de la revue 'L'Illustration' no. 3782 de 28 aout 1915
'La Guerre des Cimes, des Cols et des Glaciers'
Lettres et Photographies de Notre Envoi Spécial
Robert Vaucher

Sur le Front Italien

 

Brescia, 14 août 1915

Brescia, la lionne d'Italie, comme l'appelait Carducci, a vu arriver dans ses petites rues tranquilles une vingtaine d'automobiles de tous genres, puissantes machines ou véhicules plus modestes, amenant dans la zone de guerre les journalistes admis par le commandement suprême à parcourir le front italien, du Stelvio à l'Isonzo.

Ce matin, dans les jolies salles de l'Athénée, le général Porro, sous-chef d'état- major, a voulu recevoir lui-même les cinquante correspondants de guerre italiens et alliés (dont 8 Français et 10 Anglais) et leur souhaiter la bienvenue.

Le haut commandement, nous dit-il, est persuadé que les laconiques bulletins qu'il publie quotidiennement sont insuffisants pour permettre au public de se rendre compte exactement de ce que font les troupes qu'il a vues partir avec enthousiasme pour la frontière. C'est pourquoi nous comptons sur la presse italienne et alliée pour établir des liens toujours plus puissants entre la population et l'armée et pour renforcer les énergies qui doivent toutes tendre au même but: la victoire complète et définitive.

Le brillant officier s'entretint avec nous. Il nous connaissait tous et eut un mot aimable pour chacun. D me dit son admiration pour L'Illustration et voulut bien me promettre de me faire donner, quand nous serons au quartier général, d'intéressantes photographies prises par des opérateurs militaires.

On a voulu laisser aux journalistes le plus de liberté possible, et chacun d'eux a reçu un laissez-passer personnel lui permettant de visiter pendant deux jours, une certaine zone du front. Je partirai cette nuit; mon automobile dévorera les 300 kilomètres qui me sont dévolus. Elle traversera tout d'abord la riche plaine lombarde, aveo ses villages perdus dans la verdure, ses beaux champs de mais qui jaunissent au soleil et ses petits cimetières blancs plantés de cyprès sombres. Elle arrivera ensuite au bord de ce lac d'Iseo dont l'eau vient clapoter contre le mur soutenant la route, puis elle s'engagera dans le Val Camonica, toujours plus étroit et plus pittoresque dès que l'on s'avance. Elle passera en Valteline et longera l'Adda, blanche d'écume, roulant ses eaux, avec fracas, entre les forêts de châtaigniers qui vont jusqu'à mi-pente.

Je ne m'attends pas à trouver là des armées puissantes prêtes à l'offensive, mais je sais qu'il y a sur toutes ces hauteurs, dont plusieurs sont blanches de neige, des postes d'alpins, de ces vaillants soldats qui ont fait échouer toutes los tentatives autrichiennes de forcer les passages du Trentin, de Cadore ou de Carnie pour tomber sur l'arrière des troupes avançant sur l'Isonzo.

Toute armée qui veut pénétrer en Autriche, par Tarvis ou par Gorizia, s'expose à voir son aile gauche enfoncée et ses communications coupées.

Le plan du général Conrad von Hœtzendorf d'envahir l'Italie au moment où'celle-ci commencerait sa mobilisation ayant échoué, grâce à la rapidité avec laquelle les troupes italiennes ont culbuté les avant-gardes ennemies, quelques heures après la déclaration de guerre, et se sont emparées de tous les passages importants, une offensive autrichienne au Tyrol est peu à craindre désormais.

Les troupes de montagne ont cependant la tâche d'empêcher les régiments de chasseurs tyroliens de pénétrer en Italie, de traverser les Alpes pour menacer la gauche du front italien, en descendant dans les riches vallées lombardes ou vénitiennes.

 

 

Valteline, X... de Val Furva, 17 août

Il fait un froid glacial. Peu à peu les villages sont devenus plus pauvres, les arbres plus rares, maintenant les buissons même, qui masquent si bien les tranchées creusées sur le flanc de la montagne, ont disparu. Il n'y a plus que des pierres et des rochers grisâtres, cachés de temps à autre sous la neige et la glace.

Mon automobile est restée auprès du torrent qui mugit, à plus de 2.000 mètres d'altitude, et je grimpe, accompagné de quelques confrères italiens, d'un officier d'alpins et de soldats, un sentier de chèvres nous conduisant à une position là-haut, dans les neiges, à la frontière suisse.

Nous sommes tout près des Autrichiens occupant la cime vis-à-vis de nous. S'ils disposaient d'artillerie, ils pourraient bien facilement nous empêcher d'atteindre notre but.

Le lieutenant 0., qui est à la tôte de notre petite colonne, est un volontaire à barbe grisonnante, géologue distingué, professeur d'Université. Il a, comme député, toujours été parmi les interventionnistes les plus acharnés. Le jour où la guerre fut déclarée, il voulut, lui qui avait combattu à la Chambre avec tant de vigueur contre les menées giolittiennes, prendre une part active à la lutte contre le militarisme austro-allemand et s'engagea dans les alpins.

Sur tous les sommets nous entourant, il y a des postes, si bien dissimulés qu'il est impossible de savoir si une crête est occupée ou non. Dans ce désert de pierre où nous marchons, nous ne passons pas inaperçus. Lorsque nous arrivons sur la position d'où l'artillerie italienne domine la vallée, nous avons déjà été signalés par plusieurs sentinelles cachées dans les anfractuosités des roches ou dans des grottes creusées en pleine glace.

A notre gauche, sur le glacier, au-dessus duquel a été lancée une patrouille, une longue file d'alpins portant des planches et des poutrelles s'avance lentement. Ces alpins sont des soldats d'une vigueur merveilleuse. Malgré leur charge ils traversent les passages les plus difficiles. Les Autrichiens ouvrent le feu sur eux, mais ils continuent leur marche et disparaissent bientôt derrière une crête.

Nous voici au col. Le terrain est impraticable par lui-même. Les alpins ont encore voulu fortifier leur position par des réseaux de fils de fer barbelés rendant impossible toute attaque.

Le brouillard qui masquait le sommet occupé par les Autrichiens se dissipe peu à peu. On distingue fort bien un groupe de soldats. Ils sont une vingtaine qui nous examinent probablement avec autant d'intérêt que nous le faisons. C'est le moment de nettoyer la place. Un coup de sifflet spécial et, de tous côtés, les artilleurs, qui aidaient les alpins à creuser des tranchées dans le roc, courent à leurs pièces.

 

 

Tout le monde est à son poste. Les officiers donnent des ordres brefs, les chefs de pièce les répètent, et les shrapnels s'en vont arroser la crête autrichienne. Les canons vomissent leur feu dans la nature sauvage, avec un bruit d'enfer que l'écho répète de roche en roche.

Les obus tombent exactement où l'on voyait les Autrichiens. Ceux-ci ne donnent plus signe de vie. Sont-ils touchés ou ont-ils fui? Le brouillard monte de nouveau et nous cache la cime de X... Le calme renaît, on n'entend plus que le torrent au fond de la vallée et les alpins qui, un peu plus haut, font sauter la roche en chantant des chansons en dialecte piémontais.

A notre droite, à la frontière suisse, la cime s'est couverte de soldats examinant curieusement ce combat à 3.000 mètres d'altitude. Les officiers et soldats italiens entretiennent d'ailleurs avec eux d'excellentes relations. Les Suisses leur fournissent du chocolat et du lait condensé et les Italiens apportent là-haut du vin de Chianti ou de Barolo.

Il y a quelques jours, des officiers de la mission militaire française sont venus assister à un combat d'artillerie et ont admiré les galeries, creusées dans le roc, où sont placés les canons.

 

 

Les Italiens se trouvaient en présence de ditncuites élimines: ils les ont surmontées d'une manière merveilleuse.

La frontière qui fut imposée à l'Italie la mettait vis-à-vis de l'ennemi dans une position d'infériorité qui paraissait écrasante. Du côté autrichien une pente douce permet d'arriver au sommet dos cols sans difficulté; des positions naturelles dominent partout les passages les plus importants. Tout le long de le frontière, des refuges alpins, construits par l’Alpen-Verein, le Deutscher-Verein ou le Verein fur Deutschtum apparemment pour les seuls touristes, étaient, en réalité, des magasins de munitions et de ravitaillement établis d'après un plan stratégique.

Les alpins n'en ont pas moins pris partout l'initiative, et partout dans cette zone hérissée d'obstacles, ils dominent l'adversaire. Depuis trois mois qu'ils luttent dans les rochers et dans les neiges ils ont eu plus à souffrir du froid que des Autrichiens. Le moral est excellent et il n'y a presque pas de malades. Il faut voir la gaieté de ces hommes, leur belle camaraderie, l'audace dont ils font preuve dans des reconnaissances, comme celle de la Tuckett Spitze, à 3.469 mètres, où ils ont surpris et anéanti un détachement autrichien dix fois supérieur en nombre, rencontre dont le communiqué officiel de ce soir fait mention.

Le ciel s'est assombri, la neige commence à tomber. H fait un froid terrible et nous sommes en plein été!

Il est impossible de plus rien distinguer. Avec les blancs flocons un grand silence tombe sur toute cette désolation. La nature impose un armistice.

Nous descendons dans la vallée, dégringolons les sentiers pierreux couverts d'un blanc tapis. Le long d'un chemin muletier, une longue théorie de chars d'approvisionnement monte lentement. Les alpins guidant les mulets chantent un refrain joyeux, malgré la tempête, et, près de nous, l'écho le répète comme il avait répété, il y a quelques heures, les roulements sourds du canon meurtrier.

Robert Vaucher

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