- de la revue 'L'Illustration' no. 3827 de 8 juillet 1915
- 'Le Général Cadorna'
- par lettre de notre envoyé spécial
- Robert Vaucher
Les Hauts Officiers
![]()
Le coup de foudre qui, au commencement d'août 1914, ébranla soudain l'Europe, trouvait l'Italie en singulière posture.
Moins de cinq mois auparavant, elle venait de se voir révéler que son armée était fort mal préparée à faire face à des éventualités que d'incessantes alertes faisaient apparaître de plus en plus comme inéluctables. A la suite de l'épuisante campagne de Libye, tout l'organisme militaire était à reprendre et à recréer. Le général Grandi, ministre de la Guerre, avec son collaborateur le général Cadorna, chef d'état-major général, commençaient à peine à s'atteler à cette écrasante tâche quand la guerre brutalement déchaînée vint les surprendre en plein travail de réorganisation. Or, neuf mois plus tard, l'Italie entrait en guerre à nos côtés. Elle était prête et le montra bien. Sa mobilisation s'accomplit avec le même ordre, la même perfection qui nous enchanta dans la nôtre. En quelques heures, la frontière, d'un bout à l'autre, se garnissait de l'élite de l'armée, et la brèche fameuse, entre Udine et la mer, par laquelle les Autrichiens avaient comploté de s'élancer en Vénétie, servait de passage à l'offensive italienne vers Goritz.
Ce résultat était surtout l'uvre du général Cadorna. Son labeur acharné, sa volonté lucide, sa patriotique ardeur, avaient accompli ce miracle.
On a conté, au moment de l'arrivée en ligne de l'Italie, qu'avant de prendre vis-à-vis des Alliés un engagement décisif, le président du Conseil, M. Salandra, avait demandé, naturellement, l'avis du chef d'état-major général sur la possibilité d'une intei'vention, sur l'époque où elle se pourrait produire, où l'on serait prêts. « Fixez votre date... » avait répondu le général Cadorna. Nous savons désormais quelle part de gratitude nous lui devons.
Quand, en mai 1915, le général Louis Cadorna s'en alla prendre, à la première heure de la mobilisation, le commandement des opérations, nous avons retracé la carrière de ce soldat de race, de tempérament, de prédestination, descendant de toute une glorieuse lignée de magnifiques serviteurs de la maison de Savoie, fils de l'un des plus utiles artisans de l'unité italienne, et ce qui nous est particulièrement agréable à rappeler en ce moment d'un ancien frère d'armes de nos soldats en Algérie, puis en Crimée.
La sympathie que le général Raphaël Cadorna avait dans ces circonstances manifestée de si ardente manière, à la France et à sa cause, l'héritier de son nom, de ses traditions, l'a conservée comme un legs précieux; nous l'avons pu éprouver personnellement à l'accueil que nous avons trouvé auprès du général Cadorna quand il s'est agi d'obtenir de lui les deux courtes séances de pose qu'il a bien voulu accorder au peintre Lucien Jonas, l'auteur du portrait que nous publions ici.
Dans une note biographique que nous adresse notre collaborateur M. Robert Vaucher, il rappelle fort à propos que le général Raphaël Cadorna commandait, en 1866, le 5e corps d'armée, qui avait pour mission de reprendre Trieste. Le revers maritime de Lissa mit une borne à cette ambition, fit échouer le grand projet. Ce qu'une génération n'a pu faire, la suivante est en train de l'accomplir. Au contraire de la parole du poète, là où le père n'a pu passer, passera l'enfant. N'en doutons pas plus que n'en doute lui-même le général en chef des armées italiennes.
« Pendant ces inoubliables journées de mai, écrit M. Robert Vaucher, au moment où de toutes les rues montaient à chaque instant les notes allègres des hymnes de Garibaldi et de Mameli, ou bien l'air grave de l'hymne à Oberdank, le général Cadorna reçut un jour, au ministère de la Guerre, une délégation que lui envoyaient ses compatriotes de Pallanza, des camarades de sa jeunesse. A l'adresse qu'ils lui présentaient, aux vux qu'ils lui adressaient, quand il lui fallut répondre, il leur montra simplement une carte, et, au delà de la frontière provisoire de l'Italie, désignant la sinueuse ligne bleue que décrit l'Isonzo dans la plaine, il leur dit: « Mon père est arrivé jusqu'ici. Moi je dois aller » jusque-là. » Et son doigt se posait sur la frontière de demain, l'idéale frontière dont rêve depuis si longtemps l'âme italienne. »
Les heures que vit en ce moment le général Cadorna, il les a souhaitées toute son existence. Il n'a pas eu d'autres préoccupations que d'en préparer l'avènement. La grande uvre de la rédemption des terres italiennes demeurées sous le joug tudesque n'aura pas eu de meilleur artisan que lui.
Avant d'être le réorganisateur de l'armée italienne au sens matériel du mot, avant ce prodigieux tour de force qu'il a réalisé du mois d'août 1914 au mois de mai 1915, le général Cadorna avait été son grand éducateur, et il convient de rappeler ici que son ouvrage classique, Attaco frontale a ammaestramento tattico, est, outre monts, le bréviaire admiré, vénéré, de chaque officier. Ils y ont deviné d'instinct le plus sûr des guides, et l'eussent adopté comme tel même si l'autorité de son auteur ne l'avait imposé. Complété par les notes écrites depuis le début de la guerre, au commencement de l'année écoulée, où le général Cadorna a formulé avec une rare clairvoyance les enseignements des premiers mois de la campagne, ce traité d'art militaire semble avoir prévu tous les aspects de la lutte actuellement engagée et avoir donné aux différents problèmes qu'elle peut poser la solution la plus élégante, la plus efficace. Comme Joffre chez nous, Cadorna aura été, par excellence, en Italie, l'organisateur de la Victoire.
La Contre-Offensive Italienne
Marcesina - Val di Campomulo, 28 juin
L'attaque italienne dans la région du haut plateau des Sette Comuni s'effectue dans deux directions: du Sud au Nord, elle va de l'Astico à l'Assa; de l'Est à l'Ouest* l'aile droite des troupes du général Cadorna s'avance par le haut plateau de Marcesina (à 1.350 mètres d'altitude moyenne) sur Cima Caldiera. C'est ce second mouvement qui détermina la retraite autrichienne et c'est de lui que l'on attend le plus de résultats dans la lutte engagée actuellement.
J'ai voulu parcourir, deux jours après la retraite, ces hauts plateaux où la lutte fut acharnée, l'ennemi faisant des efforts désespérés pour descendre Val Frenzela et déboucher à Valstagna sur la moyenne Brenta.
Toute la région qui formait l'ancienne frontière italo-autrichienne est très élevée; les montagnes surpassant 2000 mètres y sont nombreuses. La possession de ce massif fait fatalement tomber la défense des vallées latérales aboutissant à la conque d'Asiago. C'est pourquoi le général Cadorna donna l'ordre d'avancer surtout à l'aile droite.
Nous traversons toutes les anciennes premières lignes italiennes. Le long du chemin, les troupes du génie travaillent à remettre la route en état. Voici les tranchées autrichiennes abandonnées où l'on trouve encore des cadavres non ensevelis. Les ouvrages de défense de l'ennemi sont faits avec un art consommé, les lignes courent sous les bois, traversent les pâturages, très bien masquées et aménagées.
La route passe à chaque instant par des villages pittoresques composés de maisonnettes de pierres sèches et de troncs d'arbres où se trouvaient les troupes de seconde ligne. L'ennemi s'était installé avec la ferme intention de ne pas s'en aller et de rendre son séjour sur ces hauts plateaux le plus agréable possible. Les cimetières fleuris occupent chaque clairière. Toutes les tombes sont identiques, avec une croix de bois blanc et une couronne faite de rameaux de sapins. Chose étrange, prouvant la différence qui existe d'un régiment à l'autre, tandis que, plus au Sud, à Magnaboschi, les troupes italiennes découvrirent des cadavres des leurs absolument nus jetés dans un puits, ici, les officiers italiens furent enterrés avec respect, et la même croix et la même inscription qui se trouvent sur les tombes autrichiennes ont été placées sur celles de nos alliés. La multitude de ces petites croix de bois blanc est surtout remarquable le long des lisières des forêts couvrant les deux versants de l'étroite vallée de Campomulo. Ici le combat fut souvent acharné, le terrain se prêtant à la guerre de surprise. Les corps à corps étaient fréquents. Partout, parmi les campements abandonnés, on constate les ravages produits par l'artillerie.
Nous arrivons sur le haut plateau d'Asiago. Au fond d'une étroite vallée, au pied du Meletta di Gallio, deux petits villages brûlent sous la pluie, emplissant l'air d'une fumée acre. Gallio n'est plus qu'un amas de ruines informes. Les obus incendiaires ont achevé la sinistre besogne des explosifs. Seuls quelques carabiniers y sont de faction, montrant le chemin aux brancardiers arrivant du combat de Monte Mosciagh avec des blessés graves dont le sang coule goutte à goutte sur les pierres du chemin. Je puis me rendre compte des progrès accomplis par nos alliés en vingt- quatre heures. L'artillerie a été considérablement renforcée, les troupes accrochées aux pentes du Monte Rasta ont gagné du terrain. La route est battue par les pièces en position sur le Monte Interrotto. Des convois de ravitaillement passent au galop, les chevaux effrayés par les shrapnels partent à une allure folle. Notre auto se lance sur le chemin et nous avons le malheur de vouloir nous arrêter à X... pour examiner attentivement le mouvement qui se fait au Nord-Ouest d'Asiago. Bien vite l'observatoire devient intenable, les obus éclatent avec une précision admirable autour de la maison en ruines, faisant dégringoler des pans de mur ou tombant sur le chemin et projetant en l'air des pierres qui retombent avec un bruit de grêle.
Profitant d'une accalmie nous remontons en automobile; elle est pleine de pierres et de terre, mais le moteur est intact. A toute vitesse, nous continuons notre chemin tandis que derrière nous un dernier projectile arrive, trop tard pour nous empêcher de poursuivre notre voyage.
Sur le haut plateau d'Asiago nos alliés occupent actuellement une ligne qui se dirige vers Monte Campigoletti, Monte Chiesa, Monte Zingarella, Monte Zebio; ils attaquent maintenant Monte Mosciagh, Monte Interrotto et Monte Rasta; de là la ligne du front suit l'Assa jusqu'à son confluent avec l'Astico. Les positions de l'ennemi sur la droite de l'Assa sont très puissantes. Il a un nombre énorme de mitrailleuses qui, bien postées dans ce terrain accidenté, rendent d'immenses services et permettent d'économiser les hommes. C'est avec l'artillerie et les mitrailleuses que les Autrichiens contiennent la contre-offensive italienne. Ils semblent par contre avoir peu d'infanterie en arrière-garde.
Arsiero, 29 juin 1916
En vous décrivant, il y a une quinzaine de jours, l'action à Monte Cengio et Monte Pau et en vous racontant le bombardement de tous les jolis villages perdus dans la verdure, d'Arsiero à Piovene, je ne supposais pas que j'allais pouvoir bientôt visiter les lignes autrichiennes d'où partaient les obus qui passaient au-dessus de nos têtes.
Les Autrichiens, menacés par l'avance de nos alliés en Vallarsa et sentant que sur tout le front du Pasubio au Novegno la force italienne avait décuplé, furent obligés de se retirer en Val Posina comme ils le faisaient sur le haut plateau d'Asiago. Mais dans cette région leur résistance fut plus vigoureuse. Les régiments hongrois se repliaient lentement en combattant sans cesse. Toutes les positions qui leur avaient coûté de si gros sacrifices, Pria Fora, Monte Cengio, Monte Corbin, ils ne les abandonnèrent qu'à regret.
J'arrive en automobile jusque devant Vélo d'Astico, petit village caché dans les châtaigniers sur les derniers coteaux du massif du Summano. Le village a été complètement rasé au sol; il n'y a plus une maison debout. A pied, car les Autrichiens, en se retirant, ont fait sauter les ponts que l'on remet en état aujourd'hui, je continue la route d'Arsiero. Les premières tranchées autrichiennes remontent la vallée jusqu'au sommet du Monte Pria Fora. Immédiatement derrière elles se trouvent les abris pour les troupes qui n'étaient pas en tranchées.
Tous les coteaux descendant vers la Posina présentent un aspect singulier: on dirait une foire; les objets les plus disparates remplissent les abris: on y voit des lits complets, des matelas, des chaises, des tables, des couvertures et des draperies, des objets de cuisine et de la vaisselle, des miroirs et des tableaux de genre. L'ennemi devait se plaire dans tout ce confort et l'on comprend qu'il n'ait pas accueilli avec plaisir l'ordre de retraite, qui l'obligeait à rentrer dans les montagnes peu hospitalières du haut plateau de Fonezza.
Arsiero n'est pas absolument détruite, mais elle est complètement saccagée: meubles brisés, lingerie déchirée, appartements souillés. Des bombes avaient été placées derrière les portes de beaucoup de maisons, de façon qu'en y pénétrant on fît exploser l'engin. Une odeur terrible s'échappe de certaines rues où des cadavres de soldats italiens complètement nus ont été retrouvés se décomposant dans des chambres fermées à clef.
D'une hauteur d'où la vue est magnifique, le général commandant les opérations me raconte comment se sont déroulées les diverses phases de l'offensive autrichienne et de la contre-offensive italienne.
Quand les troupes italiennes qui occupaient Arserio et San Rocco du 18 au 26 mai durent se replier, après la prise du Monte Cengio par les Autrichiens, leur retraite se fit en si bon ordre que l'ennemi ne s'en aperçut même pas et ne put faire un seul prisonnier. La résistance devant Monte Aralta, le dernier contrefort du Pria Fora, fut admirable. Un bataillon italien occupait une position désespérée, mais il était nécessaire de tenir le plus longtemps possible. Il fallait, malgré le tir ennemi battant le Monte Aralta, protéger la retraite d'une division. Le feu de l'artillerie autrichienne devenant plus meurtrier, le major du bataillon écrivit à son général: « Le moment approche, l'artillerie ennemie fait un tir de mise au point, demain la fête commencera. » Le général répondit: « Je ne puis que vous répéter: la résistance doit être faite à outrance; je suis certain que votre patriotisme saura donner à cette parole le sens qu'elle comporte. » Le bataillon tint magnifiquement: sur 740 hommes, 170 revinrent. Tous les autres étaient morts au poste d'honneur, mais leur sacrifice permit de réussir la manuvre de retraite.
Dans la nuit du 26 au 27 juin, les Italiens s'aperçurent que c'était le tour des Autrichiens d'abandonner le terrain. L'artillerie s'était tue et on remarquait une grande animation dans les lignes ennemies. Soudain l'incendie éclata, suivi d'une explosion: les Autrichiens brûlaient la ville et faisaient sauter les canons qu'ils ne pouvaient emporter avec eux. Sur tout le front de la vallée l'attaque eut lieu, et bientôt Arserio fut reconquise.
Robert Vaucher