de la revue 'L'Illustration' no. 3788 de 9 octobre 1915
'Dans les Alpes Carniques et le Haut-Isonzo'
Lettres et Photographies de Notre Envoi Spécial
Robert Vaucher

Tout le Long du Front Italien

 

Timau, 16 septembre

Il suffit de jeter un coup d'œil sur la carte des frontières politiques et des limites naturelles Nord-Orientales de l'Italie, pour comprendre le caractère de la lutte dans les Alpes Carniques. Il ne s'agit, sur la plus grande partie de ce front, que d'empêcher une offensive ennemie et d'occuper la ligne des sommets formant la véritable frontière naturelle.

L'offensive italienne se fait dans le Trentin et sur l'Isorzo. En Carnie, tous les efforts des vaillantes troupes, au milieu desquelles nous venons de passer une semaine, ont pour but d'empêcher une incursion autrichienne par Monte Croce ou par un des nombreux cols alpestres débouchant dans les petites vallées latérales formées par les affluents du Dogano.

Tandis que la Carnie orientale semble être le domaine de la grosse artillerie, en Carnie occidentale ce sont surtout les fusils et les baïonnettes qui jouèrent, et jouent encore, le grand rôle.

La route et la voie ferrée qui remontent la vallée du Fella passent la frontière à Pontebba et, par Malborghetto et Tarvis, sont les meilleures voies de pénétration d'Italie en Autriche, ou vice versa, furent dès le début de la guerre âprement disputées. Les Autrichiens, sachant les Italiens prêts à défendre chèrement ce passage, et se fiant aux fortifications de Malborghetto, en particulier à l'action du fort Hensel, pour empêcher toute offensive ennemie, essayèrent de forcer par surprise la frontière italienne au col de Monte Croce.

La ligne frontière semble passer au sommet des Alpes Carniques. En réalité, les Autrichiens possédaient toutes les cimes, dominaient tous les passages. Le poteau frontière se trouvait au-dessous du sommet à quelque 100 ou 200 mètres plus bas, sur le versant italien.

Au début de la guerre, une action en masse serrée permit aux Autrichiens de descendre un instant jusque dans les vallées des affluents du Tagliamento, mais ils en furent bien vite repoussés. Du 24 mai au 15 juin, les alpins, les bersaglierset les régiments d'infanterie, envoyés rapidement sur les lieux, réussirent à s'emparer des passages (Vall Inferno, Volaia, Valentina) et des sommets, les uns après les autres, rétablissant ainsi en beaucoup d'endroits la frontière légitime.

L'épisode capital de la guerre en Carnie occidentale fut la prise du col de Monte Croce et des hauteurs de Pal Piccolo, Freikofel, Pal Grande, dominant cet important passage.

 

à Pal Grande et au Freikofel

Nous sommes montés sur le Freikofel, par un sentier escaladant les rochers, et nous n'avons pu qu'admirer, une fois de plus, la vaillance des alpins. Au moment où ces braves allèrent à l'assaut, le sentier n'existait pas: il leur fallut grimper dans les roches, se hisser contre cette muraille presque à pic qui descend sur le versant italien du Pal Piccolo.

La bataille fut acharnée. Elle commença à l'aube du 6 juillet; le 7, vers midi, la cime était occupée, mais les renforts autrichiens obligèrent les alpins à se retirer le soir. Le 8, au matin, les Italiens attaquèrent de nouveau, s'emparèrent de la position et s'y maintinrent. Les 8, 9 et 10 juillet, l'ennemi contre-attaqua sans cesse, nuit et jour, mais cette fois-ci les alpins, en nombre, soutinrent victorieusement le choc. La cime ne fut plus qu'un vaste charnier. Les Autrichiens, qui attaquaient en masses compactes (le versant du Freikofel aboutissant à la vallée de l'Anger étant beaucoup moins abrupt), eurent de fortes pertes.

Le soir du 10, les Italiens furent obligés de descendre avec des cordes jusqu'aux pentes verdoyantes du Pal Piccolo les 135 prisonniers qu'ils avaient faits là-haut.

Aujourd'hui, les tranchées italiennes sont à 30 mètres des positions autrichiennes qu'elles dominent. Impossible de creuser le roc: on dut construire des murs de pierres sèches, très épais. A travers les meurtrières, je peux très bien voir les canons des fusils autrichiens dans les petits trous noirs ouverts dans la muraille qui les protège.

Entre eux et nous, il y a les cadavres des alpenjaeger que l'on n'a pu enterrer et qui, depuis des mois, gisent entre les rochers et les branchages, dégageant une odeur fétide. A Pal Grande aussi, il y a plus de 200 cadavres autrichiens entre les tranchées italiennes et la première ligne ennemie. Les alpins ont voulu, à deux reprises, sortir de leur redoute pour enterrer ces malheureux, mais les Autrichiens les en empêchèrent par leur tir.

A Pal Piccolo, pendant des mois, un spectacle macabre attira l'attention des soldats. Un alpenjaeger, touché par une balle italienne, roula de roche en roche et, au borel de l'abîme, fut retenu par sa capote à un rocher. Le corps pendait, bras et jambes ballants. Secoué par le vent, soufflant en rafales, gonflant son manteau, il semblait à chaque instant vouloir choir au fond du précipice. De nuit, sa silhouette était sinistre: aussi est-ce avec un véiitable soulagement que les alpins constatèrent dernièrement, après une nuit d'orage, que le cadavre avait été emporté par la tempête.

 

La Destruction du Fort Hensel, à Malborghetto

Dogna, 18 septembre

En Carnie orientale, la place d'honneur revient aux artilleurs et aux sapeurs. Ces derniers ont construit, le long des pentes abruptes de Val Dogna et Val Raccolana, des routes excellentes qui permirent à l'artillerie de pénétrer jusqu'au fond de ces vallées ombreuses d'où elle bombarda l'ennemi, surpris par une attaque à laquelle il ne s'attendait pas du tout.

L'objectif principal des pièces de gros calibre, que j'ai vues aujourd'hui, était la destruction du fameux fort Hensel, dominant Malborghetto. Actuellement, le but est atteint: ce fort puissant n'est plus qu'un amas de ruines fumantes.

Le fort Hensel était construit sur un éperon dominant la route et le chemin de fer allant de Malborghetto à Tarvis. C'était une œuvre colossale, composée de deux fortins superposés taillés dans le roc et reliés entre eux par des chemins couverts. Des murailles énormes se distinguaient entre les arbres, dissimulant ces constructions gigantesques.

Dès les premiers jours de la guerre, les observateurs italiens postés sur les cimes d'où l'on domine la vallée de Malborghetto remarquèrent, sur le fort, un travail de préparation intense, semblable à l'appareillage d'un navire qui va prendre la haute mer. Du côté italien, on ne restait pas inactif. Le 12 juin, les grosses pièces étaient en position et ouvraient le feu.

Les canons envoyaient des obus qui devaient monter à plus de 2.000 mètres, franchir cinq ou six montagnes, et qui, après une minute et dix secondes, arrivaient avec une précision admirable sur la partie du fort que l'on voulait toucher.

Le premier jour, un dépôt de munitions sauta dans la partie supérieure du fort. Ce fut, me racontait un des observateurs, un spectacle fantastique: l'incendie gagnait de proche en proche, de nouveaux dépôts sautèrent avec un bruit terrible.

Le 15, les communications entre les deux partks du fort étaient coupées: pourtant, le 16, le fort répondit. Entre les murs croulants, les pièces de 210 ouvrirent le fev. Elles tiraient au hasard, semblant vouloir simplement mourir au champ d'honneur après s'être défendues le plus longtemps possible. Puis, les unes après les autres, elles se turent et l'on n'entendit plus que les explosions des obus italiens éclatant autour des coupoles blindées. Le 23, une d'elles était enfoncée. Dès lors, pendant un mois, l'œuvre de destruction continua mathématiquement, réduisant en un monceau de décombres ces redoutes gigantesques.

Actuellement, le fort Hensel n'est plus qu'une ruine inoffensive, enfermant sous des amoncellements de matériaux les pièces d'artillerie de moyen calibre ejue les Autrichiens n'eurent pas le temps de sauver.

Craignant probablement de voir les Italiens essayer de forcer leurs lignes pour atteindre Tarvis, les Autrichiens viennent de placer dans toute la vallée de Malborghetto un grand nombre de batteries mobiles très difficiles à découvrir. Il y a de tout: des 77, des 105, des 110, des 115, des 210 et même un 305.

A chaque instant, tandis que nous avançons le long de Val Dogna, un obus ou un shrapnel éclate au hasard, sans but.

Les Autrichiens n'ont plus d'observatoire et ne peuvent, par conséquent, que faire des tirs approximatifs, arrosant une certaine région de grenades ou de shrapnels, dans l'espoir d'atteindre un campement, une batterie ou une colonne en marche.

On voit souvent, le long du chemin, les grands trous produits par l'explosion d'un obus de 305 que la pluie a transformés en un pacifique petit lac.

C'est grâce aux observatoires que l'on n'a pas davantage de victimes du côté italien. Dès qu'un coup d'une pièce de 305 est tiré, l'observatoire posté sur la montagne, le plus près des canons autrichiens, téléphone aux postes voisins et au commandement de la zone: « Un 305 part! » Les observatoires postés 5 ou 6 kilomètres plus loin entendant arriver, avec un bruit terrible, l'obus autrichien, téléphonent aux postes dans la vallée, aux batteries, aux campements: « Un 305 passe! » En bas, les téléphonistes recevant ce message se précipitent pour donner l'alarme: « Un 305 arrive! »

Tout le monde se réfugie dans les abris, et quand, quelques secondes après, semblable à un express aérien dont les différents gardes-voies ont annoncé le passage, l'obus traverse J'espace en grondant, la voie est libre!

Il tombe enfin, en faisant jaillir de tous côtés les pierres et les éclats d'acier, mais il blesse rarement quelqu'un. Si, par malchance, il explose sur une tranchée ou sur une maisonnette où sont réfugiés les soldats, c'est un massacre si complet qu'on ne retrouve même plus les restes des malheureux, qui sont pulvérisés.

... Aujourd'hui, les Autrichiens ne possèdent plus une seule cime sur la frontière de la Carnie orientale. Sur la Forcella del Cianalot, les alpins ont construit un petit campanile vénitien surmonté d'une cloche faite d'une douille de shrapnel autrichien. Le dimanche, l'aumônier du régiment dit la messe, et le shrapnel qui arriva dans la vallée avec un sifflement de mort tinte doucement au moment de l'élévation.

 

 

l'Isonzo

Caporetto, 20 septembre

Nous venons d'arriver à la partie du front où la lutte est la plus acharnée, où il ne s'agit plus seulement de troupes éparses sur les sommets et sur les flancs des montagnes, mais de centaines de milliers de soldats combattant, sans trêve, depuis quatre mois pour conquérir cette région de l'isonzo indispensable au succès final.

De sa source à son embouchure, ce fleuve traverse des contrées très différentes les unes des autres. C'est tout d'abord, jusqu'à Caporetto, la haute montagne, les rochers abrupts entre lesquels l'Isonzo a, parfois, de la peine à se frayer un passage. Puis la vallée s'élargit jusqu'à Tolmino, et le fleuve coule, rapide, entre des montagnes verdoyantes et moins élevées qui, de Santa Lucia à Podgora, sont actuellement âprement disputées. Il débouche ensuite dans une immense plaine, bordée à l'Est par le massif du Carso, et vient se jeter dans l'Adriatique, (pie les torpilleurs français et italiens sillonnent nuit et jour.

Le général Cadorna dans ses communiqués, a divisé l'Isonzo en trois parties: le Haut Isonzo, de la source du fleuve à Caporetto, le Moyen Isonzo, de Caporetto à San Mauro et San Da-niele et le Bas Isonzo de ces deux hauteurs à la mer.

Division très utile pour la bonne administration militaire, mais qui n'a pas, tactiquement parlant, une grande importance. Toutes les positions, toutes les hauteurs qui se trouvent dans cette région sont solidaires les unes des autres.

Gïorizia, Tolmino, Plezzo, les trois points importants pour lesquels on lutte vaillamment, sont les anneaux d'une seule chaîne. Il faut avancer avec la même rapidité sur tout le front, de façon à ne pas être pris de flanc et à n3 pas offrir à l'ennemi la possibilité d'ouvrir une brèche dans cette ligne allant des Alpes à la mer.

Il y a peu de régions, sur le théâtre de la guerre européenne, où les conditions météorologiques aient autant d'importance que sur l'Isonzo. Le fleuve a une largeur et un courant d'une rapidité très variables. A Plezzo, il a 300 à 400 mètres de large; à Tarnova, 15; à Tolmino, 150 à 200; à Plava, 20; à Gorizia, 150 à 200. Il n'est guéable nulle part et à Plava, par exemple, son courant est si rapide qu'il emporte tous les ponts volants que le génie essaie de lancer d'une rive à l'autre. Les crues sont fréquentes; en trois ou quatre heures, on constate quelquefois une montée de 5 ou 6 mètres.

On conçoit la répercussion que ce phénomène peut avoir sur les opérations militaires se déroulant sur les deux rives de l'Isonzo.

En arrivant ce matin à Caporetto j'ai rencontré, entrant au village, une colonne de prisonniers autrichiens, escortés de carabiniers à cheval; officiers et soldats avaient fort bon air; leurs uniformes, très propres, paraissaient encore neufs: ils n'avaient d'ailleurs pas le moins du monde l'aspect d'hommes exténués de fatigue, et leur attitude n'avait rien de-cette tristesse résignée que je lisais naguère sur les visages des prisonniers autrichiens construisant des routes en Serbie, et dont des milliers venaient de succomber au typhus.

Ceux-ci arrivaient du Potoce, au nord de Monte Xero, et semblaient heureux d'en avoir fini avec cette guerre de haute montagne qui devient plus pénible à l'approche de l'hiver.

Toute cette vallée du Haut Isonzo est dominée par un massif imposant, celui du Monte Xero, dont une chaîne descend vers Plezzo jusqu'au Javorcek sur lequel se battent les Italiens, une autre longe l'Isonzo et se termine par le Polounik, d'où les observatoires dirigent les tirs sur les forts Hermann et Klause, tandis qu'une troisième ramification, celle de Luznica, Marnik, Sieme, Cima Fredda, vient mourir dans la coni pie de Tolmino.

Le premier objectif des armées italiennes arrivant à Caporetto fut de s'emparer du principal sommet de cette région: le Monte Xero lui-même qui dresse ses rochers nus et abrupts à 2.245 mètres d'altitude.

L'histoire de la prise du Monte Xero est toute une épopée que je ne peux vous narrer ici faute de place. Pendant deux mois, jour et nuit, l'on combattit sans relâche, conquérant cime après cime, se fortifiant, repoussant les contre-attaques autrichiennes, allant de l'avant lentement, mais régulièrement, sans jamais reculer.

Le Monte Xero devait tout d'abord être simplement une position permettant de protéger contre une attaque de flanc les troupes combattant sur l'Isonzo, de Tolmino à la mer; il devint par la suite le centre d'une action ayant pour objet la possession du Haut Isonzo, de Plezzo et de la route de Prédil.

Le long de cette chaîne, allant du Polounik au Vadilork et dont le Monte Xero forme le centre, on retrouve le phénomène dont je vous ai déjà parlé: au Sud, la pente abrupte, les rochers presque inaccessibles; au Xord, la pente douce permettant la construction de belles routes par lesquelles il devient aisé de ravitailler des troupes campées au sommet.

Pendant tout le mois de juin l'on combattit journellement sur le Monte Xero contre des troupes arrivant de Plezzo. Il fallait conquérir sur l'ennemi ce centre de communications et de ravitaillement. L'attaque de la conque de Plezzo fut décidée.

 

Dans le Cirque de Plezzo

Avec une vaillance, un courage remarquables, les alpins s'emparèrent des crêtes de Vrata, Xa Krogu, Krajivrk, Jama Planina, Pirhowrk, Polounik, enlevant aux Autrichiens leurs observatoires et les enfermant dans ce cirque de Plezzo qui devint bientôt le centre d'un combat d'artillerie ininterrompu depuis des mois.

Les deux forts fermant la vallée au nord de Plezzo, les forts Hermann et Klause, ont été complètement démantelés par l'artillerie italienne, mais les Autrichiens ont pu sauver des canons qu'ils ont transportés dans la forêt de Kal et dissimulés dans des grottes où on les rentre dès qu'un coup a été tiré, de sorte qu'il est très difficile de les atteindre. J'ai vu la batterie chargée de ce travail. Elle est composée d'obusiers de gros calibre montés sur affût, tout comme de simples 75. En quelques minutes la pièce peut être mise en position sur n'importe quel terrain.

Plezzo elle-même est maintenant aux mains des Italiens, mais la ville est encore sous le feu des batteries autrichiennes.

Actuellement, le combat se poursuit sur le Rombon. Les Autrichiens se défendent avec l'ardeur du désespoir, sentant leur échapper cette dernière cime dominant Plezzo. Ils ont trouvé le moyen de lapider les troupes montant à l'assaut. Avec quelques troncs d'arbres, ils font une espèce de barrage retenu par des cordes; ils emplissent de pierres et de quartiers de rochers l'espace vide entre le terrain, très en pente, et le barrage; au moment où les Italiens s'élancent à l'assaut, ils coupent les cordes et c'est une avalanche de pierres qui se précipite sur les assaillants.

Des hauteurs de Saga, nous assistons au combat d'artillerie. Les obus autrichiens passent en sifflant et vont, le plus souvent, tomber en pleine forêt, coupant net un sapin qui s'effondre dans un craquement de branches brisées.

Le soir tombe; nos automobiles redescendent la vallée, s'arrêtant de temps à autre pour laisser passer les voitures de la Croix-Rouge emmenant à Serpenizza et à Ter- nova, aux ambulances de première ligne, les petits soldats, aux pansements rouges de sang, qui viennent de prendre une tranchée au Sud de Ravnilaz.

Robert Vaucher

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