- de la revue 'L'Illustration' no. 3898 de 17 novembre 1917
- 'En Route Pour le Front de Vénétie'
- Lettres et Photographies de Notre Envoi Spécial
- Robert Vaucher
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Les Événements d'Italie
Milan, novembre 1917
L'offensive austro-allemande qu'au printemps dernier on attendait au Trentin vient de se déclancher sur le Haut Isonzo. Comme une avalanche qui emporte tout sur son passage, les Impériaux ont descendu les vallées et se sont répandus dans la plaine. L'heure est grave pour l'Italie qui voit, en quelques jours, disparaître le fruit de trente mois de combats victorieux. L'Autriche a obtenu ce résultat en faisant appel à l'Allemagne, et même des contingents bulgares et turcs se battent actuellement aux côtés des armées de von Below et de Conrad von Hoetzendorf.
L'ennemi, en frappant l'Italie, veut frapper l'Entente. Mauvais psychologues, les Allemands ont cru que, par un succès militaire, ils fomenteraient la révolution dans la Péninsule. Ils savent que les restrictions économiques y sont plus sensibles que chez les autres nations alliées, que le pays, jeune, n'a pas encore de finances lui permettant de supporter aussi facilement que la Grande-Bretagne et la France les frais énormes de la guerre. Ils ont cru pouvoir tabler sur l'esprit de récrimination des peuples latins.
Leur succès militaire est indéniable, mais, par contre, l'échec de leurs tentatives de démoralisation du pays n'en est que plus complet. En quittant Rome, pour accomplir une mission de propagande alliée en Suisse, je laissais une Italie complètement absorbée par les luttes politiques. On sentait un malaise grandissant. Les interventionnistes se plaignaient du manque de fermeté du gouvernement, qui ne donnait pas, à leur gré, de preuves d'énergie suffisante. Les socialistes poursuivaient inlassablement leur uvre de sabotage de la guerre et leur campagne pacifiste qui, malheureusement, se répercuta jusqu'au front.
Dans les villes, les populations commençaient à murmurer contre les restrictions imposées par la prolongation de la guerre. Au Parlement, pendant les séances qui précédèrent la chute du ministère Boselli, on entendit beaucoup parler de liberté individuelle, de droit de critique, et fort peu de la nécessité de réprimer rigoureusement les menées sournoises qui minaient l'esprit de résistance, spécialement dans les campagnes et parmi les classes incultes.
L'argent allemand travaillait sans relâche; la propagande neutraliste, socialiste et parfois cléricale, favorisée par une criminelle tolérance des autorités judiciaires qui voulaient appliquer en pleine guerre des lois faites pour le temps de paix, avait lancé dans le pays cette formule: « Pas de nouvel hiver aux tranchées! »
Les Allemands, renseignés par leur service d'espionnage, avaient cru le pays mûr pour la révolution. Leur offensive a eu un résultat diamétralement opposé. Devant le danger, devant les lamentables processions de malheureux habitants des riantes plaines du Frioul, obligés de quitter le sol natal sans pouvoir rien emporter avec eux, l'union sacrée s'est réalisée comme par miracle. De la Sicile au Piémont, ce fut une seule pensée, un seul cri: « Sauvons l'Italie! » Les partis a 'existent plus et j'ai assisté à ce spectacle vraiment réconfortant de retrouver, à quelques jours de distance, une Ttalie nouvelle, grandie moralement par la défaite, une Italie où les socialistes eux-mêmes, s'apercevant trop tard de l'effet désastreux de leur propagande pacifiste, se déclarent solidaires avec les partis patriotes pour lutter avec acharnement, arrêter l'invasion et reconquérir les territoires abandonnés.
Un facteur qui a contribué pour beaucoup à relever le courage de tous, en ces heures pénibles, fut l'arrivée si rapide des troupes françaises et anglaises venant prouver aux Italiens que l'unité de front n'était plus un vain mot. Avant même que l'Italie eût demandé du secours aux alliés, la France avait décidé l'envoi immédiat de divisions de l'autre côté des Alpes.
Je suis arrivé à Milan avec les premiers contingents français. Quel magnifique accueil! Tout le long de la Riviera ce fut une acclamation. La foule, massée aux abords des gares et de la voie ferrée, applaudissait aux cris de: « Evviva la Francia! », les vaillants soldats qui venaient de quitter leur poste de combat sur le front français pour retrouver le Boche en Vénétie. Toutes les villes rivalisaient de sympathique enthousiasme. Les Français, couverts de fleurs, recevant des mains de jolies Italiennes des cigares, des cigarettes, des fruits à profusion, répondaient « Vive l'Italie! » d'un ton très convaincu.
Hier soir, après ces manifestations qui faisaient s'écrier à l'un de nos chasseurs: « On se croirait revenu aux beaux jours d'août 1914, alors qu'en France nous étions fêtés à toutes les gares! » le train passa lentement, au moment où le soleil baissait à l'horizon, devant le cimetière où reposent les Français et les Italiens tombés à Magenta. Et, des convois fleuris, les officiers, au garde à vous, saluèrent les tombes de ces braves, morts pour l'Indépendance et l'Unité italiennes.
Robert Vaucher