- de la revue 'L'Illustration' no. 3846 de 18 novembre 1916
- 'Les Succès Italiens du Carso'
- par lettre de notre envoyé spécial
- Robert Vaucher
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l'Italie en Guerre
En même temps que nos soldats, par la reprise du fort de Vaux, complétaient le magnifique succès de Douaumont, nos alliés italiens remportaient de leur côté une belle victoire sur le Cano. S'il ne nous est pas possible de lui donner dans ce numéro toute la place qu'elle mériterait, du moins sommes-nous heureux de publier les très précises correspondances de notre envoyé spécial Robert Vaucher. Ce texte est accompagné de photographies communiquées par la Section photographique de larmée italienne, dont les clichés présentent toujours tant d'intérêt pittoresque et documentaire.
Une Avance Méthodique
6 novembre
Le général Cadorna vient d'adopter sur le Carso la méthode qui donne de si bons résultats sur les fronts de la Somme et de Verdun: une préparation d'artillerie très complète, bouleversant les ouvrages ennemis, puis mie vigoureuse attaque d'infanterie s'emparant des positions bombardées, faisant prisonniers les défenseurs encore ahuris par la violence du tir, et s'installant dans les tranchées ennemies de telle façon que les contre-attaques échouent régulièrement.
L'avance, par cette méthode, est lente mais régulière. Chaque bombardement permet un bond en avant, suivi d'une période de stagnation pendant laquelle on prépare le matériel nécessaire à une nouvelle action.
Après la grande attaque du Carso, en août dernier (dont lIllustration du 9 septembre 1916 a raconté les phases), la ligne italienne allait de San Grado di Merna à Pietra Rossa et s'appuyait, au centre, sur Oppacchiasella, fortement tenu. Mais, des hauteurs du Pecinka et du Veliki Hriback, il était facile aux Autrichiens de rendre intenable pour nos alliés le séjour dans le village en ruines d'Oppacchiasella.
En septembre, des combats partiels permirent de sonder le terrain. Le 8 octobre, l'artillerie italienne ouvrit le feu entre la Vertoibizza et la mer. Toute une première ligne ennemie fut conquise de haute lutte et les Italiens firent une dizaine de mille prisonniers. Cependant, le gain de nos alliés, au point de vue du terrain occupé, ne fut pas très important. On s'était accroché aux pentes rocheuses, couvertes de broussailles et d'arbustes rabougris, du Pecinka et du Veliki Hriback, mais les régiments de hon-veds hongrois tenaient encore solidement les crêtes des mamelons. Il fallait à tout prix les en déloger: l'offensive actuelle vient d'obtenir ce résultat.
Une vingtaine de jours suffirent à l'état-major italien pour préparer l'action qui se développe si heureusement ces jours-ci. Sur toutes les routes de la plaine de l'Isonzo, ce fut, jour et nuit, une longue procession de camions automobiles amenant des munitions, coupée de temps à autre par la ligne grise des régiments gagnant les positions qui leur étaient assignées. Afin d'activer la préparation, de nombreux navires vinrent jeter l'ancre à l'embouchure de l'Isonzo et y débarquèrent leur matériel de guerre, qui était ensuite transporté par chalands jusqu'aux points désignés.
L'activité incessante des aviateurs italiens et français, bombardant les gares autrichiennes les plus voisines du front, surveillant les moindres mouvements de l'ennemi, permit à l'état-major d'être parfaitement renseigné et d'opérer à coup sûr. Jamais, depuis le commencement de la guerre italo-autrichienne, l'aviation ne rendit de tels services. Des escadrilles de chasse « Nieuport » empêchèrent les avions ennemis de survoler les positions italiennes et de se rendre compte du travail accompli.
Les 26, 27 et 28 octobre, les Impériaux, soupçonnant qu'une attaque était imminente, ouvrirent un feu très violent du Veliki Hriback à la mer, mais l'artillerie de nos alliés répondit aussitôt, lie 29 octobre, le mauvais temps suspendit toute action. L'ennemi, qui avait compris par l'avalanche de projectiles déversés sur ses lignes que l'offensive était proche, demanda du secours et le communiqué de Cadorna du .'50 octobre signala un insolite mouvement de trains BUT ses voies ferrées.
Le 31 octobre, le ciel redevint serein. Les aviateurs reprirent l'air, surveillèrent les tirs, bombardèrent les gares et, pendant vingt-quatre heures, la parole fut au canon. Les pièces de gros calibre mêlaient leurs voix sourdes et profondes aux détonations sèches et brèves des 75. Les bombardes envoyaient dans les tranchées de première ligne des rafales de feu, spécialement sur les pentes du Veliki Hriback et du Pecinka. Dans le secteur de la Vertoibizza et du Vippacco, les grenades soulevaient des gerbes d'une terre rougeâtre, comme ensanglantée elle aussi. Souvent, les explosions étaient si nombreuses que les collines disparaissaient derrière des nuages de fumée blanche ou noire que la bora, le fameux vent glacial du Carso, dissipait peu à peu.
Les canons ennemis ne restaient pas inactifs: c'était, surtout sur les voies d'accès des positions italiennes, une pluie d'obus. Gorizia eut une large part à la distribution. Mais à mesure que le feu des batteries de nos alliés, renseignés par les aéroplanes, devenait plus précis, celui de l'adversaire se ralentissait, paraissait incertain.
Quelques-uns de ses avions tentèrent un vol de reconnaissance, mais les « Nieu- port » les empêchèrent d'accomplir leur mission et les mitrailleuses de nos aviateurs en abattirent deux, tandis qu'une batterie anti-aérienne en descendait un troisième.
Le matin du 1er novembre, de larges brèches étaient ouvertes dans les lignes ennemies et, à 11 heures, l'infanterie se lançait à l'assaut sur tout le front, de Gorizia à la mer. Au Sud et à l'Est de cette ville, d'importantes positions étaient conquises sur les pentes du San Marco, dans la vallée des Roses devant Tivoli, et sur les hauteurs à l'Est de Sober. Le long du Vippacco et de la Vertcibizza, le terrain détrempé par la pluie empêcha d'atteindre tous les résultats désirés, les soldats enfonçant souvent jusqu'aux genoux dans les prés marécageux.
C'est dans la partie septentrionale du Carso que l'offensive a obtenu les plus beaux succès: le Pecinka et le Veliki Hriback conquis le premier jour dans des assauts superbes de furia latine, le Fajti Hrib tombait à son tour le lendemain, et les nouvelles de ce soir annoncent la prise du Volkovnjak, de la cote 291, ainsi que l'arrivée des avant-gardes jusqu'à 200 mètres des premières maisons de Castagnevizza. Ce petit village, perdu dans les broussailles et les premières forêts du Carso, est important comme centre de communications.
Nos alliés ont fait pendant ces trois jours d'offensive 9.000 prisonniers environ et pris un important butin, dont dix canons de 105, deux de montagne, plusieurs centaines de mitrailleuses et une quantité énorme de munitions et d'armes de tous genres.
On comprend que la lutte ait été acharnée, le général Boroevic ayant opposé près de 100 bataillons aux vaillantes troupes du duc d'Aoste. Mais la préparation de l'offensive avait été si parfaite que les services de ravitaillement fonctionnèrent à merveille. Même au plus fort de l'action, les soldats reçurent vivres, eau et munitions en abondance.
Il n'en était pas de même chez les Autrichiens. Les chemins d'accès bombardés, les canalisations d'eau potable coupées, les troupes souffrirent de la faim et de la soif. Les prisonniers, encore tout ahuris par la violence du bombardement, ne demandaient qu'une chose: de l'eau. Ils n'avaient plus rien des soldats fiers et dédaigneux que l'on capturait l'an dernier.
Le jour des Morts, la bataille avait atteint son apogée; néanmoins, les tombes des héros furent fleuries. A Straussina, à Gradisca, à Sagrado, dans les cimetières peuplés de milliers de petites croix de bois blanc, où les obus arrivent encore fréquemment, des gerbes de chrysanthèmes avaient été déposées par les carabiniers. Le grondement incessant du canon accompagnait en sourdine les prières chantées pour le repos des morts.
Un service solennel eut lieu dans la vieille cathédrale d'Aquileia. Le duc d'Aoste, qui suivait l'action en première ligne avec les généraux Cadorna et Porro, s'en vint rapidement, dans une petite auto grisâtre, saluer les vaillants de son armée de l'Isonzo toml es rour la rédemption des terres italiennes.
La Route de Trieste
6 novembre
Gabriele d'Annunzio vient d'être nommé capitaine par le général Cadorna pour sa belle attitude pendant la prise de Veliki Hriback, où il électrisa les soldats par la parole et par le geste. Arrivé au sommet de cette colline, il cherchait, avec ses hommes, une hampe pour déployer le drapeau tricolore qu'il avait apporté avec lui, quand le commandant d'une compagnie partant à l'attaque du Fajti Hrib lui cria « Donnez-le-moi, je le porterai plus en avant! D'Annunzio lui jeta le drapeau L'officier s'en drapa comme d'un manteau et, le revolver au poing, s'élança à la tête de ses hommes en criant: « Avanti Savoia! » Les soldats répétèrent le cri fatidique et, bientôt, de cote en cote, on vit apparaître le tricolore, guidant ces héros jusqu'à ce qu'ils eussent atteint le sommet.
... Le mauvais temps est revenu. Depuis quarante-huit heures, il pleut à torrents; un vent froid fait grelotter les soldats, trempés jusqu'aux os, qui travaillent, dans la boue rougeâtre du Carso, à remettre en état les travaux de défense et à se fortifier pour pouvoir résister aux nombreuses contre-attaques ennemies. Celles-ci, depuis trois jours, sont devenues très violentes. Le général Boroevic a reçu des renforts.
Les troupes du général Cadorna ont bien soutenu le choc, mais il leur a été impossible d'entamer immédiatement le centre de la seconde ligne défensive passant par Ran-ziano et Vinisce, se dirigeant au Sud-Ouest vers Castagnevizza, puis Brestovizza, et remontant à l'Hermada avant de gagner la mer. Il faut, pour tenter d'enfoncer cette formidable Reservestellung, une nouvelle action d'artillerie, dont la préparation exigera un certain temps. Les lignes maintenant occupées, de la cote 208 Sud à Casta gnevizza, sont d'ailleurs d'une importance capitale pour la suite des opérations. Le Carso méridional, à la lisière duquel passent le chemin de fer et la route de Trieste à Monfaleone et à Gorizia, a oomme principal massif défensif l'Hermada, oolline de 323 mètres, située au Nord-Est de Duino et qui domine toute la région. Au delà de cette hauteur couverte de forêts, les fortifications autrichiennes sont beaucoup moins élevées et, l'Hermada conquise, la route de Trieste est ouverte.
Aussi l'état-major ennemi a-t-il transformé ce massif en une forteresse munie de canons très puissants, dont plusieurs sont montés sur rails et peuvent être rentrés à l'intérieur de grottes naturelles, très nombreuses sur ses pentes.
Depuis la prise de Monfaleone au début de la guerre, nos alliés n'ont presque pas gagné de terrain à l'extrême droite de leurs lignes. Le château pittoresque de Duino dresse sa tour non loin des tranchées italiennes et semble en narguer les soldats, qui sont embourbés dans les marais du Lisert. Plusieurs fois déjà, l'attaque des troupes du duc d'Aoste s'est déclanchée dans ce secteur avec une violence extraordinaire, mais les progrès ont toujours été lents, presque imperceptibles. Les canons de l'Hermada faisaient de tels ravages dans les rangs de l'envahisseur que l'avance était très difficile. Les régiments hongrois défendant Duino et les cotes 208 et 144, qui commandent la route traversant le Carso par le Vallone, étaient toujours choisis parmi les meilleurs de l'empire dualiste. Néanmoins, après des combats acharnés, où Autrichiens et Italiens furent tour à tour victorieux, les deux collines pierreuses et dénudées dominant le petit lac de Doberdo sont restées aux mains de nos alliés.
Si, pendant la dernière offensive, l'aile manuvrante a eu les honneurs de la bataille, l'aile droite, qui a retenu la plus grosse partie des effectifs du général Boroe- vic, a bien sa part du succès.
Après le bombardement du 31 octobre, qui ne put atteindre, au Sud du Carso, la violence qu'il eut dans le Nord, l'infanterie tenta également de gagner du terrain. Il lui fut aisé de s'apercevoir que l'ennemi avait concentré sur ce point le gros de ses forces. Sous des rafales de feu, les soldats italiens attaquèrent néanmoins avec ardeur. Les avant-gardes arrivèrent jusqu'à Lukatic et l'assaut fut donné à la cote 238. Mais bientôt, l'ennemi se ressaisit. De Jamiano et de Selo, les régiments impériaux, protégés par un feu de barrage intehse, contre-attaquèrent violemment. Les canons de l'Hermada sauvèrent encore une fois la situation et, tandis que l'avance italienne se poursuivait au Nord, la droite était condamnée à l'immobilité. La cote 208 fut arrosée de projectiles et les batteries italiennes, occupées à soutenir l'infanterie contre-attaquée au Pecinka et à préparer la continuation de l'offensive de ce secteur, ne purent pas donner à droite l'aide suffisante pour tenter une nouvelle action.
On ne peut songer à conquérir l'Hermada de front, car les marais du Lisert empêchent tout déploiement de troupes dans les terrains boueux séparant la voie ferrée de la mer. Mais maintenant l'Hermada est débordée par le Nord. Les canons italiens vont être installés sur toutes les hauteurs conquises et la défense frontale de Duino à l'Hermada deviendra inefficace en présence d'une attaque de flanc.
On peut s'attendre à de nouveaux combats qui modifieront bientôt cette ligne de front si tourmentée et permettront à nos alliés de faire un autre pas vers Trieste.
Robert Vaucher