- de la revue 'L'Illustration' no. 3786 de 23 septembre 1915
- 'La Route des Dolomites'
- Lettres et Photographies de Notre Envoi Spécial
- Robert Vaucher
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en Cadore et en Carnie
Cortina d'Ampezzo, 7 septembre
Cortina, par ce beau soleil de septembre, mérite vraiment sa réputation de perle des Dolomites Ses petites maisons blanches, ses chalets brunis par les ans, ses grands hôtels bâtis çà et là au pied du Crepedel ou de la Punta Nera, dans l'horizon de grands prés virgiliens, semblent prêts à recevoir les trente mille touristes qui accouraient ici chaque année.
Mais les hôtels sont fermés; dans les rues du grand village le chapeau tyrolien du touriste austro-allemand a fait place à l'élégante coiffure des alpins italiens. Cortina est maintenant une des bases des troupes qui combattent pour s'emparer de la route qui va de Toblach à Trente, parcourant pendant 154 kilomètres une des régions les plus pittoresques du monde.
L'Autriche avait étudié minutieusement les voies d'invasion de l'Italie. Elle ne s'était pas contentée de construire cette route des Dolomites qui lui coûta des millions; elle avait préparé des centaines de chemins-sentiers qui partaient de cette artère principale pour se diriger par des vallées latérales vers la frontière italienne. Chaque année, les Alpes du Cadore étaient parcourues par des milliers de touristes austro- allemands venant faire du... sport. Souvent, sous couleur d'alpinisme, ils traçaient un sentier, ils construisaient une cabane. Ils préparaient ainsi l'invasion.
L'habileté et l'activité du général Cadorna ont rendu inutiles ces préparatifs. La route conduisant à Pieve di Cadore par la vallée du Boite étant barricadée et minée, les Italiens démolirent rapidement le fort de Tre Croci et, longeant le ravissant petit lac de Misurina, entrèrent, le 30 mai, dans Cortina et les hameaux environnants, que les Autrichiens avaient évacués en toute hâte.
Le lendemain, les communications par la grande voie San Vito-Pieve étaient réorganisées et les poteaux frontières abattus.
L'Autriche ne pouvant plus compter sur la route des Dolomites pour ravitailler ses troupes, l'objectif des Italiens est maintenant de s'emparer de Toblach ou d'In nichen afin de couper la voie ferrée de Bozen et de Trente, qui fait communiquer l'Autriche et la Carinthie avec le Trentin...
... Depuis des mois, des hommes sont là, sur les cimes, perdus dans la glace et la neige, à une température moyenne de 10 degrés au-dessous de zéro. Le général commandant leur secteur voulut, il y a quelques jours, les remplacer et faire redescendre dans la vallée ces vaillants qui supportèrent si longtemps les privations et le danger. En réponse à cette mesure, voici la lettre qu'ils viennent d'écrire à leur général et qui témoigne de leur magnifique état d'âme:
« Nous ne nous permettrions pas de discuter un ordre; s'il faut redescendre, nous redescendrons, mais nous implorons de vous la faveur de rester à nos postes d'honneur. C'est nous qui sommes arrivés les premiers ici; nous connaissons tous les sentiers, nous savons deviner toutes les ruses des Autrichiens pour reprendre ce que nous avons conquis. Nous nous sommes tellement habitués au froid que nous supportons très bien les vingt à trente degrés au-dessous de zéro qu'il fait chaque nuit. Nous avons peur que d'autres camarades nouveaux venus aient de la peine à connaître à fond la montagne comme nous la connaissons et que par conséquent ils retardent la victoire. »
Après le Passage du Général Joffre
Gemona, 10 septembre
« Jamais je n'aurais cru possible l'exécution de pareils travaux en si peu de temps, si je n'étais passé moi-même sur ces routes militaires de Carnie », s'écria, dimanche dernier, le généralissime Joffre, en arrivant dans une des vallées latérales du Taglia- mento.
Les automobiles emmenant le général en chef des troupes françaises, les généraux Cadorna et Porro et les officiers de leur suite avaient remonté, comme nous venons de le faire, la large route qui longe le Tagliamento, puis elles s'étaient engagées dans la vallée plus resserrée du Fella. Les officiers français, habitués pourtant à toutes les surprises de la guerre, ne pouvaient cacher leur étonnement. Partout, aux endroits où l'on s'y attendait le moins, et que je ne puis naturellement vous nommer, on trouvait des pièces en position. Là, où il semblait que seuls des chamois pourraient grimper, une large route serpentait sur le flanc de la montagne, escaladant des pentes presque à pic, passant sous des tunnels creusés dans le roc, traversant sur des ponts de ciment armé les torrents qui vont mêler leurs eaux à celles des affluents du Tagliamento.
Les petites voitures, construites spécialement pour gravir la montagne et aborder les tourniquets les plus dangereux, grimpaient au milieu des acclamations des soldats. I Là-haut où, semble-t-il, aucune nouvelle ne devrait parvenir, on avait appris qu'un général français montait la vallée. Son nom, tous le devinèrent; il se répéta de tente à tente, de coteau à coteau, et les soldats dégringolèrent les pentes.
Sur le passage de Joffre, ce fut, pendant des kilomètres et des kilomètres, une longue haie de vaillants poilus criant: « Eviva la Franciat Eviva Joffre! »
Il y avait de tout parmi eux: des Piémontais au patois étrange, vrais types d'alpins, de ces vaillants soldats infatigables, qui marchent en frappant le sol comme s'ils voulaient en prendre possession; des Romains, dont les anciennes légions de Jules César eussent été fières; des Siciliens, menant le long des sentiers leurs petites charrettes à deux roues, bariolées de couleurs vives, avec des images de la Vierge et des peintures naïves comme celles des premiers chrétiens.
Les autos des généraux Joffre, Cadorna et Porro montaient toujours. De temps à autre, elles s'arrêtaient et les généraux visitaient une batterie. Ils entraient dans la forêt, par des sentiers impossibles, et là où personne ne songerait à trouver même le bassin de bois d'une fontaine rustique ils découvraient des obusiers perdus dans le feuillage...
Un peu plus bas, les pièces énormes qui ont réduit au silence les canons des forts puissants de Malborghetto tirèrent devant les chefs dea armées de la France et de l'Italie, avec un bruit d'enfer, dont l'écho retentissait tout le long de la vallée aboutissant à Pontebba et venait mourir au fond des couloirs étroits des vallées latérales.
Le général Joffre, la carte à la main, suivait attentivement la manuvre, souriant, ayant de temps en temps un mot d'approbation, s'entretenant ensuite longuement, avec cet autre taciturne, le général Cadorna, qui semblait goûter fort les observations du généralissime français.
Le soir venu, les automobiles redescendirent dans la vallée du Tagliamento, traversant les petites villes aux rues pleines de soldats jouissant de leurs heures de liberté après une journée laborieuse. Partout l'on chantait, l'on riait, l'on avait cette insouciance latine qui fait qu'ici l'on meurt en héros, le sourire aux lèvres.
Dans ces vallées alpestres, la visite du généralissime français a produit sur la troupe la meilleure impression: « Nous avions quelquefois le sentiment d'être, perdus dans nos montagnes, sans liens avec le reste du monde, me disait un officier. L'arrivée parmi nous du vainqueur de la Marne nous a prouvé l'impcrtance de notre tâche. Nous avons été réconfortés et fiers de sentir que nous faisions partie intégrante de cette armée formidable des alliés, dont le front s'étend de la mer du Nord à l'Adriatique. »
En quittant l'Italie, le général Joffre télégraphiait au chef d'état-major général Cadorna: « ... Les heures rapides passées au contact de vos superbes troupes ont laissé dans mon esprit la plus forte et la meilleure impression. Fraternellement unie à l'armée française qui applaudit chaleureusement à vos premiers et brillants succès, l'armée italienne marche d'un pas sûr à la victoire définitive que les nations alliées sauront remporter ensemble, d'un même élan et d'un même cur, pour la liberté et la civilisation. »
Ce n'étaient pas des paroles de courtoisie; c'était la pensée intime du généralissime français, qui a vu les soldats italiens à l'uvre sur l'Isonzo et en Carnie.
Il les a jugés et... il s'y connaît.
Robert Vaucher