- de la revue 'L'Illustration' no. 4015 de 14 février 1920
- 'En Pologne Délivrée,
- à l'Heure de la Libération'
- Lettre et photos de Notre Correspondent Particulier
- Robert Vaucher
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« l'Illustration » en Pologne
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Grudziadz (Graudenz), 23 janvier 1920
J'obtiens de partir avec mon ami Bourguignon, peintre des ministères de la Guerre français et polonais, sur le train blindé « Wilk » (le Loup), qui va explorer la voie jusqu'à Grudziadz, le Graudenz allemand, prendre possession des stations et entrer si possible en ville.
Nous sommes flanqués, sur les routes conduisant à la ville fortifiée sur la Vistule, par des troupes d'infanterie et de cavalerie qui doivent occuper cet après-midi Grudziadz. Du premier wagon d'où une grosse pièce d'artillerie de forteresse sort sa gueule béante dans la direction des Allemands en retraite, le paysage, par l'ouverture du blindage, se déroule comme au cinéma. Tous les servants sont à leur poste. Les wagons suivants sont garnis de mitrailleuses, prêtes à balayer de leurs feux, en cas d'attaque, la droite et la gauche de notre convoi.
Les soldats sont enthousiastes. Ils chantent dans tous les wagons les airs patriotiques et les marches militaires. A chaque station nous nous arrêtons. Les officiers descendent du train, s'approchent du chef de gare qui nous attend, la main à la casquette. « Au nom du Gouvernement polonais, dit le lieutenant Ramon Adjukiewicz, commandant le « Wilk », je prends possession de la station. » Le train atteint Gottersfeld. Comme les poilus de l'armée Haller chantent avec entrain la Marseillaise, un employé prussien portant la croix de fer me demande avec une surprise craintive: « Est-ce que ce sont des Polonais ou des Français? » Le train court dans un pays mamelonné où les plus modestes chaumières et les fermes de briques rouges sont déjà décorées de grands éeussons polonais ou de dra.peaux rouges où l'aigle blanc triomphant étale ses grandes ailes.
Nous approchons de Grudziadz. On distingue à l'horizon les cheminées des usines et la silhouette de la ville, bâtie sur une colline. Près des faubourgs, voici le ruban sombre d'un escadron de cavalerie se déroulant le long d'une grande route plantée d'arbres. A l'Est, près d 'un bois de pins, ce sont les lignes bleuâtres et mouvantes des fantassins qui marchent, musique en tête, vers Grudziadz.
Une foule énorme attend l'arrivée des troupes. Des acclamations nous saluent. On nous jette des fleurs. Le train ralentit son allure. Un petit Allemand portant un chapeau vert du type des caricatures de Hansi nous crie un juron et, avec une rage impuissante, de toutes ses forces, lance une pierre qui passe près de nous et tombe dans un jardin. C'est la seule attaque boche contre notre train blindé. Il est deux heures moins un quart quand nous entrons dans la gare déserte. Devant la ga.re, on élève en hâte un arc de triomphe dont le squelette seul, orné de deux drapeaux français et d'un grand écusson polonais, est terminé. Des guirlandes de sapin sont enroulées rapidement autour de grands mâts. Il n'y a qu'une heure et demie que les troupes allemandes, musique en tête, jouant la Wacht am Rhein et Deutschland ueber Alles, s'en sont allées d'une allure triomphale, en assurant qu 'elles reviendraient bientôt.
Jusqu 'à midi, il était interdit de faire aucun préparatif pour l'entrée des troupes polonaises; a,ussi décore-t-on maintenant partout, avec une hâte fébrile.
Des patrouilles de gardes civiques volontaires, portant un brassard bleu et blanc et armés de fusils, sont de faction aux coins des rues. Des camions automobiles, sur lesquels des mitrailleuses sont postées, passent rapidement, portant une cohorte de volontaires en chapeaux ou en casquettes, en civil ou en demi-uniforme, faisant un tableau plein d'imprévu et d'une diversité souvent amusante.
Cette charmants ville de Grudziadz, qui compte plus de 40.000 habitants, vit des heures fiévreuses. >Ses vieux quartiers, construits au haut d'une falaise dominant la Vistule, qui est ici un fleuve immense roulant à perte de vue ses eaux jaunâtres vers la mer Baltique, comme ses quartiers ouvriers, aux maisonnettes de briques rouges groupées autour des usines aux longues cheminées fumeuses, sont aussi animés les uns que les autres. Les murs se couvrent d'affiches et de proclamations des autorités militaires et civiles polonaises, imprimées en allemand et en polonais, qui sont lues avec avidité par la foule.
Soudain une sonnerie de clairons retentit. Ce sont, au bout de la longue rue de Thorn, les premiers détachements polonais qui arrivent précédés d'une procession d'enfants agitant des drapeaux blancs et rouges.
Les maisons polonaises sont pavoisées. Des balcons les jeunes filles jettent des fleurs. Tout le long du chemin conduisant à l'ex-grande place de Frédéric-Guillaume, les enfants des écoles trépignent de joie, criant avec une ardeur bien juvénile: « Niech Zyje Polska » (Vive la Pologne!).
Puis, après les écoles, ce sont toutes les corporations, sociétés et associations de la ville qui font la haie et acclament les troupes.
Les maisons allemandes, par contre, sont restées désertes, fenêtres closes. Au milieu de l'allégresse générale, elles semblent porter le deuil. Elles sont nombreuses du reste, car les Allemands avaient envoyé à Graudenz des fonctionnaires et des pionniers du pangermanisme. Les classes commerçantes et la bourgeoisie sont en majorité allemandes. C 'est le peuple qui est polonais.
Sur la grande place, devant le monument élevé à l'empereur Frédéric-Guillaume, les délégations des associations de fonctionnaires sont réunies en demi-cercle. Beaucoup de ces derniers, groupés autour des emblèmes de leurs corporations, portent encore l'uniforme allemand, la longue lévite bleue ou la redingote à boutons d'or sur laquelle ils arborent une écharpe polonaise. Pour vivre tranquilles, il leur a fallu s'affubler des uniformes ordonnés par Berlin, mais ils sont restés Polonais de cur, malgré près de cent cinquante ans de persécutions et de germanisation à outrance.
Les troupes se forment en carré. Le drapeau du 42e régiment de chasseurs, qui vient de France, flotte fièrement entouré de sa garde d'honneur.
La foule de plus en plus nombreuse acclame les troupes à leur arrivée et, quand le général Pruszynski, commandant le groupe des troupes d'opérations, descend de son automobile, une acclamation formidable l'accueille. Sur une petite estrade dressée parmi les sapins qui masquent le pied du monument, sous un arc de triomphe que l'on n'a pas eu le temps matériel de terminer, le staroste de Grudziadz prononce un discours de bienvenue. Les cloches sonnent sans interruption. L'hymne polonais est chanté tête nue par la foule émue.
Le général Pruszynski monte à son tour à la tribune. C'est une belle tête de soldat, énergique ef martiale, aux traits accentués, les sourcils en broussailles sur des yeux perçants. Il parle d 'une voix forte. Il affirme au peuple rassemblé que les Allemands qui s'en sont allés ce matin ne pourront plus revenir. Il assure que la Pologne ne cherchera qu 'à faire le bonheur des provinces reconquises, que sa politique sera inspirée du libéralisme le plus large, que les Polonais ne persécuteront pas les Allemands comme ceux-ci l'ont fait pour les Slaves de Poméranie. « Nous jurons, dit-il, devant la statue d'un Hohenzollern que nous ne quitterons jamais plus ce pays. » Une voix de femme crie de la foule: « Mon général, ne jurez pas sur cette statue, demain elle sera par terre. »
Après les discours et les hymnes nationaux, le défilé commence. L'enthousiasme de la foule devient du délire; le général qui se trouvait au centre de la place est repoussé peu à peu vers ses troupes. Aucune force n'est capable de retenir ce peuple en liesse qui veut fêter de plus près ses soldats. Le soir tombe quand les derniers lanciers passent a.u trot.
D'autre divisions, commandées par cet ami de la France qu'est le général Dowbor Musnicki, entraient en même temps à Bydgoszcz (Bromberg) accueillies, elles aussi, par une foule enthousiaste.
Robert Vaucher