de la revue 'L'Illustration' no.3863 de 17 mars 1917
'Dans les Neiges de l'Epire'
Lettres et Photographies de Notre Envoyé Spécial
Robert Vaucher

Avec les Troupes Coloniales Françaises

 

Liaskovik, 7 février 1917

C'est avec un convoi de camions français, le premier partant de Santi Quaranta pour Liaskovik, que j'ai refait le trajet parcouru jusqu'ici uniquement par les camions automobiles italiens. Comme je vous l'annonçais en décembre dernier, les états- majors alliés se sont occupés tout particulièrement, à la conférence de Rome, de la question des communications entre Santi Quaranta et Monastir.

Une mission française, dirigée par un officier qui a rempli avec distinction le poste d'attaché militaire adjoint de France à Rome, est maintenant installée à Santi Quaranta et bientôt, grâce à son activité, les camions français rouleront à travers l'Albanie, chargés du ravitaillement de la gauche des armées d'Orient.

A Liaskovik, dans la petite ville en ruines, les soldats italiens ont reçu une visite inattendue: celle d'un détachement de tirailleurs sénégalais, accompagnant leur commandant qui venait prendre contact avec les troupes du corps d'occupation italien d'Albanie.

Sous une pluie tombant à torrents, les Sénégalais traversent les rues boueuses qui serpentent entre les décombres, sous les regards intrigués des cavaliers de Païenne. La connaissance est bientôt faite et nos alliés s'ingénient à rendre aux tirailleurs leur séjour agréable dans cette localité dépourvue de tout confort.

A la table du commandant italien, où je retrouve tant d'amis, il manque de nombreux visages: ce sont les heureux, les officiers des escadrons qui viennent de pousser en avant et d'atteindre, avec le concours de bandes albanaises amies, la petite ville d'Erseg, sur la route de Koritza, à 30 kilomètres au Nord de Liaskovik.

Du côté français, les progrès sont aussi très importants. Le corridor qui permettait aux royalistes grecs de communiquer avec les Autrichiens et d'envoyer un courrier régulier à Bérat est maintenant coupé. Le général Sarraiï a installé dans la zone neutre, séparant les territoires grecs vénizélistes des régions restées fidèles à Constantin, de nombreux postes de troupes coloniales chargées d'empêcher toute contrebande et de faire leur jonction avec les détachements italiens.

Le contact fut déjà pris d'ailleurs par un avion parti de Salonique, piloté par l'adjudant Ageron et emmenant chez le général commandant les troupes italiennes d'Albanie méridionale le lieutenant Tubert, de l'état-major du général Sarrail. L'avion français réussit, après un raid assez mouvementé, à atteindre heureusement Argyrocastro. Dans cette région, sans terrains d'atterrissage, la pluie et les tempêtes successives de janvier dernier endommagèrent l'appareil et l'empêchèrent de rentrer à Salonique. C'est avec ces deux aviateurs que je vais tenter de gagner Koritza, où se déroulent des événements intéressants, en traversant les montagnes de l'Epire.

 

Izvor, 8 février

Il fait à peine jour. Une pluie fine tombe par intervalle. Le ciel est d'un gris de plomb. Notre petite colonne se met en marche lentement. Nous dépassons le dernier poste italien et nous nous engageons le long des sentiers étroits et caillouteux aboutissant à Izvor; Nos mulets, conduits par des Albanais du pays, ont heureusement le pied sûr.

Les tirailleurs sénégalais qui nous encadrent sont de beaux gaillards, superbes soldats aux jarrets d'acier, qui grimpent d'un pas régulier montagne après montagne, sans jamais se laisser décourager par les aspérités de la route. Les heures passent. Nous atteignons un village, bâti à mi-pente d'un coteau, composé de vingt ou trente maisons de pierres sèches avec des trous en guise de fenêtres; un pauvre et misérable village comme ils le sont tous dans ces régions dénudées, où les prairies n'existent pas et où quelques minuscules champs de maïs forment les seuls terrains cultivés au milieu d'un chaos de montagnes tristes et monotones.

Tout est en émoi... Un homme vient, quelques minutes avant notre arrivée, d'être assassiné par le garde champêtre, la seule autorité constituée de la contrée. Les hommes du village, armés de haches ou de vieux fusils, se précipitent à sa poursuite et demandent notre aide. C'est alors une chasse à l'homme acharnée: officiers et tirailleurs tentent de rejoindre le malfaiteur, mais en vain, car dans le maquis et la brousse les refuges abondent.

Il faut continuer notre marche si nous voulons, par ces mauvais sentiers, gagner Izvor avant la nuit. Après une descente, presque à pic, nous atteignons ce premier village vraiment épirote. Les maisons portent toutes la croix grecque et un aigle bicéphale bien sur fond blanc Ce n'est plus l'Albanie et ce n'est pas encore la Grèce. Dans plusieurs maisons une figure, toujours la même, entourée de naïves peintures bleues et blanches, décore la cheminée. Elle a beaucoup de ressemblance avec Constantin, mais les habitants ne se prononcent pas. Quand on leur demande si c'est l'image de Zografos, le champion de l'Epire indépendante, ils évitent de dire oui ou non et se contentent de sourire avec circonspection.

Pauvres gens, ils sont dans une extrême misère et savent, par expérience, qu'il ne faut pas, en ce pays, avouer ses préférences, le vainqueur ayant toujours tendance à piller et incendier votre maison si vous n'êtes pas de ses partisans. Estimez-vous encore bien heureux quand il ne vous fait pas passer de vie à trépas.

Ce soir, le froid est intense. Les Sénégalais, accroupis autour de leur feu, rient de toutes leurs dents à l'idée qu'ils ne monteront pas la garde cette nuit. Dans l'unique chambre propre du village, nous avons, nous aussi, fait un grand l'eu et, comme ici les lits n'existent pas, nous nous étendons, roulés dans des couvertures, sur le sol de terre battue.

 

 

Burbusko, 10 février

L'obscurité est encore complète quand un Sénégalais vient nous réveiller. — Pleut-il encore? lui demande le commandant. — Non, commandant, y en a pas tomber eau.

Chacun manifeste sa satisfaction et pousse un soupir de soulagement, mais Abdullah. après un instant, reprend tranquillement: « Y en a tomber neige... » En effet, tout est blanc, le froid est piquant. Les Sénégalais n'en sont pas moins gais. Qui donc disait que jamais les troupes noires ne pourraient supporter les frimas européens?

La colonne se reforme, serpente le long des montagnYs, descend des pentes abruptes, passe sur les petits ponts albanais en dos d'âne\ et, après de longues heures, atteint le pont de Stracani, d'où les tirailleurs (rô leur commandant continuent sur Prisojani, tandis que nous passons le Saramaporos, nous dirigeant vers Kastanjani. Toute cette région est déserte et d'un relief tourmenté. Ce ne sont que rochers et broussailles, où l'on avance lentement sur des pistes côtoyant le précipice. Jusqu'à Burbusko, où nous arrivons après deux jours de mulet, c'est un paysage de désolation coupé de rares hameaux aux maisons de boue ou de pierres sèches. Les habitants y meurent de faim, n'ayant que quelques galettes de farine de mais pour toute nourriture. Nous cheminons depuis quatre jours sans avoir jamais rencontré sur les sentiers une caravane on un berger; aussi est-oe une agréable surprise, on longeant le fleuve, de croiser une colonne de troupes françaises portant sur des mulets des mitrailleuses couvertes de givre.

Nous avions gardé une petite escorte de tirailleurs sénégalais qui nous quitte ici et ce sont les tirailleurs tunisiens, des Arabes de Sfax, qui vont nous accompagner dans les neiges couvrant les montagnes du Paljokrimero dont certaines, le Jala par exemple, atteignent près de 1.800 mètres d'altitude.

 

 

Zupau, 11 février

Nous avons l'impression de nous rapprocher du monde civilisé. Après la solitude complète, c'est un plaisir de voir, accroché aux arbres bordant la piste, un fil téléphonique reliant les postes français. Le temps, aujourd'hui, est superbe, le soleil rend la neige éblouissante. Sur les sentiers, le verglas fait glisser les mulets. Il faut faire la route à pied, derrière nos Arabes qui poussent devant eux, dans la neige atteignant parfois plus d'un mètre d'épaisseur, les petits ânes macédoniens portant nos bagages, et qui les excitent avec les mêmes cris que lorsqu'ils conduisaient leurs « bourriquots » en Tunisie, sous le chaud soleil d'Afrique.

A gauche et à droite du sentier, on remarque la piste des loups et des ours et, «le temps à autre, un rencontre le cadavre déchiqueté d'un âne ou d'un mulet. Les drapeaux français et grec flottent sur les postes de commandement des tirailleurs, car nous sommes en zone neutre. Des caravanes de ravitaillement se succèdent, chargées de pain pour les braves coloniaux occupant les avant-postes perdus dans ces montagnes inhospitalières. Des patrouilles passent, surveillant les pistes, d'autres reviennent, amenant des suspects, des contrebandiers ou même des soldats loyalistes grecs qui se sont échappés du Péloponèse et cherchent à gagner les lignes autrichiennes.

 

 

Sotili, 12 février

Après la neige, la boue. Nous arrivons maintenant dans une région où les montagnes sont moins élevées. Ce ne sont plus que des collines aux pentes douces, formant une mer d'ondulations qui viennent mourir au pied des sommets neigeux de la Macédoine fin Nord. Les sentiers deviennent plus larges, traversent des terrains cultivables, très marneux, où les chemins sont des cloaques, eomme dans la région de Vallona, et forment souvent de véritables marécages.

Les villages, rares encore, paraissent plus riches, ils ont tous une école installée dans le plus beau bâtiment du village, blanchi à la chaux et agrémenté de dessins bleu ciel formant les couleurs helléniques. C'est la seule manifestation de civilisation dans ces régions où les Grecs, succédant aux Turcs, n'ont rien innové, n'ont construit aucune route et n'ont pas relevé les nombreuses ruines accumulées dans toute la Macédoine par les dernières guerres balkaniques.

 

Kastoria, 13 février

Le soleil se couchait ce soir, baignant d'une lumière mauve le ravissant lac et la jolie ville de Kastoria, étagée sur sa presqu'île, lorsque nos montures arrivèrent au sommet de la colline dominant ce panorama enchanteur. Nous avons galopé toute la journée sur les excellents chevaux arabes des chasseurs d'Afrique occupant le pays. A Sotili, à Lapsista, à Kastoria, nous avons été reçus avec la charmante bienveillance des troupes d'Afrique, qui ont apporté en Macédoine les traditions hospitalières du bled marocain, algérien ou tunisien. Nous ne sommes plus dans la zone neutre qui partage, d'un long ruban de sentinelles françaises, les deux Grèces, royaliste et vénizéliste, mais dans un territoire d'administration militaire englobant Kastoria, Vlahoklisura, Nal-bandkeui, Kozani, et où subsistent les autorités civiles macédoniennes. Le pays, au fond des larges vallées, est plus riche et plus fertile, mais les montagnes et les collines sont d'une aridité fatigante, sans arbres, couvertes de broussailles et de rochers. C'est le domaine incontesté des vautours qui planent au-dessus de notre caravane, énormes et redoutables, étonnés de voir des humains troubler leur solitude. Le crépuscule tombe, tandis que nous traversons le lac dans des caïques antiques pour atteindre l'unique hôtel de Kastoria.

 

 

Koritza, 14 février

A l'aube, nous sommes remontés à cheval et, à travers monts et vallées, nous sommes arrivés, après de longues heures, sur la route de Koritza-Florina. L'impression de solitude disparaît instantanément; tout le long de cette voie, c'est un défilé ininterrompu de véhicules de tous genres.

Les lourds camions américains s'embourbent souvent, provoquant des à-coups dans les colonnes de ravitaillement. Pendant des kilomètres nous dépassons des arabas et des charrettes conduites par des territoriaux, des Sénégalais, des Indo-Chinois, des Malgaches, des zouaves poussant devant eux leurs chevaux ou leurs mulets fatigués. Nous laissons nos montures et continuons en automobiles. Près de Biklista, la boue augmente et les camions n'arrivent plus à sortir des ornières. Le soir tombe et la nuit nous trouve embourbés. Devant nous, les cuisines roulantes d'un régiment en marche répandent un fumet appétissant. Les soldats regardent avec intérêt les efforts des chauffeurs pour dégager leurs machines, mais pestent contre ces retards qui les empêchent d'arriver à leurs cantonnements. Tous les essais de démarrage échouent misérablement. Faudra-t-il coucher en plein champ par ce froid? Enfin, avec l'aide de quelques braves poilus, le passage difficile est franchi.

Nous dépassons Biklista. A chaque instant des patrouilles surgissent de l'ombre et demandent le « mot ». Plus on approche de Koritza, plus les camps sont nombreux. Les,feux de bivouacs se multiplient tandis que, de l'autre côté de la vallée, les signaux lumineux des comitadjis se répondent de colline en colline. Soudain un choc terrible nous bouscule. L'auto est engagée sur un pont à demi démoli. Sommes- nous tombés dans une embuscade? Chacun arme sa carabine, mais les comitadjis ne se montrent pas. Après deux heures de travail, notre voiture peut repartir. Nous traversons la rivière à gué et, vers minuit, nous parvenons enfin devant le commandement du territoire de Koritza, où une sentinelle annamite monte gravement la garde.

Robert Vaucher

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