de la revue 'L'Illustration' no. 3836 de 9 septembre 1916
'La Grande Attaque du Carso'
par lettre de notre envoyé spécial
Robert Vaucher

l'Italie en Guerre

 

Oppacchiasella, 21 août

Une vieille légende du Frioul raconte que Dieu, ayant créé le monde, s'apprêtait à jeter à la mer toutes les pierres qui lui étaient restées après avoir terminé son œuvre. Il les avait recueillies dans un grand sac et passait au bord de l'Isonzo quand le diable décida de lui jouer un bon tour. S'approchant par derrière, il creva le sac. Les pierres tombèrent à terre et formèrent le plateau désolé du Carso.

La légende doit être vraie. Plus l'on parcourt le Carso, plus ce désert de pierres avec de rares villages très pauvres apparaît comme une création diabolique. L'an dernier, de Gradisca, je vous avais déjà écrit à quelles difficultés se heurtaient nos alliés qui devaient prendre tranchées après tranchées, de bas en haut, sous le feu d'une artillerie très puissante et malgré des fortifications qui semblaient inexpugnables. Les lignes italiennes formaient un immense demi-cercle allant de Monfalcone à Boschini. A l'extrême droite, l'ennemi était, au Nord et à l'Est de Monfalcone, en possession d'une série de cotes dont les plus importantes, le Debeli et le Cosich, dominaient complètement les ouvrages italiens. A l'extrême gauche, sur les flancs du Mont Saint-Michel, la situation était identique. Au centre, ce n'était plus qu'un enchevêtrement de tranchées et de travaux d'approche grimpant de la plaine de l'Isonzo sur les pentes rapides de Selz, Monte Sei Busi et Bosco Capuccio.

Les offensives de juillet, d'octobre et de novembre dernier avaient permis de rectifier heureusement le front, mais nos alliés n'avaient pu gravir qu'une marche de ce calvaire, les conduisant au plateau de Doberdo. Maigre les obstacles, les troupes italiennes ne se découragèrent pas. Depuis la fin de mai, les combats se succédèrent â Monfalcone. Le 28 juin, la cote 85 était attaquée. Les 3 et 4 juillet, les progrès continuaient; le 4 août, l'attaque générale était donnée sur l'extrême droite avec une telle vigueur que les Italiens s'emparèrent de la cote 85.

Les troupes étaient com -mandées par un vieux général, malade d'un cancer, et qui suivait d'une chaise longue le développement des opérations. Il avait toujours refusé à ses médecins de quitter ses troupes pour se soigner à l'arrière. La maladie empirait; elle allait l'emporter quand l'attaque fut décidée. Les troupes, avec un élan superbe, montèrent à l'assaut, renversèrent les ouvrages de défense et, à la baïonnette, conquirent les positions. Alors, gravement, le général, les larmes aux yeux, dit à son entourage: « Vous pouvez m'emmener mourir à l'hôpital, la bataille est gagnée. » Il vient d'être nommé général de corps d'armée.

L'ennemi, trompé par cette activité des troupes de Cadorna à l'Est de Monfalcone, y envoya d'importantes réserves. Pendant deux jours les Italiens durent abandonner quelques tranchées avancées. Or, ce n'était là qu'une action démonstrative. La principale attaque était prévue sur la partie du Carso la mieux défendue par la nature: San Michèle et Monte Sei Busi.

 

 

Le système de fortifications que nos alliés devaient aborder se composait de trois lignes:

La première, qui était certainement la plus solide, suivait les crêtes du San Michèle, descendait devant San Martino del Carso, courait entre les bosquets incendiés et les rochers dominant Sagrado, Fogliano et Polazzo, longeait les hauteurs de Sei Busi, surplombait la plaine de l'Isonzo aux cavernes de Selz, tournait la Rocca et venait tomber dans la mer à l'Est de Monfalcone.

La deuxième ligne suivait la première un peu en arrière jusqu'à San Martino del Carso, passait derrière Doberdo, remontait la colline du Crni Hrib et venait renforcer la première ligne du Debeli.

La troisième ligne descendait de la vallée du Vipacco, à la hauteur de Rupa, et gagnait les hauteurs à l'Est d'Oppacchiasella, passait par Nova vas et les cotes 208 et 144, gagnait la cote 77, traversait le Lissert, et arrivait à la mer à la cote 21.

Soudain, le 6 août, un bombardement terrible commença du côté italien. Tandis que Podgora et Monte Sabotino chancelaient, l'attaque de San Michèle à Monte Sei Busi et Selz commençait, elle aussi, avec une vigueur inusitée. Ce fut un ouragan de feu qui s'abattit sur les tranchées de pierre. Sur ce Carso, où tant de combats avaient déjà eu lieu, où tant de milliers d'hommes avaient déjà trouvé leurs tombeaux, se déroulait une phase nouvelle de la guerre: l'entrée en scène d'une puissante artillerie italienne. Le chemin ouvert, les régiments montèrent à l'assaut avec une ardeur indescriptible. Depuis de longs mois ils avaient souffert, dans les tranchées du Carso, toutes les privations possibles. Ils avaient dû accepter cette lutte sournoise de terrassiers. Aujourd'hui ils prenaient leur revanche.

Le Mont Saint-Michel, qui domine toute cette région Ouest du Carso, la plus aride, est composé de quatre sommets se suivant d'Ouest à Est avec des hauteurs variant de 247 à 275 mètres. Le combat y dura deux jours. La 20e division de « honveds », qui défendait les positions, multipliait les contre-attaques, lançait des nuages de gaz asphyxiants contre les colonnes assaillantes. Des deux parts les pertes furent terribles, mais nos alliés continuèrent leur avance; un à un les sommets furent conquis, les tranchées retournées pour pouvoir soutenir la ruée d'un ennemi qui sentait que, Saint-Michel perdu, c'était le plateau de Doberdo envahi, la première ligne enfoncée et la deuxième fortement entamée. Les innombrables mitrailleuses cachées dans les cavernes crachaient du feu sans discontinuer, les bombes à main volaient de tous côtés. Il fallait passer sur des monceaux de cadavres pour continuer à avancer.

La dernière cime tombée, l'infanterie, les grenadiers et les bersagliers s'élancèrent sur le haut plateau. Les Autrichiens eurent des pertes énormes. Un régiment de Budapest qui comptait 2.500 hommes n'existe plus.

Le 9 août, les Italiens s'emparaient de San Martino del Carso, petit village complètement ruiné par les obus et où, derrière les pans de murs troués par les bombardes, les troglodytes du Carso, que les Italiens venaient de faire sortir de leurs grottes, tentaient une dernière défense. Puis l'action continua avec vigueur; les armées de Ca-dorna balayèrent tout le plateau de Doberdo. Une à une les positions furent nettoyées. Doberdo, la côte pelée de Cosich, Marcottini et, au Nord de Saint- Michel, le village de Boschini furent conquis de haute lutte. Toute la partie Ouest du Carso était aux mains des Italiens; les troupes autrichiennes se retiraient à l'Est du Vallone.

On ne leur laissa pas le temps da s'y fortifier; l'élan des bersagliers et des fantassins était si impétueux que bientôt Oppacchiasella était à eux. Et, sur les pentes boisées du Nad Logem, l'action s'engageait, violente.

Au Sud du Carso, la marche en avant fut plus difficile. La cote 85 définitivement prise, le combat commença pour la possession de la cote 121. L'ennemi avait transformé cette colline pierreuse en un véritable fort. Derrière les tranchées, les troupes avaient comme abris des cavernes très profondes pouvant contenir plusieurs bataillons. Certains de ne jamais devoir reculer, les Autrichiens les avaient aménagés avec luxe: les parois étaient boisées, l'électricité était installée partout, des tubes de ventilation permettaient de changer l'air, des canalisations amenaient l'eau potable. Le long du Vallone, chaque régiment avait sa caverne numérotée. Les chambres d'officiers étaient somptueuses: Ut, chaises, canapés, tables, tapis, rien n'y manquait. Les journaux qu'on y retrouve datent du 3 août et rapportent les déclarations de Tisza assurant que l'état-major autrichien avait pris toutes les mesures nécessaires pour empêcher les Italiens d'arriver jamais à Gorizia.

J'ai parcouru plusieurs jours de suite les positions conquises et j'ai pu assister aux combats au Nord-Est d'Oppacchiasella. Entre les tranchées, les cadavres sont nombreux. Les uns datent d'un an, et ne sont plus que des ossements dssséchés, blanchis par la pluie et le soleil, dans la zone de mort où personne n'osait s'aventurer pour leur donner une sépulture. Les autres sont plus récents, et l'on croirait voir des momies. Les visages sont parcheminés, les habits en lambeaux. D'autres enfin sont des morts d'hier sur lesquels s'abattent des tourbillons de mouches noires. Ils attendent d'être enterrés par des équipes de territoriaux et dégagent une odeur infecte.

 

 

On est frappé de la masse énorme de matériel abandonné. La violence de l'attaque n'a pas permis d'emmener à l'arrière les réserves amoncelées pendant des mois à Saint-Michel, Monte Sei Busi, Doberdo, Selz, sur le Cosich et sur le Debeli. Il y a de tout: des explosifs en quantité considérable, des fusils, des munitions, du matériel pour faire les retranchements, des outils de tous genres, même des machines à fabriquer les gaz asphyxiants.

Toutes les armes prises aux Autrichiens ne pourront pas être employées par nos alliés. Ils n'utiliseront, certes, ni les fameuses massues ferrées avec lesquelles les Hongrois assommaient les blessés, ni les balles explosives. Le comble de la barbarie fut atteint par les honveds. Hier, en cheminant dans les tranchées encore pleines de débris et de cadavres, j'ai assisté à une scène atroce. Des détachements de territoriaux étaient occupés à enterrer les corps, décomposés rapidement par la chaleur torride qu'il fait dans ce désert de pierres. Soudain, une détonation se fit entendre, une bombe venait de faire explosion. Les fossoyeurs tombèrent, affreusement déchiquetés.

Les Hongrois, connaissant le soin avec lequel les Italiens ensevelissent les cadavres, avaient attaché autour des corps de leurs camarades tués un fil de fer relié à une bombe. Quand les territoriaux vinrent accomplir leur triste besogne, ils touchèrent le fil de fer, la bombe explosa et les morts tuèrent les vivants.

On a même, dans les tranchées au Nord de Saint-Michel, trouvé un gibet tout neuf. Les Autrichiens espéraient le dresser sur la place d'un des villages de la plaine de l'Isonzo. A Rubbia, des bersagliers furent pendus aux arbres et mutilés.

... Aujourd'hui nous sommes dans une période de calme. Nos alliés renforcent les positions qu'ils occupent sur les hauteurs à l'Ouest du Pecinka. L'artillerie italienne bombarde sans cesse les voies de communication de l'ennemi. Celui-ci éprouve de grosses difficultés à se ravitailler et spécialement à amener l'eau nécessaire à ses troupes. Les travaux de canalisation qu'il avait établis ont été détruits par l'artillerie de nos alliés.

Dernièrement, lors de la prise du Nad Logem, une fois que les 2.000 honveds qui le défendaient eurent brûlé leurs dernières cartouches, les soldats italiens virent tout à coup leurs adversaires sortir des tranchées et arriver au pas de course, désarmés et agitant des mouchoirs blancs. Ils firent facilement plus de 1.500 prisonniers qui ne demandèrent qu'une chose: de l'eau! C'étaient des hommes superbes mais exténués de fatigue et qui, depuis deux jours, n'avaient plus une goutte d'eau.

Actuellement, les batteries autrichiennes en position derrière la ligne de collines à l'Est d'Oppacchiasella s'acharnent à bombarder les rives du lac de Doberdo et les rares sources se trouvant sur le Carso. Nos alliés ont heureusement un service merveilleusement bien organisé. Autos-citernes, tonneaux et réservoirs montés sur chariots traînés par des mulets, tout est prévu pour que les hommes ne souffrent pas de la soif. « Mes troupes, me disait ce matin un général, ont à leur disposition 70.000 litres d'eau par jour. » C'est là un grand problème résolu.

Les prisonniers affirment que le second système de fortification qui a comme voie de distribution la route Nabresina-Comen, est très bien organisé. Des Russes évadés, faits prisonniers par les Autrichiens en Galicie et qui sont obligés de travailler à creuser des tranchées sur le Carso sous peine d'être fusillés, racontent que 60.000 d'entre eux sont occupés à renforcer les travaux de défense autrichiens. Nos alliés ont donc devant eux de grosses difficultés à surmonter.

S. A. R. le duc d'Aoste commande l'armée de l'Isonzo. Ce prince, doué des plus belles qualités, d'une énergie rare, insouciant du danger, plein de bonté pour ses soldats, est adoré d'eux. Il ne les quitte pas, vit avec eux, suivant en cela l'exemple qui vient de haut. Victor-Emmanuel III et Emmanuel-Philibert de Savoie sont les dignes chefs d'une armée qui vient de remporter son premier grand succès, et qui se prépare à récolter d'autres lauriers.

Robert Vaucher

Back to Introduction

Back to Index