- de la revue 'L'Illustration' no. 3874 de 2 juin 1917
- 'La Victoire Italienne du Carso'
- Lettres et Photographies de Notre Envoi Spécial
- Robert Vaucher
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Tout le Long du Front Italien
Les lettres de notre envoyé spécial donnent la physionomie de la lutte sur le front italien, dont les phases successives sont résumées, d'autre part, par M. le commandant de Civrieux, sous la rubrique hebdomadaire: La Guerre. Du secteur du Cucco, du Vodice et du Santo, Robert Vaucher s'est transporté le 23 mai devant le Carso:
Tcherni Hrib, 23 mai
Aujourd'hui, à l'heure fixée par l'état-major italien, l'offensive reprend sur le plateau carsique. Les brigades de renfort ont traversé cette nuit la plaine du Bas Isonzo et ont gagné leurs positions de combat sans recevoir un obus. Tout a été préparé avec une minutie extrême et dans le plus grand secret. En parcourant le Carso, on a l'impression d'une machine perfectionnée, où chaque rouage est à sa place et fonctionne avec une régularité parfaite.
Maintenant, les routes sont désertes: l'ennemi peut les battre. Toute l'action est à l'avant, où des centaines de canons italiens continuent depuis bientôt dix heures leur tempête de feu.
Il faut descendre dans les boyaux pour ne pas se trouver, à chaque instant, devant une bouche à feu qui va vomir sa mitraille. C'est dans le secteur méridional du Carso, là où les lignes autrichiennes font un saillant dans les positions italiennes, que le gros effort va être donné.
De Castagnevizza, en effet, le front revient brusquement à l'Ouest jusqu'au fouillis de fortifications de Hudi Log (ou Boscomalo); il passe ensuite au Sud de Nad Bregom, gagne le sommet de la cote 208 Sud, traverse la fameuse cote 144, serpente devant les cotes 57 et 77 et traverse les marais du Lisert devant la cote 21 pour gagner la mer.
De mon observatoire au-dessus du lac de Doberdo, je peux suivre l'effet du bombardement. Il est 3 heures. Le feu devient plus intense; des milliers et des milliers de projectiles éclatent dans les rochers, soulèvent des gerbes de pierres dont les éclats décuplent l'effet des obus. On voit les tranchées qui s'effondrent, se nivèlent. C'est un enfer. Le soleil est très chaud. La «bora », le terrible vent de ce désert de pierres, soulève un sable très fin qui vous emplit les yeux et vous brûle la gorge. Je comprends pourquoi la question du ravitaillement en eau est primordiale sur le Carso.
Les pièces près desquelles je suis sont brûlantes: « Un quart d'heure d'arrêt dans le tir », crie le capitaine.
Un jeune lieutenant me demande: « Voulez-vous un peu de musique française? Nous avons le répertoire de Mayol, de Fragson. »
Je le regarde, ahuri. Ses camarades me donnent des détails. Cet hiver, les journées étaient longues au Carso; un Napolitain, ne pouvant vivre sans chansons, parcourut toutes les ruines des villages reconquis à la recherche d'un piano. Il finit par en découvrir un et maintenant, au Tcherni Hrib, à portée de fusil de l'ennemi, on entend les dernières créations de Naples ou de Paris.
Dans'une maisonnette de planches, le concert est à la merci du premier obus. Plus loin, les" abris des officiers autrichiens conquis l'an dernier sont des merveilles d'habitations carsiques, construites en plein rcc, avec de solides boiseries à l'intérieur. La « boîte à Mayol » est au contraire protégée simplement par le génie des chansons. A l'intérieur, des meubles de tous styles: une armoire à glace d'un goût très boche, une table Empire, un canapé de velours qui fut vert et qui est maintenant multicolore etjdes fauteuils faits avec des caisses d'obus ou des emballages de torpilles,..
Deux batteries continuent leur tir accéléré. Les tonnerres des pièces vous serrent la tête comme dans un étau, et, au piano, le chef de batterie nous chante: la Musique américaine. Puis: Sous les ponts de Paris, la Valse des Baisers succèdent aux airs napolitains célébrant le soleil, la mer bleue, les yeux noirs des jolies filles de Sorrente.
Dehors, la rafale continue, augmente, semble-t-il, d'intensité. Il faut taper à tour de bras sur le piano pour que les chansons d'amour ne soient pas étouffées par le canon.
Deux ans de guerre n'ont pas entamé la gaieté latine. Le quart d'heure de répit passe trop vite. Il faut interrompre Tipperary à la seconde strophe et reprendre le feu.
Les Autrichiens répondent mollement. C'est bon signe. Ils ne croient pas à une attaque. Pendant une demi-heure encore l'artillerie de nos alliés bat les premières lignes ennemies, puis allonge de nouveau son tir. Cette fois c'est le moment critique.
Il est 4 heures; à 4 h. 5, de Castagnevizza à la mer, l'infanterie attaquera.
Sur les crêtes dont les Italiens occupent les pentes Nord, on voit les ondes d'assaut passer le sommet, descendre dans les positions autrichiennes et remonter les collines suivantes. Le combat devient terrible. Les Autrichiens surpris résistent dans les cavernes. Le tapage étourdissant des mitrailleuses évoque celui d'un régiment de motocyclistes en marche.
L'artillerie ennemie ouvre un feu de barrage effrayant; les 305 éclatent sur les premières lignes italiennes aussi nombreux que de vulgaires obus de batteries de campagne. Mais il est trop tard. Les magnifiques troupes de la 3e armée continuent à avancer. Le front est enfoncé sur 8 kilomètres. Les trois lignes de tranchées, séparées par des réseaux épais de fil de fer barbelé et de chevaux de frise cimentés dans les rochers sont emportées les unes après les autres. Malgré les feux croisés des mitrailleuses, on avance.
Au-dessus de nos têtes, c'est un va-et-vient incessant d'escadrilles d'avions allant jeter leurs bombes ou revenant en chercher. Le ciel est gris, il se confond avec la brume; aussi les avions doivent-ils voler bas pour distinguer leurs objectifs de tir- Cette armée de l'air encourage les fantassins. Ils savent qu'ils ont une artillerie supérieure derrière eux, ils ne doutent pas un instant de la victoire et avancent dans les rochers avec une ardeur merveilleuse. Lucatic entouré d'une ceinture de mitrailleuses dut être cerné et pris par derrière, vu l'impossibilité de conquérir de front le village.
Hudi Log paraît dépassé.
De la cote 208 on peut suivre la progression de l'infanterie s'avançant sur Jamiano.
Les prisonniers affluent. Il en sort de toutes les cavernes, il en arrive de tous les vallonnements, il en descend de tous les mamelons. Ils sont épouvantés par la vigueur de l'attaque, et courent les bras levés. Le Vallone fait fonction de canal collecteur» et recueille ces milliers d'hommes poursuivis par le feu de leurs canons.
Plus au Sud, les cotes 77 et 58, qui avaient tant de fois résisté aux attaques de nos alliés, sont, elles aussi, conquises de haute lutte. L'étau se resserre autour de l'Hermada.
Soudain, je remarque parmi les artilleurs italiens et anglais un mouvement insolite- Tous les servants dévalent en bas de la pente, et se précipitent vers la route. Qu'arrive-t-il? A voir la joie qui se lit sur les figures des Tommies et à entendre les exclamations enthousiastes des servants italiens, la nouvelle doit être bonne.
C'est tout simplement le commencement du défilé de prisonniers allant aux camps de concentration des différentes divisions, un troupeau d'hommes sales, fatigués, sans aucune tenue militaire, ne demandant qu'une chose: « A boire. » Ces prisonniers passent entre deux haies d'artilleurs qui, avec une bonté touchante, distribuent toutes leurs cigarettes à ces ennemis d'il y a une heure. Ce sont des régiments slaves, Slovènes et bosniaques. Ils arrivent de Lucatic. En voici d'autres qui couchaient hier encore à Selo. Ils n'ont qu'un désir: se montrer aimables. Ils saluent sans cesse; ils vous crient au passage le numéro de leurs régiments, l'endroit d'où ils viennent. Plus tard, ce sont les Hongrois qui défilent. Quelle différence! Ceux-ci ont une allure très militaire; les officiers marchent en tête, puis viennent les sous-officiers et ensuite les hommes dans un ordre parfait. Ils restent arrogants et dédaigneux.
Le soir tombe. Les batteries continuent leur musique infernale. Je redescends vers la plaine. Mon auto croise des files de chevaux qui vont prendre les batteries pour les transporter plus avant et des détachements de lanciers allant chercher les prisonniers pour les escorter jusqu'aux camps de concentration. Le soleil se couche dans une mer de nuages sanglants. Dans les villages de la zone de guerre, les paysans accrochent des drapeaux à leurs fenêtres. Il y aura deux ans, à minuit, que l'Italie est entrée en guerre aux côtés des Alliés. Cette soirée de victoire, à la veille d'un anniversaire, est profondément réconfortante. Après deux ans de combats l'armée italienne est plus forte que jamais, plus fermement décidée à obtenir une victoire définitive. Les 9.000 prisonniers qui traversent, ce soir, les villages de l'Isonzo sont la preuve de la supériorité des armées de Cadorna sur celles de Boroevic.
Pendant que, dans toute l'Italie, des manifestations enthousiastes célèbrent l'anniversaire de la déclaration de guerre, sur le Carso la bataille continue. Les projecteurs, les fusées lumineuses, les milliers d'éclairs rouges des canons forment un feu d'artifice fantastique. L'armée électrisée par la victoire va conquérir demain de nouveaux trophées.