- de la revue 'L'Illustration' no. 3868 de 21 avril 1917
- 'Les Deux Grèces'
- Lettres et Photographies de Notre Envoyé Spécial
- Robert Vaucher
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la Politique à Athènes
Les récentes informations officielles ont confirmé d'importantes nouvelles de notre front macédonien et albanais, que nos lecteurs avaient été les premiers à connaître, grâce aux correspondances de notre collaborateur Robert Vaucher: d'une part, la jonction des troupes françaises et italiennes à Erseg après une rapide marche militaire; d'autre part, la proclamation de la république indépendante de Koritza.
Les lettres que nous publions aujourd'hui proviennent des « deux Grèces »: celle des vénizélistes, la Grèce septentrionale ressortissant au gouvernement de la Défense nationale, et l'autre Grèce, royaliste, celle qu'on appelle là-bas l'Etat d'Athènes.
La première correspondance apporte des informations, qu'on n'avait pas encore en France, sur l'importance de la collaboration des troupes vénizélistes avec l'armée alliée d'Orient. Nous tenons à publier intégralement ce récit, d'un intérêt exceptionnel, mais la place nous manque pour reproduire d'autres lettres antérieurement reçues. Notre envoyé spécial y racontait son pittoresque voyage de Koritza à Florina et à Salonique, durant lequel il a pu apprécier l'effort prodigieux, « à la romaine », des soldats commandés par le général Grossetti, bras droit du général Sarrail, pour
la mise en état de défense et en valeur économique de ce pays qui, après des siècles d'anarchie, commence à connaître les bienfaits de l'ordre. M. Robert Vaucher décrivait en particulier les difficultés du ravitaillement des troupes en première ligne, difficultés que surmontent avec une entière abnégation les automobilistes de là-bas, dignes camarades de ceux de Verdun que récompensa un ordre du jour célèbre. Il insistait aussi sur la parfaite concorde qui unit entre elles les troupes luttant pour une même cause sous tant de drapeaux différents.
Avec les Troupes Vénizélistes au Front du Vardar
Front vénizéliste, 19 mars 1917
Le petit train de ravitaillement vient d'atteindre la dernière station. Lentement, il a suivi la voie longeantjle Vardar, s'arrêtant de temps à autre dans ces villes de toile et de planches qui abritent des milliers de soldats ou de malades. En route, nous avons croise une longue colonne qui s'avançait d'un pas régulier sous la pluie. C'était un régiment hellénique se rendant au front.
Ce matin, devant une foule assez considérable, il avait reçu son drapeau. La cérémonie fut solennelle dans sa simplicité. M. Venizelos, ayant à ses côtés le général Danglis et l'amiral Coundouriotis, a remis, après la bénédiction par le métropolite, le drapeau au colonel. Puis ces soldats qui partaient pour la guerre acclamèrent le gouvernement national grec, la France et l'Angleterre. Dans un ordre parfait, tandis que leur musique jouait Sambre-et-Meuse, ils défilèrent ensuite devant le général Sarrail qui avait pris place à côté de M. Venizelos. La belle allure de ces jeunes soldats, coiffés du casque et complètement équipés par l'intendance française, produisit une excellente impression.
Cet après-midi, plus de parade: c'est la marche difficile sous la tempête, la première étape vers ce front où, demain, ils combattront l'ennemi héréditaire de l'hellénisme avec la même vaillance que les soldats alliés qu'ils croisent en chemin et qui regardent avec bienveillance ces « bleus » tout pimpants dans leurs uniformes neufs.
Que sont les troupes helléniques, que font-elles, et que valent-elles î Je me le demandais en quittant Salonique. Certes, je savais que, malgré le blocus et les persécutions dont furent victimes en vieille Grèce les partisans de la lutte aux côtés des alliés, chaque jour des volontaires, officiers et soldats, débarquent à Salonique. D'autre part, la mission militaire française auprès de l'armée hellénique ne néglige rien pour donner à ces contingents les qualités indispensables au soldat moderne. Tâche délicate: les premiers détachements composés de troupes recrutées en Macédoine ne répondirent pas toujours aux espérances fondées sur elles. Les Macédoniens, qu'ils soient Grecs, Serbes ou Bulgares, ont le même désir: ne pas se battre. Ils n'ont pas encore d'idéal national; ils ne sont plus Turcs,mais ils n'ont aucune envie de se faire tuer pour leur nouvelle patrie. Il fallut opérer une sélection. Actuellement, le résultat est atteint: les troupes helléniques forment des régiments homogènes sur l'appui desquels on peut compter. Déjà plusieurs sont en première ligne. D'autres, dont les éléments proviennent de Mytilène, de Chio, de Samos, de la Crète et des Cyclades, sont à l'instruction et seront prêts à bref délai. Le chiffre de ces effectifs, que je ne puis donner, serait une surprise pour le public.
La grande préoccupation de la mission française est d'apprendre à ces troupes, qui ont pour la plupart fait les campagnes balkaniques, la guerre de tranchées. Des écoles d'officiers, de sous-officiers, de caporaux, ont été organisées à Salonique, ainsi que des écoles de mitrailleurs. Mais tout est à créer. Les volontaires ont fui la vieille Grèce sans rien emporter avec eux. Il faut équiper ces hommes, les armer, donner à leurs artilleurs, habitués déjà à nos canons, de nouvelles batteries. Grâce à une activité merveilleuse, nos officiers y parviennent. Devant l'uvre accomplie, on ne peut qu'admirer l'activité et le dévouement français L'an dernier,c'était l'armée serbe qui ressuscitait grâce à la France; aujourd'hui, avec son appui, les Grecs patriotes s'organisent pour lutter contre l'ennemi commun.
20 mars
Toute la nuit, la petite maison macédonienne où je couchais a tremblé. Les obus bulgares éclatant très près faisaient un vacarme terrible auquel se mêlaient les détonations des grosses pièces anglaises.
Les Bulgares vont ils attaquer ou prétendent-ils, par un violent bombardement, nous empêcher de coopérer à l'action engagée à notre gauche, tout près de Monastir? Le temps d'ailleurs est propice aux surprises. Une tempête de neige empêche de distinguer ce qui se passe à 20 mètres devant soi. Par un vent glacial, nous montons à cheval pour gagner les premières lignes. Le pays est affreusement triste. Les collines succèdent aux collines, recouvertes de broussailles: un de ces paysages macédoniens qui semblent créés pour la guerre de comitadjis. Le canon continue de tonner sans interruption. La tempête se calme. Nos chevaux, effrayés par le sifflement des obus, galopent à travers monts et vaux et atteignent bientôt le poste de commandement du premier régiment vénizéliste. Les tentes grises ou brunes accrochées au flanc d'un ravin sont parfaitement dissimulées.
Le colonel qui nous reçoit est un bel officier, parlant très bien notre langue et breveté de notre Ecole de guerre. Il fut un des plus fervents propagateurs des idées françaises en Grèce; il espéra longtemps se battre aux côtés de son souverain contre les ennemis de l'Entente, et a pris le parti de se joindre au mouvement national.
Après les pittoresques campements des deuxièmes lignes, nous atteignons le front. Tout ce secteur n'est qu'une succession de buttes et de ravins, de collines toujours plus hautes et sauvages à mesure que, s'éloignant du Vardar, on se rapproche du secteur du Kaïmaktchalan tenu par les Serbes. Les travaux de fortification exécutés par les bataillons grecs et français sont établis selon toutes les règles de l'art. Les Hellènes avaient compris que, seuls, ils ne pourraient rien. Avec une modestie souvent touchante, sans différence de grade, ils se sont mis à notre école. On leur a donné pour commencer des secteurs de compagnies. Les officiers français des compagnies alternant avec les détachements vénizélistes sont devenus des instructeurs pratiques, et les Grecs, avec leur remarquable sens d'adaptation, ont bientôt compris ce qu'était la guerre actuelle.
Une fois l'apprentissage fait, les Hellènes eurent des secteurs de bataillons, puis de régiments. Les trois dernières opérations, d'importance locale d'ailleurs, menées entièrement par les troupes vénizélistes, ont été des succès et leur ont valu trois citations à l'ordre du jour. Hier, une patrouille de reconnaissance a enlevé un poste bulgare bien que les fils de fer fussent restés intacts. Avant de quitter leurs tranchées les Hellènes avaient parié avec les Français de ramener des prisonniers. Les pieds chaussés de leurs silencieuses espadrilles macédoniennes, ils réussirent, en rampant, à passer les réseaux et tombèrent sur les Bulgares oui ne se doutaient de rien. Le pari était gagné.
Beaucoup de soldats que je rencontre dans les tranchées sont des réfugiés grecs d'Asie Mineure, reconnaissants envers M. Venizelos de ce qu'il a fait pour les libérer du joug turc, et furieux contre le roi Constantin dont la politique germanophile a déçu leurs espoirs.
Les soldats français et grecs ont construit dans le secteur que je parcours ces jours- ci plus de 140 kilomètres de routes et de chemins. Au haut des collines dominant la riche plaine du Vardar, au bord duquel la petite ville de Guevgueli étale ses maisons blanches et ses grandes casernes en ruines, le terrain est sablonneux. Les innombrables pistes conduisant aux premières lignes sont sablées avec soin. Si nos chevaux ne sursautaient pas à chaque instant en entendant une de nos pièces tonner ou un obus bulgare éclater sur nos tranchées, on se croirait dans une allée du bois de Boulogne. Le pays, autour des grands villages turcs à demi démolis de Majadag,de Kara Sinanci, de Slop, est d'ailleurs très fertile et les plantations de mûriers couvrent les collines tandis que, au fond des vallons, le tabac et le maïs donnent de belles récoltes. Pendant que je suivais l'effet d'un bombardement bulgare sur le secteur anglais, où les obus à gaz asphyxiants éclataient si nombreux que des nappes blanchâtres emplissaient les ravins et montaient lentement vers les crêtes, un son de cloche retentit. Au crépuscule, dans cet enfer, c'était l'angélus qui sonnait comme autrefois, mais un angélus de guerre, plus saccadé et plus vigoureux que les sonneries paisibles des temps de paix. Ce sont nos poilus qui ont installé au milieu des tranchées la cloche de l'église ruinée de Slop; à midi et à six heures, du fond d'un boyau de première ligne, ils mettent en branle la cloche qui annonce l'heure de la soupe.
Les ouvrages de défense franco-grecs forment un saillant dans les lignes ennemies, ce qui gène les Bulgares. Quand j'arrive aux pitons dominant Guevgueli à 4 kilomètres, le bombardement redouble. Les tentes sont vides, tous les hommes sont dans les abris. Pas moyen de trouver un soldat pour tenir nos chevaux. Enfin, en voici un qui sort de sa caverne. Stupéfait de voir un civil il enlève sa pipe de la bouche et me dit d'un air convaincu quil fait etre fou pour venir se promener ici quand on n'y est pas obligé. Les bulgares vident leurs dépôts... Ils bombardent le secteur depuis dix heures.
Ils arrosent en effet la « butte aux cailles » avec persévérance. L'ennemi veut probablement empêcher les nôtres de prendre de flanc un de ses détachements qui cherche à s'infiltrer par un ravin et à attaquer les postes vénizélistes avancés. Le bruit sec de nos 75 répond au grondement sourd des pièces bulgares, les sifflements de nos projectiles redoublent de fréquence. Le ravin est barré par une pluie d'obus et de shrapnels. Dans la cagna du commandement, le téléphone annonce que le poste hellène n ... vient de repousser les éléments ennemis qui étaient arrivés jusqu'aux fils de fer. Les morts bulgares jonchent le sol. L'échec est complet. Du côté grec il n'y a que deux blessés.
24 mars
Le calme est revenu. Les Bulgares, battus sur la cote 1248 près Monastir. s'aper çoivent qu'il est inutile de chercher ici une revanche. Français et Hellènes n'ont cédé nulle part: aucun succès n'a suivi le gaspillage de munitions de l'ennemi.
A mesure que l'on s'approche des montagnes plus à l'Ouest, le paysage redevient plus sauvage et tourmenté. C'est une succession de collines, de rochers, de ravins, une région déserte dans laquelle il fallut tracer des routes pour amener l'artillerie et les vivres nécessaires aux troupes en premières lignes. Celles-ci ne campent plus dehors. Elles ont creusé dans la terre glaise des habitations de troglodytes. Les portes, masquées par des branchages, sont invisibles aux avions ennemis. Les chemins d'approche sont dissimulés par des rideaux de verdure suspendus au-dessus de la route. De loin l'illusion est parfaite: impossible, des hauteurs où se trouve l'ennemi, de distinguer le trafic qui se fait sur cette route que les soldats ont surnommée « la route des Arcs de triomphe ».
Pendant que je déjeune dans la cagna d'un colonel vénizéliste, on annonce l'arrivée du général français commandant tout le secteur franco-grec. Assis devant la maisonnette, le général examine minutieusement la carte locale portant toutes les indications relatives aux travaux de fortifications accomplis. Avec une amabilité charmante, il interroge les officiers grecs, donne, sur un ton de conseiller, des ordres que ces derniers s'empressent d'exécuter. Le général est d'ailleurs très satisfait. Les progrès sont considérables; les régiments hellènes sont en train d'acquérir toutes les qualités des belles troupes françaises qui les entourent.
Parlant des derniers engagements, le général exprime au chef d'état-major grec toute sa satisfaction: « Vos hommes néanmoins, lui dit-il, ont un grand défaut: ce sont des méridionaux et ils font trop de bruit. Il faudrait arriver à les faire taire si l'on veut réussir des actions de surprise!» « Mon général, répond le colonel, c'est bien difficile. Vous savez que depuis Homère les soldats grecs ont l'habitude d'insulter leurs ennemis. Je vais toutefois chercher à la leur faire perdre. »
Après la visite aux régiments d'infanterie, je suis allé voir les batteries de montagne Schneider-Danglis qui font de si bonne besogne. Là encore la coopération franco- grecque est complète. Les tirs sur les ouvrages bulgares se font avec une précision remarquable. Ici ce sont les Hellènes qui vont, en contact étroit avec nos batteries, préparer le terrain pour l'avance des régiments français.
Tout près des pièces hellènes, les soldats français qui viennent de terminer des travaux de sape sont réunis pour la lecture du communiqué annonçant la grande avance franco-anglaise de la Somme. Ces hommes, depuis quatorze mois au fond de la Macédoine, écoutent, les yeux brillants, ce communiqué de victoire. Enthousiasmés, ils se pressent autour de leur capitaine pour suivre sur la carte le recul allemand.
Un détachement hellène qui passe est mis au courant de l'événement. Les hommes crient: « Vive la France! » en agitant leurs casques de guerre.
Les Français répondent: « Vive la Grèce! » Un poilu de Montmartre rectifie: « Pas celle à Constantin, l'autre! »
Athènes et la Cour du Roi Constantin
Athènes, avril 1917. Notre bateau vient d'arriver dans les eaux bleues du golfe de Phalère. Le temps est superbe. L'Acropole se perd dans la bruine qui voile légèrement Athènes. Le spectacle est merveilleux. A l'entrée du port du Pirée, un torpilleur français s'avance à notre rencontre et nous escorte à travers les barrages. Nous pénétrons lentement dans un port silencieux et morne. Le Pirée semble dormir sous le soleil printanier déjà très chaud. Pas de chalands embarquant ou débarquant des marchandises; pas d'allées et venues de cargos faisant le cabotage; plus de flotte grecque mouillée près des casernes. La flottille de bateaux allemands qui s'était réfugiée dans les eaux hellènes lors de la déclaration de guerre a disparu elle aussi. Notre navire jette l'ancre tout près de la douane sans que personne ait l'air de se soucier de lui. Les innombrables bateliers, qui s'abattaient comme une nuée de sauterelles sur les malheureux voyageurs, les assourdissant par leurs cris et les bousculant à qui mieux mieux pour les prendre dans leurs barques, ne se montrent plus.
Seuls, un torpilleur français et un petit croiseur italien sortent du port et s'en vont rejoindre la flotte mouillée au fond du golfe de Keratsini, prête à toutes les éventualités.
Le blocus n'est pas un vain mot, et, sans une autorisation spéciale du contre-amiral, il m'aurait été impossible de débarquer. Les quais sont déserts. A l'intérieur de la ville seulement on retrouve la foule grouillante, gaie et bruyante des ports de mer.
En prenant le petit train électrique d'Athènes, j'achète les journaux du matin et j'ai immédiatement l'impression de me sentir en pays ennemi. De grossières caricatures ridiculisent les ministres de France et d'Angleterre, qui viennent de quitter leurs légations flottantes pour rentrer à Athènes. Toute la presse se répand en injures contre l'occupation italienne de l'Epire. La popularité que le comte Bosdari avait acquise chez les royalistes par sa politique antivénizéliste sombre aujourd'hui devant l'indignation que provoque l'avance italienne vers Janina.
Les mensonges et les calomnies les plus vulgaires contre les troupes françaises opérant en zone neutre se retrouvent dans tous les journaux, qu'ils soient rédigés en français ou en grec. Les communiqués vous ont appris que, quelques jours après le passage de notre caravane sur les sentiers de la zone neutre, de Prisojani à Bur- busko et Zupan, une petite colonne de Sénégalais avait été attaquée par une centaine de comitadjis grecs, qui massacrèrent nos soldats. Depuis, les attaques des comitadjis, commandés par des officiers royalistes, se multipliant, le général Sarrail a dû distraire des troupes occupées à se battre contre les Bulgares pour libérer la zone neutre de ces bandits de grands chemins.
Dans la presse germanophile, qui prétend rendre compte de ces opérations de police, il n'est question que de la férocité des Français, d'exécutions de moines et de paysans innocents, de femmes et de jeunes filles déshonorées. Quand on a vécu, comme je viens de le faire, avec les détachements d'Albanie et d'Epire, si disciplinés, on éprouve à la lecture de ces calomnies odieuses un dégoût indicible.
Toutes les nouvelles de la presse d'Athènes sont d'ailleurs tendancieuses et cherchent à discréditer les Alliés, à faire subsister dans la masse la croyance aveugle en la victoire allemande. Le Néon Astil de ce matin écrit: « Le fantôme de la faim se dresse sur tout l'univers à la suite du blocus sous-marin allemand. Les ports de la Méditerranée s'emplissent de naufragés. Tandis que, sur terre, la guerre a pris une forme chronique, sur mer la destruction est si grande qu'elle donne l'espoir de la pacification prochaine du monde. »
Le Scrip, lui, ne cache pas sa haine envers les Alliés: « Au moins, dit-il, qu'on ne nous parle pas de rétablissement des relations cordiales, au moment où l'abîme entre la Grèce et l'Entente se creuse davantage, et où le peuple est de plus en plus persuadé que les pires ennemis de la Grèce sont précisément ceux qui prennent le titre de puissances protectrices! »
Vous cherchez vainement un autre son de cloche. Tous- les journaux d'Athènes sont royalistes, c'est-à-dire germanophiles. Les organes vénizélistes ont dû, depuis les journées sanglantes de décembre, suspendre leur publication. On m'assure néanmoins qu'ils la reprendront très prochainement. Comme les journaux étrangers n'arrivent plus depuis le blocus (le dernier numéro de L'Illustration que j'ai vu dans les légations de Russie et de France est celui du 2 décembre 1916), on ignore tout ce qu'il est utile aux partisans des empires centraux de laisser ignorer. La révolution russe fut présentée naturellement comme un soulèvement du peuple fatigué de la guerre et réclamant une paix immédiate avec l'Allemagne.
Athènes, depuis des mois, vit dans une atmosphère de mensonge et de terreur. Aujourd'hui, par cette splendide journée printanière, les rues sont animées. Une foule endimanchée a envahi les terrasses des cafés et des confiseurs. Impossible de trouver une place dans les salons et sur les larges trottoirs, où les grands pâtissiers de la rue du Stade servent, malgré les rigueurs du blocus, toutes les friandises que l'on peut désirer. « Le peuple a faim, » s'écrient les germanophiles en s'indignant contre le blocus. Il n'est venu à l'idée de personne d'interdire, comme on l'a fait radicalement en Italie, la fabrication des pâtisseries ou des brioches. Le gouvernement n'a décrété aucun jour sans viande; aucune carte de consommation n'a été imposée. Il faut surtout que la camarilla de la cour ne souffre pas, que l'on continue à manger au palais du pain blanc, et que le menu habituel des dîners de gala ne soit pas modifié.
Depuis quelques jours, néanmoins, on paraît se soucier du peuple. La révolution russe, dont il est maintenant impossible de cacher la tendance démocratique, a jeté le désarroi dans la famille royale et dans son entourage. La garde du roi Constantin a été décuplée; la police secrète redouble de vigilance.
« Tino », se souvenant que son beau-frère lui écrivit dernièrement: « Tout ce que je te demande est de garder ton trône! » se multiplie pour maintenir sur pied l'édifice royal prêt à s'effondrer. Une sorte de frénésie de prosélytisme s'est emparée de l'auguste famille tout entière et a transformé ses membres en autant de commis voyageurs travaillant pour la maison, c'est-à-dire pour la couronne et la liste civile. Le métier de souverain ou de prince royal n'a rien d'amusant à l'heure actuelle à Athènes. Dès le matin, Sa Majesté sort et fait des visites. Elle va prendre le café chez un chef de parti, avale une tasse de thé chez un autre, retient un troisième à dîner. Elle ne dédaigne pas de faire avec ses sujets des parties de baccara, où elle perd royalement. Les jeunes princes sont encore plus actifs. Ils ont, chaque matin, dans leur bloc-notes, le programme de la journée, qu'ils accomplissent ponctuellement. Il s'agit de gagner à la cause le plus de partisans possible, surtout de bons bourgeois nattés de voir un équipage de la cour s'arrêter devant leur porte. Les princes distribuent des sourires, traitent tout le monde de « cher ami », sont plus démocrates que nos socialistes. Sachant la valeur de l'influence féminine, ils gagnent au royali me toutes les jeunes femmes d'Athènes, ravies de flirter avec des princes du sang.
La reine a le rôle le plus ingrat: elle « contrôle » les cinémas et les distributions de soupe.
Les cinémas d'Athènes sont d'ailleurs d'un luxe merveilleux. La contrebande a enrichi tant de gens! La propagande allemande, elle aussi, a versé l'or à flots: aussi les partisans du kaiser peuvent-ils s'offrir quotidiennement un fauteuil. Les scènes de guerre ont été interdites pour ne pas provoquer des manifestations ententistes puisque, seuls, nos films arrivent à Athènes. La sur de Guillaume II est obligée de voir sur l'écran des histoires françaises, dont tous les titres et explications sont dans notre langue. Elle supporte tout pour la cause.
A midi, la reine ss rend aux distributions de soupe aux pauvres et, là, assure les malheureux de la sympathie du roi. S'ils ont faim, c'est la faute de l'Entente. Les seuls coupables sont les Alliés dont les pavillons flottent devant le port du Pirée. Ils sont dignes de toute la haine du peuple grec.
Le prince Nicolas s'est lancé dans le théâtre et écrit des comédies pendant que la princesse Hélène assiste à tous les concerts et patronne les conférences mondaines. Ah! non, ce n'est pis une sinécure que d'être roi ou prince dans l'Etat d'Athènes!
Et malgré tout, on sent que les fissures se font plus profondes dans le bloc germanophile. On attendait l'arrivée de Mackensen sur le front de Salonique; on croyait déjà voir Sarrail rejeté à la mer. Au contraire, en Orient, c'est Bagdad qui tombe, et, sur le front franco-anglais, une avance de près de 50 kilomètres. On commence finalement, même ici, à douter de la victoire allemande.
Un diplomate me déclarait ce matin: « Les partisans de l'Entente sont nombreux à Athènes, mais ils se trouvent dans la même situation que les patriotes belges à Bruxelles. Le régime de la terreur les empêche de manifester leurs sentiments. Nous sommes vraiment en territoire occupé. Les événements des 1er et 2 décembre ont été une révélation foudroyante de cette organisation hostile à l'Entente. Malgré les difficultés et les lenteurs inévitables, on est arrivé à imposer les mesures de précaution nécessaires, comme le retrait de l'armée, et des réparations qui ont, en partie, effacé la trace des scènes sanglantes et de l'insulte faite aux pavillons alliés. Ce qu'il faut maintenant, c'est chercher à protéger et à fortifier les sentiments qui existent au fond des curs en faveur de la France. Les événements de Russie ont jeté un grand désarroi dans les milieux de la cour; ils portent un coup à l'absolutisme dans sa citadelle la plus forte et privent Constantin de l'appui personnel du tsa.
» C'est faute de s'être rendu compte de l'emprise allemande sur la Grèce, où des personnages bien connus, tels que Streit, Gounaris, Dousmanis, sont plus allemands que le roi de Prusse, que l'on a gardé l'illusion de pouvoir rétablir des relations cordiales avec la Grèce royaliste. Il faut, au contraire, nous attendre à une série de nouvelles difficultés. Nous rencontrerons l'opposition sournoise de ces germanophiles sous toutes ses formes jusqu'au jour où la victoire de l'Entente les fera venir à nous.
» La faute des Alliés a été de croire qu'on trouverait le morceau de papier, la formule magique, qui supprimerait les différends. Ce n'est que par une politique de contrainte que l'on pourra empêcher la contrebande, le ravitaillement des sous- marins allemands et l'espionnage à nos dépens. On doit poursuivre cette politique en s'efforçant d'arrondir les angles, mais il ne faut pas se figurer qu'on puisse arriver à une réconciliation avec la Grèce actuelle. Ce serait une trahison envers les vénizélistes, qui ont quitté leur patrie pour lutter à nos côtés. Nous avons maintenant, envers eux. les mêmes devoirs qu'envers les Serbes et les Belges. Les puissances à la conférence de Rome se sont entendues pour garantir la Grèce de Constantin contre l'expansion du mouvement vénizéliste. Venizelos, persuadé qu'il faut d'abord battre les Allemands, a accepté le sacrifice. Rien ne justifie donc, de la part de la Grèce royaliste, la persistance d'une attitude d'opposition, puisque le double but de la politique du roi est atteint: conserver la neutralité et éviter le retour de Venizelos au pouvoir. »
Il est d'ailleurs fort intéressant de remarquer avec quelle insistance les germanophiles les plus notoires cherchent à se blanchir. Si l'on a du temps à perdre, on peut interviewer Dousmanis, Streit, Gounaris, Voudas, Sliman, tous les organisateurs du guet-apens qui coûta la vie à tant de braves marins français. Tous vous recevront avec la plus parfaite amabilité. Les membres du gouvernement occulte n'ont qu'un désir: vous convaincre de leurs sentiments amicaux. Ils cherchent surtout à disculper le roi.
Sa Majesté est l'homme le plus francophile qu'il y ait en Grèce, assurait, il y a quelques jours, le général Dousmanis.
Malheureusement, les faits ne correspondent pas aux assurances des royalistes. Inutile de remonter en arrière pour avoir des preuves de la mauvaise foi du gouvernement. Voyons seulement ce qui se passe au mois de mars.
Le colonel Chryssanthopoulos, chef de l'intendance générale, interrogé par le juge d'instruction sur les motifs du maintien en dépôt à Thèbes de cinq millions d'ocques de pain de guerre pendant que le peuple a faim, répond: « Nous en avons besoin pour l'armée quand elle marchera vers le Nord. »
Le ministère de la Guerre distribue aux troupes une brochure intitulée Le Kaiser faisant l'éloge du beau-frère de Constantin.
Selon M. Lambros, on faisait des fouilles au bord du canal de Corinthe pour y étudier la nature et la position des couches géologiques. Selon nos officiers, ces fouilles n'étaient que des puits de 18 mètres de profondeur aboutissant à une galerie, où quatre fourneaux de mine étaient préparés quand nous avons découvert l'embûche.
On sait que, dans la région voisine de la zone neutre, des mitrailleuses, des fusils et même des canons sont en sûreté dans les montagnes, dans les temples, dans les caves des gares, etc. On n'ignore pas que, sur les affûts qui furent emmenés au Pélo-ponèse, de vieux canons ont souvent pris la place des pièces modernes et que des caisses de munitions étaient remplies de cailloux. On sait que beaucoup de gendarmes, autorisés, suivant la note des Alliés, à rester en vieille Grèce, ne sont que des officiers travestis et que, pour conserver au Nord de l'isthme de Corinthe le plus de fusils possible, l'Etat d'Athènes a remplacé l'armement système Gras de la gendarmerie par le système Mannlicher de l'infanterie.
Les ligues des réservistes, pour continuer leur activité terroriste, s'affublent ces jours-ci de titres aussi ridicules que grotesques. La ligue centrale se nomme « Association philanthropique nationale »; une autre ligue, « Association des Trois Hiérarques »; une troisième, « Association sportive ». Et derrière elles, depuis le départ du baron Schenk, c'est la princesse Ypsilanti, femme du chef des écuries royales, née Hongroise, qui tient la caisse de propagande allemande, disposant encore en février dernier de deux millions de marks.
Des officiers allemands se trouvent même maintenant à Athènes. L'un d'eux, Karl Gundrun, sous-lieutenant spécialiste pour les canons à tir rapide, au guet-apens de décembre dernier, a dirigé contre les soldats alliés le tir de deux compagnies d'artillerie.
Sayas, le fameux agitateur, président de la Ligue des réservistes, a été reçu la semaine dernière par le roi et retenu à déjeuner.
Le président du Conseil Lambros, jusqu'à sa nomination, ne dédaignait pas de faire commerce de fausses antiquités. Par l'entremise de prétendus paysans venant vendre aux riches amateurs le produit de fouilles qui n'avaient jamais existé, il touchait des bénéfices considérables sur les prix de vente qu'en sa qualité d'expert il fixait lui-même. Voilà l'homme avec lequel nos ministres doivent négocier.
Tout est faux actuellement à Athènes, jusqu'à l'orgue de Barbarie qui joue sous mes fenêtres le « Fils de l'Aigle », l'air populaire royaliste né des journées sanglantes de décembre et qui est un hymne à Constantin: « Constantin a tiré son grand sabre et fait rentrer sous terre les Français, les Anglais et les Italiens... » Je vous fais grâce du reste.
Le mot d'ordre, aujourd'hui, dans l'Etat d'Athènes, c'est d'être ami de l'Entente, mais ennemi de Venizelos. « Si vous lâchiez le Grand Cretois, vous murmure-t-on à l'oreille, vous auriez pour vous toute la Grèce. » Les germanophiles sentent très bien que le mouvement vénizébste, à Athènes et au Pirée, par exemple, n'est pas arrêté. On sait que, malgré des difficultés sans nom et des persécutions atroces, des vénizélistes réussissent chaque jour à s'embarquer pour gagner Salonique et se battre avec nous.
On a réussi à étouffer l'incendie. Après les massacres de décembre, chacun a dû cacher ses véritables sentiments. Mais le feu couve sous la cendre.
Aujourd'hui, j'étais chez un vénizéliste notoire qui passa quarante jours en prison et fut dix jours au Ut à la suite de ses blessures qu'il reçut dans la rue. Je lui demandais de m'accompagner au Champ de Mars, où se trouve le tas de pierres jetées en anathème à Venizelos. Il me conseilla d'y aller seul si je voulais m'éviter des désagréments, car les vénizélistes ne doivent se montrer dans la rue que le moins possible. Rien de plus ridicule d'ailleurs que ce monceau de cailloux accumulés par la populace au milieu de la place d'exercices des troupes royalistes. En fait, les réservistes furent presque les seuls à participer à cette cérémonie. La police dut ensuite mettre une garde de nuit près des pierres, car, à chaque instant, les vénizélistes venaient les couvrir de fleurs.
Devant ce monument du germanisme en Grèce, plus intensément encore qu'à la frontière de la zone neutre, on sent qu'il y a deux Grèces. L'une, la vraie, à Salonique, qui n'a pas voulu abdiquer, et l'autre, l'Etat d'Athènes, qui se maintient grâce à un régime de mensonge et d'oppression. Le vent de libéralisme qui souffle en Europe actuellement ne tardera pas à faire, ici aussi, son uvre purificatrice
Robert Vaucher