourd'hui de se rapprocher. Les obus italiens battent le parc, précédant le vieux château pittoresque où les Autrichiens avaient installé de l'artillerie. Medeazza, perdu dans la verdure, semble désert; le joli village est maintenant un monceau de ruines fumantes; une seule maison est encore intacte.

De Flondar, nos alliés avancent avec la même rapidité. Les deux cotes 145, au Nord-Ouest et au Sud-Ouest de Medeazza, sont conquises à leur tour.

Le commandant autrichien a donné l'ordre aux quelques pièces de 77 restées sur l'Hermada de tirer à zéro, à cinq cents mètres de distance, sur les Italiens qui avancent et sur les troupes qui se rendent. Les shrapnels éclatent en effet sur les lignes mouvantes, mais n'arrêtent ni la progression de nos alliés, ni l'affluence des prisonniers.

La nuit tombe, une belle nuit d'été toute parsemée d'étoiles, sans interrompre la lutte. L'ennemi contre-attaque. Sur les routes, c'est une animation intense. Tout ce qui a des roues roule vers la bataille porter des vivres et des munitions. Des autos- ambulances passent, chargées de blessés. Des batteries Déport vont au galop prendre position plus près encore de l'ennemi. On avance lentement. De temps à autre, les phares des autos éclairent brusquement une colonne de prisonniers, blancs de poussière, aux visages sales, fatigués, livides. Les hommes saluent au passage et continuent, résignés, leur marche vers la plaine. Ils laissent derrière eux une odeur fade de sueur humaine qui empeste l'air, puis se dissipe emportée par la brise marine.

Robert Vaucher

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