de la revue 'L'Illustration' no. 3873 de 26 Mai 1917
'La Plus Grande Bataille du Front Italien'
Lettres et Photographies de Notre Envoi Spécial
Robert Vaucher

Tout le Long du Front Italien

Notes prises au jour le jour dans les observatoires de première ligne par notre envoyé spécial, Robert Vaucher
et Illustrées de photographies, communiquées par la Section Photographique de l'Armée Italienne

 

Grand Quartier Général. 12 mai 1917

Napoléon, à Sainte-Hélène, écrivait au sujet des campagnes d'Italie: « Tant qu'il (le prince Charles) se serait maintenu dans le Tyrol, il n'avait pas à craindre que l'armée française se portât sur l'Isonzo. Au premier mouvement qu'elle eût fait sur la Plave, il l'eût rappelée en passant l'Avisio et en s'emparant du Trentin. Cela eût donc obligé le général français à porter la guerre dans le Tyrol avec toute son armée, opération bien difficile et bien chanceuse. »

Ce qui était vrai alors n'a pas cessé de l'être aujourd'hui et la tactique de Cadorna s'inspire des mêmes principes que celle de Bonaparte. Toute armée s'avançant sur l'Isonzo doit être certaine d'avoir ses services d'arrière assurés contre une invasion ennemie du Trentin. Il y a deux mois, la menace d'une offensive austro-allemande de grand style, comme on dit, était telle que l'état-major italien dut porter toute son attention sur ce secteur montagneux encore couvert de neige. Des travaux de fortifications formidables ont été exécutés dans tout le Trentin. Puis, dès que Cadorna fut certain de pouvoir empêcher toute irruption d'une armée ennemie dans la plaine vénitienne, il reprit son plan initial d'offensive sur l'Isonzo.

L'an dernier, à cette époque, c'étaient les Autrichiens qui tentaient la «Straf- expédition»; cette année ce sont nos alliés qui prennent l'initiative des opérations.

Ce matin, vers X h., sur tout le front du Moyen et du Bas Isonzo, l'artillerie italienne commença le bombardement. Des milliers de pièces placées sur les montagnes ou dans la plaine entrèrent à la fois en action. Toute la journée elles ont continué leur œuvre de destruction et ce soir, entre deux orages, on aperçoit vers Gorizia et sur le Carso les milliers d'éclairs rouges des « départs ». Les projecteurs mêlent leurs faisceaux lumineux aux fusées dont les gerbes bleues, vertes, rouges, jaunes, fournissant les indications nécessaires aux artilleurs ou à leurs observateurs. Dans cet enfer, qui barre d'une zone de mort la plaine de l'Isonzo et les pentes des montagnes dominant le fleuve au Nord, c'est un feu d'artifice diabolique qui ne cesse pas même avec la nuit.

 

13 mai

Le bombardement continue fébrilement sur tout le front d'attaque, de Tolmino à la mer. La ligne occupée par nos alliés a peu varié depuis l'offensive dont je vous ai indiqué, le 11 novembre 1916, les différentes phases. Le front occupé par les Italiens part de Volzana, suit la rive droite de l'Isonzo jusqu'à Globna où commence la tête de pont conquise de haute lutte pendant les dix jours de Plava. (Voir L'Illustration du 23 octobre 1915.) Devant Zagora, la ligne repasse l'Isonzo qu'elle longe jusqu'à Salcano pour grimper ensuite à mi-côte des collines dominant Gorizia. Elle suit la Vertojbizza jusque devant le village de Raccogliano, fait ensuite un saillant dans les lignes autrichiennes, arrive à Spacagani, monte au Dosso Fait! (ou Faiti Hrib), descend vers Kostanjevica, revient vers Hudilog et, par les fameuses cotes 208, 144 et 86, contre lesquelles les troupes autrichiennes de Boroevic s'obstinèrent si souvent, gagne les marais du Lisert et atteint enfin la mer.

Il est impossible d'avancer sur le Carso si l'on ne s'empare pas des hauteurs qui bordent le haut plateau de Bainsizza, au Nord de Gorizia, et qui jusqu'à maintenant ont résisté à toutes les attaques. C'est tout d'abord Monte San Gabriele, Monte Santo et Monte Cucco (ou Kuk) qu'il s'agit de conquérir, si l'on veut enlever à l'ennemi la maîtrise de la large vallée mamelonnée du Vippacco et la possibilité de prendre de flanc les troupes s'avançant sur le plateau carsique.

 

D'un poste de commandement d'artillerie en face de Gorizia, 14 mai.

Dans une demi-heure on va attaquer sur le secteur de Gorizia. Depuis plus de cinquante heures, l'artillerie a transformé en un enfer les premières lignes ennemies. Tout le saillant de Raccogliano est couvert de projectiles, Vertojba disparaît dans un nuage de fumée jaunâtre, le système de collines basses qui barre l'entrée dans la vallée du Vippacco est tacheté d'éclatements. En face de nous, toutes les hauteurs à l'Est de Gorizia sont masquées par la fumée des obus de gros calibre. Les pentes charmantes que j'avais vues, l'an dernier, plantées de vergers, avec de grands châtaigniers sombres sous lesquels couraient les tranchées, ne sont plus qu'un chaos de terre rougeâtre.

Les Autrichiens suivent leur tactique ordinaire: répondre faiblement au commencement du bombardement et ménager les munitions pour le moment de l'attaque d'infanterie.

L'heure fatidique a sonné. En face de nous la brigade Messina monte à l'assaut du mamelon formant le premier contrefort du San Marco, qui s'élève au-dessus de Tivoli. Les Autrichiens ouvrent un feu épouvantable pour empêcher toute avance. Ils dirigent sur les batteries italiennes qu'ils ont pu localiser un tir de 305, 380 et même, à plusieurs reprises, de 420, qui soulève des gerbes de terre et de pierres à 100 mètres de hauteur. Les artilleurs italiens sont dignes des fantassins qui sortent des tranchées et s'avancent lentement sous la rafale de feu. La fumée d'un obus de 305 n'est pas encore dissipée que l'on distingue déjà les éclairs d'un canon italien répliquant à l'adversaire.

Il est midi. De grandes nappes de gaz asphyxiants flottent sur Gorizia. Des deux côtés l'acharnement est terrible. Le souvenir de toutes les batailles auxquelles j'ai assisté pendant deux ans de guerre sur le front italien s'efface devant cette effroyable mêlée. On ne reconnaît plus les pentes des collines. La topographie du terrain semble changer d'heure en heure. Des vallonnements se forment, des ravins se comblent. Et, au milieu de ce cataclysme, les 93e et 94e régiments avancent. Par groupes, par escouades, individuellement, les hommes gravissent la colline. Ils bondissent de trou en trou, rampent, se collent au sol quand la rafale est trop violente. A chaque instant les fumées des shrapnels et des grenades sont si nombreuses que je ne puis plus suivre la progression. Quand les nuages blancs et jaunes se dissipent, le sol est parsemé de taches sombres qui ne bougent plus. Les colonnes s'amincissent, fondent, et pourtant avancent toujours.

L'ennemi tend des rideaux de feux de barrage. Une escouade les traverse en courant. Au sommet et sur le versant opposé ce sont les obus italiens qui tombent, si denses que les flocons blancs des shrapnels font, penser aux rafales de neige d'une tempête gigantesque. Les soldats montent toujours; ils vont atteindre le but. Un ordre passe: « Ne plus tirer sur la crête pour ne pas atteindre l'infanterie italienne. »

Soudain, d'un bond, les survivants franchissent les derniers 20 mètres les séparant de leur objectif. Les mitrailleuses crépitent.

D'une caverne qui n'a pas été démolie par l'artillerie, les Autrichiens tentent une dernière défense. Les Italiens lancent des bombes à main dans ce repaire.

Les signaux indiquant la progression de l'infanterie s'arrêtent sur la crête 174 conquise. Au milieu des amoncellements de cadavres ennemis, les vainqueurs se comptent, s'installent, se fortifient pour résister aux contre-attaques, tandis que l'artillerie adverse continue de marteler le terrain.

... En regagnant mon automobile, je rencontre un premier détachement de prisonniers qui [passe le pont sur l'Isonzo au moment où l'artillerie impériale a l'idée d'envoyer une série de shrapnels pour couper le passage. Elle croit probablement que ce sont des blessés que l'on évacue! Ces prisonniers sont surtout des Dalmates qui viennent de quitter le front russe et qui arrivèrent, il y a une semaine seulement, dans ce secteur infernal. Ils sont complètement abrutis par le bombardement et meurent de faim. Depuis trois jours, emprisonnés dans leurs cavernes par les obus italiens, ils n'ont pu recevoir ni vivres ni munitions. Ils ont été pris comme dans une souricière et ne cachent pas leur satisfaction d'être sortis vivants de cette mêlée. Il y a de tout parmi eux, des gamins de dix-sept ans et des hommes grisonnants de cinquante-cinq; la plupart ne parlent pas un mot d'allemand.

Mon auto franchit rapidement les collines ombragées et les vallées riantes arrosées par le Peumica et commence l'ascension du Sabotino.

 

 

En Face du Mont Cucco

De Plava à Salcano, l'Isonzo coule entre deux chaînes de hauteurs si rapprochées que le fleuve, faute de pouvoir s'étendre, a une profondeur de 5 à 6 mètres et un courant très rapide. La rive gauche, depuis la cote 383 dominant Plava jusqu'au Monte Cucco, Vodice, Monte Santo et San Gabriele, est tenue par les Autrichiens qui la défendent aujourd'hui avec acharnement. Le canon tonne sans interruption dans ces gorges profondes. L'écho répète de roche en roche, de cime en cime, le grondement sourd des obus de gros calibre et les miaulements aigus des pièces de montagne.

Je ne reconnais plus la région parcourue l'an dernier. Là où existait à peine un sentier ou un chemin muletier, de superbes routes, merveilleusement entretenues, de vrais boulevards, sans une ornière, sillonnent les hauteurs de la rive droite de l'Isonzo. De puissants tracteurs amènent au sommet des canons extraordinairement lourds.

Cette lutte acharnée de l'artillerie au milieu de ce chaos de montagnes a quelque chose de titanesque. De l'observatoire, je surplombe le premier système de défense autrichien sur le Monte Cucco. Les trois fortins situés au-dessous du village de Zagomila sont com. plètement bouleversés par les obus. A gauche, sur une arête qui sépare Monte Cucco des premiers contreforts du Vodice (cote 592), une pluie de grenades s'abat sur les tranchées ennemies.

Les artilleurs sont enchantés. Il y a une heure, quand l'infanterie monta à l'assaut et occupa les fortins 1 et 1 bis, un commandant de batterie, enthousiasmé, sortit, aidé de ses hommes, les canons Déport de leur refuge et, à bras, les amena au sommet de la montagne d'où il ouvrit le feu à tir direct, assurant une protection mouvante aux fantassins de la brigade Avellino qui attaquaient.

C'est dans ce secteur de Plava à Salcano que l'offensive remporte le plus de succès. Les brigades chargées de monter à l'assaut du Cucco sont d'ailleurs réputées. La brigade Avellino, qui collabora l'an dernier à la conquête de Gorizia, a ici la même réputation que le 20e corps en France. Le colonel brigadier qui la commande disait ce matin à ses hommes, en leur expliquant la manœuvre et en leur montrant le terrain: « Mes enfants, rappelez-vous que nous sommes l'avalanche qui monte! »

Ils furent admirables.

Aujourd'hui, à midi, la brigade Firenze, divisée en cinq colonnes, montait à l'assaut des pentes septentrionales de ce massif rocheux du Cucco qui constituait un des bastions de la défense autrichienne. Son observatoire permettait, en effet, à l'ennemi, de diriger le feu de l'artillerie sur une grande partie de la zone comprise entre Gorizia, Cormons et le Moyen Judrio.

De Globna, de la crête de la cote 383, de la vallée de Palievo, des tranchées de Zagora, de la conque entre Zagora et Zagomila, l'attaque commença, sous une tempête de feu. Au pied du Cucco, on distingue, sur la route longeant le fleuve, une zone complètement labourée par les obus: c'était le barrage autrichien de Zagora, que le 231e régiment a dépassé tandis qu'un bataillon du 232e franchissait l'Isonzo sur une passerelle lancée par le génie et attaquait les ouvrages fortifiés de Zagomila.

Le soir tombe. Toute la vallée se remplit d'ombre. On distingue encore sur les sentiers descendant de Zagomila deux colonnes de prisonniers qui, en file indienne, se dirigent vers Zagora où ils traverseront le fleuve pour aller rejoindre ceux faits au début de l'après-midi. Les fusées lumineuses indiquent la position de l'infanterie italienne continuant l'ascension du Cucco malgré les mitrailleuses qui, des tranchées courant à mi-pente et reliant les proéminences de terrain, transformées en fortins, essaient vainement d'arrêter l'assaillant.

 

15 mai

Toute la nuit le combat a continué. Le spectacle, dans ces gorges sauvages, était d'une beauté tragique.

Plus au Sud, sur le Monte Santo, l'action est aussi très vive; le sommet est blanc d'éclatements. Monte Cucco a été conquis aujourd'hui, de haute lutte, par la brigade Firenze. La brigade Avellino, qui entrait ce matin dans les ruines du village qui fut Zagomila, réussit à escalader les derniers rochers et à atteindre la cote 524 puis la cote 592 du Vodice. L'ennemi, surtout sur cette dernière cote, a contre-attaque avec acharnement, sans succès.

Un officier prisonnier m'a déclaré que les Autrichiens s'attendaient à une offensive, mais qu'ils se croyaient invincibles dans cette région où la nature est leur précieuse alliée. Us avaient, en effet, tout préparé afin de profiter des avantages du terrain. Des lance-bombes, des mitrailleuses étaient dissimulés, par centaines, dans les grottes et les cavernes abondantes dans ce massif allant du Cucco au Monte Santo. Leur résistance fut vaine. Les Italiens sont parvenus à atteindre le sommet du Santo, mais, exposés à des feux croisés, contre-attaques par des troupes fraîches que Boroevic envoya d'urgence de Bainsizza, ils durent se retrancher sous les ruines du couvent qui occupe la cime.

 

Ajba, 16 mai

La bataille continue sans trêve sur tout ce front d'une quarantaine de kilomètres. L'ennemi, qui a pu rappeler du front russe son artillerie et de nombreuses divisions, oppose une résistance acharnée. Il était prêt, lui aussi, à prendre l'offensive. Cadorna a précédé Boroevic de quelques jours. Ce sont donc deux chefs disposant d'un matériel énorme qui ont engagé une bataille fantastique, la plus grande bataille du front italien. Les Italiens ont le dessus. Dans cette mêlée leurs régiments avancent lentement, très lentement. Chaque mètre de terrain, chaque rocher, chaque buisson est défendu avec frénésie par l'ennemi.

Je suis venu aujourd'hui voir à Ajba un secteur où nos alliés ont obtenu un joli succès. Vers 2 h. 20 du matin, des passerelles étaient jetées sur l'Isonzo et deux bataillons traversaient le fleuve sous le feu des Impériaux. La route conduisant à Ajba traverse une contrée ravissante qui rappelle, avec ses collines verdoyantes et ses villages à flanc de coteau, les plus jolis paysages du Limousin. Toutes les hauteurs sont garnies de canons longs ou d'obusiers qui, depuis le 12 mai, s'acharnent sur les positions ennemies dominant Canale. La colline du Diable, comme les soldats ont surnommé le premier contrefort du Sommer à cause de ses innombrables mitrailleuses et du champ de mines que couvrent ses pâturages, a reçu sa bonne part de la distribution. La rive gauche de l'Isonzo, de Canale à Auzza, s'élève à pic pendant une quarantaine de mètres et forme une terrasse verdoyante dont les falaises avaient été organisées par l'ennemi. Le bombardement a modifié en deux jours l'aspect du terrain. De Loga à Bodrez, il n'y a plus une touffe d'herbe dans les prés. Tout le terrain est rongé par l'artillerie. Plus d'arbres, plus de maisons, plus qu'une zone rougeâtre au bord de laquelle on distingue des tranchées démolies. Les Italiens avancent au Nord de Canale, et progressent dans la direction du Verch. Les montagnes ici sont plus hautes encore qu'au Sud de Plava. Du deuxième Kuk ou Cucco (711 m.) et du Jelenik (788 m.), l'artillerie ennemie tente d'empêcher la jonction entre la tête de pont de Bodrez et les détachements occupant la zone de Plava.

Des observatoires italiens on distingue toutes len phases du combat. Dans cette région si mouvementée, les aéroplanes sont sans emploi. Ils n'arriveraient pas à trouver un terrain d'atterrissage. Par contre, ils volent aujourd'hui au-dessus du Carso et dans la conque de Gorizia où ils sont descendus hier si bas qu'ils ont mitraillé, sur les routes du Rosenthal, des régiments allant renforcer les premières lignes.

Robert Vaucher

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