de la revue 'L'Illustration' no.3807 de 19 fevrier 1916
'à Corfou'
Lettres de Notre Envoyé Spécial
Robert Vaucher

La Rencontre d'un Sous-Marin Ennemi

 

En mer, 29 janvier 1916

Le soleil se lève derrière les montagnes nues et désertes de l'Epire. La mer est très calme, d'un bleu sombre. Notre bateau va entrer dans le canal de Corfou; un contre- torpilleur, précédé d'un chalutier armé, vient à notre rencontre. Enfin, nous voici dans les eaux alliées. Les contre-torpilleurs que l'on aperçoit ici et là, dans la lumière indécise de ce beau matin de janvier, croisent tranquillement. Il n'y a plus de danger; encore une heure de navigation et nous arriverons dans le port flanqué de sa citadelle vénitienne sur laquelle flotte le pavillon hellénique, tandis que sur le nouveau fort aux bases cyclopéennes se profilent sur le ciel bleu les silhouettes de nos alpins.

Le trajet de Rome à Corfou qui, avant la guerre, se faisait par Brindisi en 24 heures, est devenu un voyage de 8 jours sur des bateaux grecs aussi petits et incommodes que sales, dont les tarifs ont tout simplement décuplé. Et ces prix ne vous garantissent même pas la sécurité à laquelle il semblerait qu'on eût droit sur un navire neutre.

Mardi, 25 janvier, le Naferatoussa, courrier postal grec qui me conduisait de Messine à Patras, était en haute mer. Le soleil était superbe, la mer assez tranquille. On finissait de dîner quand, tout à coup, un mousse arriva en courant auprès du capitaine: « Il y a un sous-marin en vue ». Immédiatement la table se vida, chacun se précipita sur le pont. Presque aussitôt un coup de canon, suivi d'un second, ébranla l'atmosphère. Nous étions à environ 70 milles de Céphalonie. Le Nafcratoussa stoppa. Le sous-marin, à peine perceptible à la distance de 3 milles, hissait sur le mât de son unique tourelle d^s signaux que le capitaine n'arrivait pas à distinguer. Celui-ci remait donc le bateau en marche, non pour fuir, certes, mais pour se rapprocher du sous-marin afin que ce dernier reconnût les couleurs grecques peintes sur les flancs du navire et flottant à l'arrière.

Les pirates ont-ils eu peur d'être éperonnés? Je ne sais. Soudain, de l'arrière de leur navire, un coup partit avec fracas, et, au-dessus du pont de première où j'achevais de charger mon appareil photographique, un obus passa en miaulant et alla tomber en mer 100 mètres plus loin. Puis deux autres obus, trop courts, éclatèrent devant nous à 10 et 20 mètres, faisant jaillir des gerbes d'eau qui retombèrent jusque sur le pont. Une panique se produisit parmi les passagers dont quelques-uns s'enfuirent, effrayés, pour se munir de ceintures de sauvetage.

Le Naferatoussa stoppa de nouveau et attendit. Le sous-marin, se maintenant toujours à une distance d'au moins 2 milles, tourna lentement autour de nous. Enfin, après trois quarts d'heure, il se rapprocha et demanda par signaux qu'on lui portât les livres de bord. Une barque fut mise à la mer et, terriblement secouée, s'en fut accoster. Le conciliabule dura un quart d'heure.

Sur ces entrefaites, l'on s'aperçut, à bord, que je prenais des photographies; tous les passagers, dont la plupart étaient des Grecs, se retournèrent contre moi. Certainement mon appareil était la cause de tout le mal; on m'avait sûrement aperçu en train de photographier, et c'est pour cela qu'on avait commencé de tirer. La fureur était telle qu'un instant j'ai cru voir mon kodak jeté à la mer. Je dus aller me cacher derrière un tas de cordages pour pouvoir prendre quelques clichés, indifférent aux injures de l'équipage.

Vers 1 h. 1/2 le sous-marin vint à notre rencontre, remorquant la chaloupe où se trouvaient les officiers du Naferatoussa, puis, arrivé à une faible distance du navire, lâcha l'amarre et continua sa route vers le sud.

Il se produisit alors ce fait incroyable: passagers et équipage, massés à l'arrière, acclamèrent chaleureusement le sous-marin boche, et l'équipage de celui-ci, debout sur le pont, répondit aux acclamations. Les dames agitaient leurs mouchoirs, les hommes criaient « zito! », et ces gens applaudissaient ceux qui avaient tenté de les couler, comme ils auraient fait à une course de yachts.

Le second officier, en rentrant à bord, me raconta qu'après avoir examiné les livres du bord et constaté qu'il ne s'y trouvait aucun. Anglais, considérant, d'autre part, comme menu fretin les Russes, Français et Italiens que portait le Naferatoussa, le commandant du sous-marin avait autorisé notre navire à continuer sa route sur Patras.

Rapidement le bateau ennemi s'en alla, invisible quand le soleil ne l'éclairait pas, se confondant avec l'eau d'un bleu gris...

 

l'Occupation de Corfou par les Alpins Français

Corfou, 31 janvier. Je viens d'être reçu par le général de Mondésir, chef de la mission française dont les bureaux sont installés dans les salles vides, à peine terminée, d'un Casino abandonné. Dans une chambre très simplement meublée, le générai écrit. Grand, mince, très droit, la moustache grisonnante, le regard perçant, la parole brève et saccadée, allant toujours droit au but. Avec lui la conversation se borne à des phrases courtes. Comme je lui demande si toute l'armée serbe se réorganise actuellement « sous les auspices » de la mission française, il m'interrompt: « Ne dites pas sous les auspices; c'est un terme diplomatique qui n'a pas de sens pour nous, militaires; dites: sous les ordres. »

Tel est l'homme qui est chargé de mener à bien cette formidable tâche, la réorganisation de l'armée serbe. Mission excessivement ardue et dont seuls ceux qui ont vu l'état où se trouvent les malheureux soldats du roi Pierre peuvent juger les difficultés. Le général de Mondésir, qui repartira demain pour Durazzo, afin de présider à l'évacuation des troupes serbes restées en Albanie, est optimiste. Oh! certes, il ne s'illusionne pas! Mais les conseils que la mission française a donnés pour la retraite de Scutari à Durazzo et Vallona ont été suivis. Les transports se font régulièrement, dirigés par les officiers serbes suivant le plan établi par les nôtres. Au Casino, on travaille ferme; les conférences se poursuivent entre officiers alliés. Il faut tout reconstituer, approvisionner, habiller, armer plus de cent mille hommes actuellement en haillons.

Le général me parle avec adm'ration des alpins formant le corps d'occupation de Corfou, troupes d'élite qui nous ont déjà gagné le cœur de la population, étonnée de constater qu'après dix-huit mois de front les soldats français sont si méticuleuse- ment propres, si aimables et polis. On s'attendait à voir des troupes fatiguées et c'est une cohorte de beaux gars, grands et forts, éblouissants de santé, qui remplit les rues de la capitale des îles Ioniennes. « Vous allez voir l'Achilleion, me dit en me congédiant le général de Mondésir; vous pourrez remarquer avec quels soins scrupuleux nous avons respecté les appartements de l'empereur d'Allemagne qui réduisit en ruines la propriété du président Poincaré; nous aurons des infirmières, qui vont arriver de Moudros, afin que l'hôpital installé dans la villa impériale soit gardé en parfait état de propreté et que rien n'y soit détérioré. »

Les dépêches vous ont raconté brièvement l'occupation de Corfou. Ce fut une opération parfaitement réussie.

Une escadre de cuirassés mouillée dans un de nos ports africains reçut, le 8 janvier, l'ordre d'appareiller et d'embarquer le 6e bataillon de chasseurs alpins qui, après s'être battu sur tous les fronts des Vosges à l'Yser, se reposait depuis quelques jours en Algérie. Dans la nuit, l'embarquement des chevaux et des mulets terminé, l'escadre prit le large pour une direction inconnue. Mais bientôt un bruit courut: il s'agissait d'occuper Corfou, île dont l'Allemagne avait fait un de ses centres d'influence en Méditerranée, et qui était devenue une base trop facile pour le ravitaillement des sous-marins austro-allemands, -— ravitaillement que favorisaient d'ailleurs de fidèles électeurs du ministre Théotokis, le plus fervent germanophile du cabinet grec.

Il fallait faire vite et surprendre les agents allemands à Corfou avant qu'ils pussent prendre les devants. A bord, les hommes sont enthousiasmés. Cette opération romanesque leur plaît. Dans la nuit du 10 au 11, l'escadre arrive en vue de l'île. Les clairons du bord sonnent l'extinction des feux. Toute lueur doit être masquée, défense de faire fonctionner la télégraphie sans fil. Dans l'ombre et le silence, les navires, accompagnés de leur flottille de contre-torpilleurs et de torpilleurs, s'avancent le long du canal de Corfou. Enfin voici, dans la nuit sans lune, les longues files de becs de gaz dessinant les quais et les rues principales. On mouille. Les alpins, leurs paquetages faits, prennent le café. Les ordres se donnent à voix basse pour ne pas réveiller la ville qui ignore tout d'un débarquement français. Il est 3 heures du matin.

Tout le monde néanmoins ne dort pas. Dès une heure, le distingué consul de France, M. Benigni, s'est rendu chez le préfet et lui a signifié l'occupation imminente de l'île par les Français. Celui-ci a protesté « avec la dernière énergie », a juré que « cela ne se passerait pas ainsi ». Le consul, souriant, lui a fait observer que l'opération était indispensable pour permettre la reconstitution de l'armée serbe, empêcher les sous-marins allemands de profiter des bienveillances corfiotes, et qu'enfin, puisqu'il fallait débarquer soit des Italiens, soit des Anglais, soit des Français, il valait mieux, en raison des sympathies profondes régnant entre Grecs et Français, que l'île fût occupée par ces derniers. Sans perdre une minute, le préfet avertit le consul allemand qui prit la fuite et erra pendant trois jours à travers l'île avant d'oser regagner son consulat.

Puis M. Benigni se rendit au port. Il avait avec lui une douzaine de guides et quelques automobiles. Tout à coup, dans le silence de la nuit, on perçut un bruit de chaînes: les cuirassés jetaient l'ancre. Quelques minutes plus tard une chaloupe arrivait à terre avec des officiers de marine et d'alpins, puis d'autres avec des soldats. Un officier de marine, accompagné de matelots torpilleurs et d'une douzaine d'alpins, monta en automobile, se dirigeant vers le Sud: une demi-heure après, l'Achilleion était occupé.

Les alpins font des patrouilles en ville, surveillent les points suspects et effectuent les arrestations que nécessite la situation. La première est celle d'un Brésilien, chef du service d'espionnage allemand.

Pendant ce temps, le débarquement continue avec un ordre parfait. Les chevaux et les mulets sont bientôt sur le quai où les compagnies du 6e chasseurs s'alignent et forment les faisceaux. Le commandant des alpins voit arriver à lui, en grand uniforme, accompagné d'une escorte prudemment désarmée, le commandant de la garnison de Corfou qui, lui aussi, vient protester « avec la dernière énergie ». D'une voix émue, il lit quelques lignes sur un papier qu'il remet et dont il demande reçu. Le commandant français réplique: « C'est bien, mais parlons d'abord de choses sérieuses. Où et quand voulez-vous que la musique des alpins donne concert à la population? »

Mais l'officier grec tient à son reçu. Le commandant regarde sa montre, prend la feuille et écrit: « Communiqué à 5 heures du matin, le 11 janvier 1916 ». On échange une poignée de main. Il est entendu que les soldats de la garnison resteront à la disposition de leur chef pour faire la police de l'île.

Le soleil s'est levé derrière les montagnes d'Epire, jetant sur la ville ses rayons rou- geâtres. La foule accourt au port, stupéfaite de voir le matériel énorme que l'on débarque. Les Français ne sont donc pas à bout de souffle, comme les agents allemands l'assuraient? La musique des alpins joue ses morceaux les plus entraînants: la population applaudit. Les dernières mahonnes sont à quai. L'opération est terminée.

Depuis lors, tout a marché à souhait. Les alpins ont rendu hier les honneurs à la dépouille funèbre du ministre Théotokis, ancien président du Conseil et grand officier de la Légion d'honneur. Les troupes présentèrent les armes sur le quai, produisant la meilleure impression sur les nombreuses délégations d'hommes politiques arrivées d'Athènes par bateaux spéciaux. Par quelle ironie le sort a-t-il voulu que M. Théotokis, grand ami du propriétaire de l'Achilleion, reçût, à Corfou même, les derniers honneurs d'un des plus beaux bataillons de l'armée française!

 

 

l'Occupation de l'Achilleion

4 février

Je viens de déjeuner dans cette mystérieuse villa impériale sur laquelle flotte le drapeau français, tandis qu'à l'entrée, dans les jardins, sur les terrasses, les alpins du 6e chasseurs montent la garde. Déjeuner de camp, excessivement simple et frugal, mangé dans une petite salle de corps de garde, blanchie à la chaux.

Pour être simple, le repas n'en fut pas moins gai. Les alpins sont émerveillés de ce paysage de féerie; ils sont heureux d'être « chez l'empereur ».

La prise de l'Achilleion fut une opération qui vaut la peine d'être contée. Dès que les premières chaloupes arrivèrent sur le quai de Corfou, un lieutenant de vaisseau accompagné de deux matelots torpilleurs mineurs et d'une douzaine d'alpins, fut chargé d'aller en auto jusqu'à l'Achilleion et d'occuper la villa de l'empereur Guillaume, dont le petit port, assurait-on, était particulièrement accueillant aux sous- marins allemands. Trois autos franchirent rapidement les 10 kilomètres et, vers 4 h. y2 du matin, stoppèrent devant les grilles impériales.

Les ordres donnés étaient: « Faites-vous ouvrir; en cas de résistance, faites sauter la porte, saisissez gens et papiers, placez vos hommes dans de bons postes, envoyez une auto pour prévenir, et attendez des renforts. » Le lieutenant dispose ses hommes, leur recommande de ne s'étonner de rien et de ne laisser sortir personne. Il se rend à la porte d'une maisonnette où loge l'intendant et voit une lumière filtrer. Se retournant vers ses hommes il crie d'une voix de stentor: « Bataillon, halte! » Aussitôt la lumière s'éteint: « Bon, se dit-il, nous sommes attendus. » Il heurte la porte et appelle: « Bontemps! » (c'est le nom du régisseur).

Un vieux bonhomme, tout tremblant et ému, apparaît à la fenêtre: « Que désirez- vous? » — « Ouvrez immédiatement! » Le vieux hésite... « Ouvrez, ou je fais sauter la porte », et le lieutenant fit jouer sa lampe électrique de poche.

Cinq minutes se passent; enfin la porte s'ouvre. Le lieutenant veut visiter. « C'est impossible, dit Bontemps; l'électricité ne marche pas et il fait nuit. » — » Nous avons des lampes de poche, réplique l'officier. En avant! » La perquisition commence. D'ailleurs, le jour naît.

Rien dans les appartements de l'empereur, sauf des meubles de mauvais goût; dans son cabinet de travail, une selle de cheval montée sur vis faisant fonction de fauteuil de bureau.

Bontemps a pris au sérieux son rôle de cicérone. Comme lorsqu'il conduisait les touristes payant deux drachmes d'entrée, il fait admirer à nos alpins lee merveilles du paysage. Le soleil se lève dans une féerie d'oranges et de carmins qui se reflètent dans le golfe. La vue s'étend sur les forêts d'oliviers grisâtres et les palmiers plus sombres des jardins.

La perquisition continue. Dans l'appartement du régisseur on saisit des papiers et dans un tiroir du bureau des cartouches de revolver. « Où est l'arme? » demande-t- on. Le régisseur sort de son pantalon un revolver qui a la dimension d'un trom-blon calabrais et le livre. La visite des jardins et des dépendances se fait très minutieusement. Un grand diable, en casque à mèche, orné de lunettes qui ressemblent à des bublots, est amené par les alpins, plus mort que vif: « C'est le naturaliste! » Il se trouble, tremble comme une feuille, et dit en gémissant: « Je demande la grâce de mourir sur place! » L'officier, souriant et magnanime, répond: « Cette grâce vous sera accordée. » Mais, malgré les supplications du vieux qui ne cesse de dire: « J'ai des plantes très rares, très rares; si vous me gardez elles vont mourir », le lieutenant ne se laisse pas émouvoir par le botaniste et l'envoie à Corfou.

Le jour est venu complètement. C'est l'heure d'arborer les couleurs.

L'officier dépêche un matelot pour démonter une couronne impériale qui domine la hampe où flottait autrefois le pavillon des Hohenzol-lern et y hisser le drapeau français. L'homme grimpe et revient furieux: la couronne et la hampe ne font qu'un; il faudrait tout jeter bas. « Soit, fait l'officier; provisoirement nous profiterons de la hampe impériale pour faire flotter nos couleurs. Ce matin, dit-il en se tournant vers l'unique alpin l'accompagnant — tous les autres étant en sentinelles — vous me ferez une hampe pour remplacer celle-ci. » On hisse les couleurs, avec toute la solennité que permet la maigre escorte de l'officier. Le matelot fait le salut, l'alpin présente les armes et l'officier se découvre. Et soudain, des bois d'oliviers où serpente la route de Corfou, une grande clameur monte vers l'Achilleion. C'est la compagnie d'alpins chargée d'occuper la propriété de Guillaume II qui, arrivant en marche accélérée, a aperçu les trois couleurs flottant, à la brise matinale, sur le palais blanc de l'empereur.

 

Une Base Allemande en Adriatique

Elisabeth d'Autriche, l'impératrice errante, venait souvent promener sa mélancolie dans cette île délicieuse de Corfou, surtout dans le petit village de Gastouri, d'où la vue s'étend aussi bien sur l'ensemble de l'île que sur le canal corfiote, dominé par les montagnes dénudées et tristes de l'Albanie. L'architecte italien Cordito fut chargé de construire, sur la colline surplombant ce village, une villa pour l'impératrice malheureuse.

En 1891 la villa était prête, étrange construction où tous les styles se rencontrent: l'architecture de l'ensemble est grecque, la salle à manger renaissance, le fumoir pompéien, la chapelle tout à fait byzantine et de nombreuses pièces rococo. Seul le péristyle avec ses douze colonnes de marbre, s'ouvrant sur des jardins merveilleux peuplés de statues, muses et. déesses de l'antiquité grecque, a quelque chose d'assez grandiose à première vue.

Elisabeth fut séduite un instant par ces terrasses et ces jardins aux massif s formés de 50.000 rosiers. Mais, là comme à Madère, à Venise, à Biarritz, à Alger ou à Caux, elle fut reprise par son éternel ennui et, en 1898, elle quitta Corfou pour Montreux, où elle allait expirer sous le poignard de l'anarchiste Luccheni.

Pendant neuf ans, la villa fut abandonnée. En 1907, Guillaume II, se rendant à Athènes, pour assister aux noces de sa sœur Sophie, passa à Corfou et visita l'Achilleion. La propriété l'enchanta. Quelques semaines après on apprenait qu'il en était le maître. On assure, à Corfou, que le banquier berlinois Bleichrœder, en adroit courtisan, s'était hâté d'acheter à François-Joseph cette propriété qui ne lui rappelait que de tristes souvenirs, et de l'offrir au kaiser.

Celui-ci entreprit immédiatement la germanisation de l'Achilleion. Il enleva du petit temple qu'Elisabeth avait consacré au grand poète allemand, sur le chemin conduisant à la mer, tout bordé de cyprès et fleuri de mimosas, la statue du poète Henri Heine, qui ne fut pas un adepte de la Kultur, — pour y mettre, d'ailleurs, la statue de l'impératrice elle-même. Il créa, sur le rivage, une usine électrique fournissant l'énergie nécessaire à toute la villa et au parc qui l'entoure. Un puits artésien fut creusé. Une installation pour distiller l'eau de mer, amenée par des canalisations reliant la villa à la mer, fonctionna bientôt. Les 128 chambres du palais et du pavillon des invités furent meublées d'une façon quelconque.

Quand Guillaume arrivait à Corfou, il ne venait pas en touriste, mais en empereur. Sur cette île qui, en Adriatique méridionale, est le pendant de Malte et dont les baies larges et sûres forment d'excellentes bases navales permettant de dominer la mer Ionienne et de surveiller l'Albanie et l'Epire, Guillaume II avait l'illusion d'être un souverain méditerranéen. Il venait ancrer son yacht, le Hohenzollern, dans la baie de Gastouri, en face de l'escalier de marbre conduisant à sa villa, et descendait à terre avec une pompe qui éblouissait les Corfiotes. En bon Allemand, il apportait tout avec lui: provisions nécessaires à son séjour, vins pour ses caves, benzine pour ses autos, et ne faisait jamais un achat à Corfou. Il faut bien protéger l'industrie nationale! La villa s'animait alors d'un cliquetis de sabres. Cinquante policiers étaient chargés de la sécurité de l'empereur. Quatre-vingts domestiques faisaient le service de maison et vingt palefreniers s'occupaient des écuries, tandis que six officiers de la garde impériale et une vingtaine d'hommes formaient la garnison de l'Achilleion.

Guillaume II d'ailleurs était trop pratique pour ne s'occuper là que de poésie. C'est à l'Achilleion qu'il posa, sans périphrases, à M. Théotokis la question de l'orientation politique de la Grèce:

« Un petit Etat comme la Grèce, dit l'empereur au premier ministre, qui le raconta plus tard à ses amis, ne peut rester isolé lorsque les plus grandes puissances sont obligées de s'unir par des liens d'alliance. La Grèce devrait fatalement se rallier à l'un des deux groupement européens. Quant au choix, il est tout indiqué. L'intérêt de la Grèce la porte vers la Triple Alliance. »

Durant chacun de ses séjours à Corfou, le kaiser, qui ne pouvait pas compter sur la sympathie du roi Georges Ier à l'égard de l'Allemagne, s'attacha à trouver des appuis dans l'entourage immédiat du souverain. Quant aux bonnes dispositions de M. Théotokis qui, en 1908, reprenait pour la troisième fois le pouvoir, il avait pu les apprécier.

Lorsque le ministre, invité à l'Achilleion par l'empereur, rentra à Athènes, il rapportait le grand cordon de l'Aigle rouge et un projet de coopération entre la Grèce et l'Allemagne. « Le jour où M. Théotokis se présenta pour prendre congé, a écrit à ce sujet le Messager d Athènes, Guillaume II lui dit en souriant: « H y a un amiral hellène qui » travaillera volontiers pour la Grèce. » L'empereur, ce jour-là, avait tiré de son inépuisable garde-robe l'uniforme d'amiral grec.

C'est certainement au travail de pénétration allemande en Grèce, conçu et perpétré, en partie, à l'Achilleion, que l'on doit la neutralité grecque et les sympathies germanophiles des cercles politiques d'Athènes.

Je viens de parcourir les jardins magnifiques qui descendent jusqu'à la mer. J'ai vu l'horrible statue de bronze élevée à Achille par « le plus grand des Germains, Guillaume II », la seule chose laide sur cette terrasse qui est un Eden. J'ai passé près des réservoirs contenant 2.500 litres de benzine, officiellement destinée aux automobiles du kaiser. Non sans étonnement j'ai remarqué l'absence des pneus et magnétos, que l'empereur emportait précieusement avec lui à Berlin. Et s'il avait laissé la benzine, n'était-ce pas comme en-cas pour les sous-marins allemands, autrichiens, ou pseudo-turcs, qui viendraient accoster au petit port tranquille et s'y ravitailler sans craindre les importuns?

« Vous verrez, m'avait dit le général de Mondésir, avec quel soin nous avons respecté les appartements privés de l'empereur d'Allemagne. » Aujourd'hui, en passant lA journée à l'Achilleion, j'ai constaté combien les ordres du général avaient été écoutés.

Les scellés ont été mis sur les portes des appartements de l'empereur et de l'impératrice. Impossible d'y entrer. Une bande de toile, sur laquelle le cachet de l'intendant avec ces mots: « Kœniglicher Schloss-Kastellan, Achilleion, Corfu » voisine avec un autre cachet portant la République assise, est appliquée sur les deux battants. Les chasseurs avaient observé si scrupuleusement la consigne que, lorsque le général de Mondésir vint à l'Achilleion et demanda où logeait le commandant de garde, le lieutenant répondit: « Dans une chambre de la loge du concierge. » Le général lui ordonna d'habiter la villa elle-même où il a maintenant une chambre fort confortable. Toutes les autres ont été aménagées en salles d'hôpital. Aux cent et quelques lits, s'y trouvant déjà, les infirmiers ajouteront les 400 lits en fer qu'ils débarquent actuellement. Ils permettront ainsi de soigner plus de 500 malades ou blessés, français et officiers serbes.

Tout à l'heure, un groupe d'alpins remontait en chantant le chemin en zigzag qui va de la mer à la dépendance où ils sont cantonnés. Tout était calme; on avait peine à se figurer que la villa de l'empereur d'Allemagne est habitée par des soldats qui se battirent contre les incendiaires de Louvain, d'Ypres ou d'Arras. Ils sont trop nobles pour se venger sur les choses. Et celui qui fit raser la villa du président Poin-caré peut être tranquille: il retrouvera intacts les murs de l'Achilleion, il pourra compter dans ses caves les bouteilles qu'il y a laissées, il rentrera en possession de tous ses meubles, ses pendules ne disparaîtront pas, son argenterie est en sûreté; l'impératrice retrouvera complète sa lingerie et sa garde-robe inviolée.

Les chasseurs alpins sont des paysans, des employés, des commerçants, des ouvriers, des enfants du peuple de France. Leurs procédés diffèrent des mœurs des grands seigneurs teutons. Chacun a sa manière et sa méthode: les uns ont leur Kultur; les autres ont la civilisation.

Robert Vaucher

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