de la revue 'L'Illustration' no. 3901 de 8 decembre 1917
'La Défense de Venise'
Lettres de Notre Correspondant Particulier
Robert Vaucher
Photographies de l'Ufficio Speciale

Les Événements d'Italie

 

Della Marina

Venise, 24 novembre

L'invasion si rapide du Frioul et la marche des armées austro-allemandes passant le Tagliamento et tentant de franchir la Piave ont posé, avec une acuité toute particulière, le problème de la défense de Venise. Défendre Venise, s'écrient les artistes et tous les amoureux de la ville des lagunes, c'est mettre en danger tout son patrimoine artistique c'est justifier un bombardement autrichien par la grosse artillerie, c'est faire anéantir des merveilles sans bénéfice pour personne. En 1849, on pouvait encore tenter de tenir le fort de Malghera; pourtant, le colonel Ulloa dut, après trois jours de résistance, se retirer sur Venise en faisant sauter 19 arches des ponts, et la ville fut obligée de capituler. Le bombardement fit alors peu de victimes. Il en serait autrement aujourd'hui. Voyez-vous un 305 tomber sur le palj.is ducal ou enfoncer les coupoles de Saint-Marc. Le désastre serait irréparable.

Les militaires, au contraire, soutiennent la thèse opposée: la virilité et la confiance dont les Vénitiens font preuve nous indiquent clairement la voie à suivre, disent ils. Venise doit être défendue à outrance. C'est notre seule base navale en Haute Adriatique et l'abandonner serait permettre à l'ennemi de s'y établir et d'être le maître incontesté de toute l'Adriatique du Nord. Il ne sera pas facile à l'ennemi d'amener sa grosse artillerie dans les terrains paludéens bordant la mer. Il ne s'agit plus, actuellement, de fortifications style Verdun ou Epinal, mais de défenses mobiles pour lesquelles nos bataillons des lagunes sont très bien préparés. D'autre part, au point de vue moral, l'abandon de Venise aurait, dans le monde entier, une répercussion déplorable. Si les Austro-Allemands bombardent Saint-Marc et le Canal Grande, où ne se trouve aucun établissement militaire, la responsabilité, comme pour la cathédrale de Reims, retombera sur eux seuls.

Je ne puis vous dire actuellement quelle a été la décision p. ise à ce sujet dans le dernier conseil de guerre, — la censure ne me le permet pas. Du moins, puis-je vous affirmer que les Allemands laissent entendre qu'ils seraient tout disposés, dans le cas où, la Piave passée, Venise serait sérieusement menacée, à offrir au patriarche, le cardinal La Fontaine, la régence de la ville, et à n'y point mettre de garnison austro-allemande.

Mais on sait trop ce que valent les promesses boches pour croire à celle-ci. En attendant, la probabilité d'un investissement de la place semble diminuer de jour en jour. La défense de Venise est actuellement sur la Basse Piave où soldats et marins arrêtent toute avance de l'ennemi dans la zone des terres basses et des lagunes.

En 1809, Napoléon écrivait de Valladolid à Eugène de Beauharnais, commandant les troupes françaises en Italie, au moment où ce dernier venait d'abandonner la ligne du Tagliamento pour se retirer sur la Livenza et se faire battre à Sacile: « Je suppose que vous n'avez pas perdu la tête au point d'évacuer la ligne de la Piave. » Huit jours plus tard, Eugène, encore inexpert des choses de la guerre, abandonnait néanmoins

la Piave pour concentrer ses troupes à Caldiero avec des avant-gardes à Monforte, Soave et Villanova. Napoléon le lui reprocha vivement. « Je vois avec douleur, lui écrit-il, que vous avez abandonné la Piave. Si vous aviez garni les têtes de pont et montré l'intention de vous défendre, l'ennemi n'aurait pas osé passer ce fleuve. La Piave est une assez bonne ligne. Vous deviez tenter de la défendre. »

Le général Diaz était donc d'accord avec Bonaparte quand il a fixé tout d'abord la Piave comme limite de la retraite.

 

En Haute Adriatique

C'est pour voir l'extrême droite des lignes alliées allant de la mer du Nord à l'Adriatique que je suis parti ce matin en croisière. Nous devons, en effet, patrouiller la côte jusqu'à Cortellazzo où se trouve le dernier poste des fusiliers marins échelonnés de Taglio del Sile à la mer.

A peine avons-nous quitté les lions vénitiens gardant l'entrée du port, que la brume épaisse nous enveloppe complètement. On ne voit plus rien à 5 mètres de distance. L'humidité nous pénètre et je ne peux m'empêcher de sourire en voyant devant moi une caisse portant en lettres rouges: « Craint l'humidité». Le moment était mal choisi pour l'embarquer!

Les marins de l'équipage étaient à Monfalcone au moment de la retraite. Ils ont réussi, grâce à une discipline parfaite et à un remarquable esprit de corps, à sauver leur matériel et à protéger la retraite des troupes de la troisième armée, par le feu violent des batteries qu'ils ne pouvaient emporter, mais qui tirèrent jusqu'au dernier obus avant d'être rendues inutilisables pour l'ennemi. En quarante-huit heures, hommes, canons, matériel transportable avaient passé l'Isonzo et se retiraient sur Grado.

Le départ de Grado, par une mer démontée, sous le bombardement des pièces autrichiennes placées sur les hauteurs, fut une opération qui exigea un effort énorme de tous les hommes, du plus petit mousse aux grands chefs. Les inondations et le bombardement avaient détruit les lignes téléphoniques qui reliaient Grado aux batteries disséminées dans les lagunes. Les marins réussirent néanmoins à mettre en mouvement, à temps, leurs pontons armés et à remorquer leurs radeaux portant les petits canons. Ils échappèrent tous aux Autrichiens. Mais, arrivés en mer, une fois sortis des canaux, la bourrasque les prit et rompit les amarres. Il fallut protéger les barques surchargées de matériel contre les attaques des petites unités autrichiennes. Pendant cinq jours et cinq nuits, les marins multiplièrent leurs efforts, décuplèrent leurs énergies. Le quatrième jour de la retraite,' la tempête cessa et ce furent alors les hydroplanes ennemis qui s'acharnèrent sur les convois. Mais en vain. Tout le matériel de Monfalcone et de Grado fut sauvé. Les marins eurent même le temps de recueillir et d'emporter avec eux des kilomètres de fil téléphonique reliant les batteries aux postes de commandement.

Dès que la retraite fut terminée, les compagnies de débarquement et les pontons armés reprirent leur poste, au front, protégeant la droite de l'armée dans les lagunes vénitiennes comme ils l'avaient protégée dans les lagunes de Grado et de Punte Sdoba.

Les hydravions de la marine italienne, accompagnés par des appareils de chasse français, ont bombardé efficacement les torpilleurs autrichiens, et un hydravion ennemi venu à leur secours fut abattu par deux aéroplanes français.

Le 16 novembre, deux navires autrichiens du type Monarch réussirent à s'approcher de Cortellazzo et voulurent prendre de dos les défenseurs du canal Cavetta. Ils étaient accompagnés de plusieurs contre-torpilleurs. Les batteries de marine, qui étaient à terre, tournèrent leurs pièces vers la mer et ouvrirent le feu. Deux Mas attaquèrent à fond les deux Monarch et, réussissant à échapper aux contre- torpilleurs ennemis, se glissaient jusqu'à 900 mètres des Monarch. Aperçus tout à coup, ils furent violemment bombardés et réussirent, bien qu'avariés, à lancer deux torpilles auxquelles les Monarch, vu la distance, eurent le temps d'échapper par une manœuvre rapide.

Aujourd'hui, il serait bien difficile d'engager une action quelconque dans un brouillard impénétrable.

 

Après de longues heures de manœuvres, il faut rentrer au port: impossible de découvrir l'entrée des canaux.

La cloche de Saint-Georges, qui, depuis ce matin, sonne le glas, nous annonce seule que nous approchons de Venise. Les aéroplanes ne viendront pas ce soir.

 

La Bataille des Lagunes

Capo Sile, 26 novembre

Lors de l'invasion des Huns, d'Attila, les habitants des villes situées dans la plaine vénitienne se réfugièrent dans les lagunes et s'y défendirent efficacement contre les barbares. C'est ainsi que Aquileia forma Grado,(Altino créaTorcello,Padoue fonda Malamocco puis Venise, Rovigo engendra Chioggia.

Aujourd'hui l'histoire se répète: les défenseurs de la Basse Piave n'ont pu empêcher l'ennemi de passer le fleuve entre San Dona et la mer et se sont retirés dans les lagunes où ils se battent actuellement avec succès.

La guerre, dans cette région formant l'extrême droite des lignes alliées, a un caractère tout particulier. Il faut, pour avancer, vaincre l'eau et le feu.

Le bateau qui m'y transporte et qui vient de quitter Venise est chargé de vivres

et de munitions pour les détachements de fusiliers marins et pour les artilleurs des batteries de la o Brigata marina ». Il a un très faible tirant d'eau, et est complètement silencieux afin de pouvoir se faufiler dans les canaux longeant les premières lignes sans être entendu par l'ennemi.

Le temps est mauvais. Il pleut à torrent, un vent violent souffle de la mer. A chaque instant, une vague vous éclabousse le visage d'une eau acre et glaciale.

Personne, à bord, ne se plaint. Il y a si longtemps que l'on désirait la pluie que chacun est heureux de subir le mauvais temps. La pluie, sur les lagunes, cela signifie la neige sur les hauteurs, cela empêchera l'ennemi d'amener sa grosse artillerie au Trentin et sur la chaîne du Grappa. Dans notre secteur, c'est la Piave, presque à sec, qui va se gonfler, emporter les ponts de barques, inonder les tranchées faites par les Autrichiens sur la rive droite du fleuve à Zenson. C'est également l'inondation complète du territoire compris entre la Vieille et la Nouvelle Piave, que l'on n'avait réussi à inonder que très insuffisamment à plusieurs endroits à cause du manque d'eau.

Cette tempête est donc la bienvenue. Nous avançons lentement, ballottés, secoués, jusqu'à l'entrée d'un canal où la navigation devient plus aisée.

D'île en île, autour de Venise, c'est un va-et-vient constant de remorqueurs, de chaloupes à vapeur, de grandes barques appartenant aux bataillons lagunaires et avançant en convois, de canots à benzine armés de canons-mitrailleuses, fendant l'eau avec une étonnante rapidité et laissant derrière eux un long sillage d'écume.

Nous dépassons souvent des brogazzi (larges barcasses plates construites spécialement pour les côtes du Nord de l'Adriatique) chargées de fusiliers marins, portant le costume des marins en drap gris vert semblable à celui de l'armée et une casquette plate ou un béret de la même couleur. Ils ont tous des armes et des équipements neufs. Ce sont des renforts pour les troupes de débarquement qui occupent le front depuis Cortellazzo jusqu'à Capo Sile où leurs lignes de tranchées rejoignent celles des troupes du duc d'Aoste.

C'est donc la marine italienne qui défend l'extrême aile droite des lignes. Le moral de ces détachements est excellent.

Les Autrichiens ayant réussi à lancer de nuit un pont de barques devant Griso-lera et à s'infiltrer dans la zone lagunaire comprise entre la Nouvelle et la Vieille Piave, les Italiens ouvrirent les écluses de la Vieille Piave et des canaux et inondèrent toute cette région. Mais les fusiliers marins avaient fait échouer une tentative ennemie de passer le canal Cavetta, qui conduit de Cavazuccherina à Cortellazzo, et continuent de tenir fermement toute la rive droite de la Vieille Piave depuis sa jonction avec le Sile jusqu'à Cavazuccherina. Le succès autrichien devenait ainsi très illusoire. Impossible, en effet, pour l'ennemi, d'amener de l'artillerie lourde ou même de moyen calibre entre les deux Piave, le terrain inondé ne le permettant pas. Il ne restait plus aux Autrichiens qu'à tenir, avec des petits postes munis de mitrailleuses, le premier étage des maisons des campagnards cultivant les terrains que le drainage venait de rendre, ces dernières années, aptes à la culture.

L'ennemi, qui comptait pouvoir ainsi s'avancer sur Venise en suivant la côte jusqu'à Tre Porti, a vu ainsi son offensive s'enlizer dans les lagunes.

Les fusiliers marins ont, dans des contre-offensives partielles, regagné du terrain et ont, particulièrement, solidement installé une tête de pont sur la Vieille Piave à Capo Sile, au confluent de cette rivière avec le Taglio del Sile. C'est une position que je vais visiter aujourd'hui.

Chaque jour, le long de la Piave, l'ennemi cherche à jeter des ponts, surtout devant San Dona, mais les batteries de marine les coulent immédiatement. Les pontonniers impériaux n'ont pas réussi, entre Fossalta et San Dona, à établir la tête de pont qui leur serait si utile pour protéger leur flanc droit sur la Vieille Piave. Et leurs efforts réitérés ne font qu'augmenter le nombre de leurs échecs.

Valle di Ca Zane, Palude Maggiore, Valle Dogà, Valle Ingrassobô, Valle di Dragaie- solo, ces terres basses, entrecoupées d'eaux stagnantes ou de canaux peu profonds, domaine des moustiques et des fièvres paludéennes, sont actuellement le refuge de centaines et de centaines de pièces de tous calibres.

Les roseaux qui bordent les canaux, et qui forment avec les saules la seule végétation de ces contrées désolées, masquent des dépôts de munitions et des batteries mobiles.

En 1849 déjà, c'était sur des trabaccoli armés que les Vénitiens embusqués dans les lagunes défendaient leur ville. Aujourd'hui la méthode est la même, mais les moyens ont changé. Ce ne sont plus de pauvres barques armées de canons rudimentaires, mais des pontons d'acier portant des 305 ou des 190 qui sont de petits navires. Le Carso, le Vodice que j'ai rencontrés aujourd'hui, peints en vert jaunâtre, soigneusement dissimulés aux avions par des roseaux et des branches de saule, sont capables de se mettre en mouvement eux-mêmes, grâce à des machines d'une force de 300 chevaux. Nos alliés les appellent: pontoni armati semoventi.

... Nous suivons actuellement, dans cet enchevêtrement de canaux, une voie d'eau d'une vingtaine de mètres de largeur, d'un vert clair, moiré par la brise. Des deux côtés, des champs de roseaux, très hauts, nous barrent complètement l’horizon. A notre passage, les poules d'eau s'envolent effrayées et les grandes tortues jaunâtres s'enfoncent au milieu des tiges. On se croirait perdu bien loin du monde civilisé si, à chaque instant, le tonnerre des grosses pièces des pontons ne nous rappelait pas à la réalité.

De temps à autre, une sirène retentit au détour d'un canal, et, rapide, un canot à moteur, ses mitrailleuses braquées, passe entre deux tranchées d'écume. Les hommes ont leurs manteaux de caoutchouc ruisselant d'eau. Ils nous saluent d'un geste. A l'arrière, le petit pavillon tricolore claque au vent. Ces canots se sont battus cette nuit et vont se ravitailler dans un des îlots voisins de Venise.

Nous nous arrêtons près d'un ponton pour décharger des vivres et des munitions. Un 305 long occupe tout le centre du bateau. Cette énorme masse d'acier, peinte, elle aussi, du vert jaunâtre des lagunes, se manœuvre avec une aisance admirable, grâce à la force hydraulique. Trois leviers qu'un seul homme met facilement en mouvement braquent le canon à droite, à gauche ou en l'air. Ces pièces ont une portée de plus de 26 kilomètres.

A côté des pontons mouvants, la brigade navale a un nombre considérable de solides radeaux de fer sur lesquels des canons de petit calibre sont fixés comme l'on mettrait une bougie dans un chandelier.

... Nous venons de rejoindre un long canal, très large, entouré de terres cultivées et de champs de maïs. Des maisons de briques sont parsemées au milieu des terres noires et fertiles. Tous ces champs ont été drainés et une longue cheminée s'élevant près, du Taglio del Sile, indique une pompe à vapeur aspirant sans cesse l'eau des canaux d'irrigation.

Voici tout à coup, au bord du canal, les premières lignes de fils de fer barbelés. La Vieille Piave n'est plus très loin. On entend au bout du Taglio del Sile crépiter les mitrailleuses.

Les chemins longeant le canal à gauche — car, à droite, c'est de nouveau la lagune avec ses eaux mortes et ses îlots à fleur d'eau — sont à chaque instant barrés par des chevaux de frise. Des postes de mitrailleuses sont dissimulés derrière des sacs de sable sur tous les points dominant d'un mètre ou deux la lagune. Les mitrailleurs pataugent dans une boue gluante, une vraie boue balkanique digne des routes d'Albanie ou de Macédoine. Ils ont allumé des feux de branchage et cherchent à se sécher et à se réchauffer, ce qui n'est certes pas facile. La pluie a cessé, mais un vent glacial souffle des montagnes blanches de neige qui se détachent au loin sur le ciel gris.

Les roseaux deviennent rares. Nous sommes à 1.000 mètres de l'ennemi. Notre remorqueur est signalé. Quelques shrapnels éclatent trop loin et trop haut pour nous faire du mal. Tous les marins portent le casque de guerre et ont à leur côté le masque contre les gaz asphyxiants.

Nous changeons de bateau et nous montons dans une chaloupe à vapeur qui n'a pas de cheminée et qui peut arriver jusqu'à la Vieille Piave. Ce bateau est historique. C'est lui qui conduisit Guillaume II lorsqu'il vint pour la première fois à Venise, et les marins l'appellent encore le bateau royal. « Si seulement Guillaume était encore dedans, me dit un Sicilien, comme on lui ferait son affaire! »

Nous longeons le parapet du canal pour passer inaperçus et nous arrivons à destination. La fusillade crépite sans cesse et, à chaque instant, les tac tac tac des mitrailleuses mêlent leur note brève au concert varié que donnent les pièces de tous calibres tirant des lagunes.

Nos alliés ont ici une tête de pont sur la Piave Vecchia. On traverse le fleuve et, à cent mètres d'un groupe de maisons, dont les toits commencent d'être percés par les obus, les marins tiennent, en jonction avec leurs camarades de l'armée de terre, les tranchées les plus avancées à 20 mètres de l'ennemi.

Le soir tombe lentement. Les montagnes blanches du Trentin rougeoient. Le soleil trace au-dessus des cimes une large barre orange, qui sépare le ciel gris des montagnes. Au loin, derrière les Dolomites, de grands nuages sanglants flottent dans l'atmosphère calme.

Les « drachen » nombreux tout le long de la ligne du côté italien, et qui marquent les méandres de la Piave, descendent les uns après les autres. Les Autrichiens, qui en ont un denière San Dona, le rentrent également.

Des fusées lumineuses partent du fleuve. Immédiatement la canonnade commence. Sur les pontons, tout le long des canaux d'où monte une légère brunie, les pièces sont décapelées. La bataille des lagunes reprend, violente, sur toute la ligne. Les Autrichiens ont ici une infériorité évidente au point de vue de l'artillerie. Ils tirent du 77 et du 105. Nos alliés leur répondent avec des gros et des moyens calibres. De temps à autre un tonnerre plus fort que les autres fait trembler la terre, la flamme immense de l'éclatement éclaire un instant les positions ennemies. C'est un des gros pontons ou un monitor qui vient, à son tour, prendre part à l'action.

 

devant le Palais des Doges

 

Les Monuments de Venise

Venise, 27 novembre

En juin 1915, l’Illustration, la preinic-re, montra les travaux exécutés à Venise pour protéger les monuments et les œuvres d'art contre les bombardements aériens. Beaucoup critiquèrent alors ces mesures de précautions qui privaient les Vénitiens de la joie d'admirer leurs trésors artistiques. On jugeait superflues les mesures prises.

Les avions ennemis détruisant la fresque de Tiepolo,dans l'église des Scalzi, bombardant les églises de Santa Maria Formosa, l'antique cathédrale de San Pietro, et la basilique dei Santi Giovanni e Paolo, le Panthéon vénitien, prouvèrent le bien- fondé des* appréhensions. Mais, si de nombreux chefs-d'œuvre avaient été transportés à Florence et à Rome, beaucoup d'autres avaient simplement été mis à l'abri des bombes d’avions, mais étaient restés à Venise. Demain, peut-être, un insuccès sur la Piave pourrait obliger les Vénitiens à évacuer la ville et à laisser entre les mains des barbares les toiles merveilleuses du Giorgione, de Bellini, du Titien, du Tintoret ou de Véronèse. Qu'avait-on fait pour prévenir cette éventualité? Voilà ce que je suis allé demander ce matin à l'ingénieur Ongaro, le distingué intendant général des monuments de la Vénétie.

Dans son pittoiesque bureau du palais ducal, M. Ongaro m'a rassuré. Tout ce qui était transportable est en lieu sûr. Non seulement les trésors artistiques de Venise sont en sûreté, mais la plus grande partie des chefs-d'œuvre qui se trouvaient dans la zone actuellement envahie ont pu être sauvés.

Au Cadore, la Palla d'Oro de Caorli, qui fut donnée par la reine de Chypre Catarina Cornaro, put être sauvée à temps. De môme, les meilleures œuvres du musée

d'Udine et les volumes précieux de la célèbre bibliothèque de San Daniele du Frioul. De Padoue, les bronzes de Donatello, le maître autel du Santo et la statue équestre de Gattamelata ont été expédiés à Rome. Les chevaux de Saint-Marc ont repris leur vie errante et se sont embarqués pour l'Italie centrale.

Quant au monument de Colleoni, il est demeuré à Venise. De l'échafaudage qui le protégeait contre les bombes d'avions, les sacs de sable avaient déjà été descendus. Le condottiere allait, lui aussi, partir pour l'exil, mais le maire de Venise, le comte Grimani, s'y opposa.

Il ne fallait pas qu'à l'heure difficile les Vénitiens voient le héros populaire quitter la place comme s'il fuyait devant l'ennemi. Depuis 1475, Colleoni a vu plusieurs fois les Autrichiens. Il restera à son poste et subira le sort de ceux qui, comme les municipalités et les fonctionnaires de l'Etat, resteront à Venise, même en cas d'occupation, pour chercher à sauvegarder les intérêts de la ville.

Robert Vaucher

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