de la revue 'L'Illustration' no. 3785 de 18 septembre 1915
'du Trentin au Cadore'
Lettres et Photographies de Notre Envoyé Spécial
Robert Vaucher

la Guerre en Italie

 

Val Sugana, 27 août

Pendant toute la journée, mon automobile a roulé sur des routes alpestres magnifiques, construites par les Autrichiens dans toute cette région aux montagnes verdoyantes, qui va de Val Cismons à Val Sugana. Les Italiens ont réussi à s'emparer, dès le lendemain de la déclaration de guerre, de ce réseau de voies superbes longeant leur ancienne frontière. En passant dans les jolis villages d'Imer, Mezzano, Fiera di Primiero, ou en remontant le Paso di Gobbera pour( arriver à Canale San Bovo, longer les pentes du Colmandrino et atteindre par le Brocon les bourgades de Pieve Tesino, Castello Tesino, et enfin Grigno dans la vallée de la Brenta, j'ai pu me rendre compte de la manière dont les Autrichiens s'étaient préparés à la guerre.

Une simple route, un chemin muletier aurait suffi amplement aux besoins de la population. Il n'y a dans toute cette région aucune industrie, à peine un peu d'agriculture. Les travaux exécutés par les Autrichiens avaient donc un but purement militaire: routes très larges où deux colonnes de chariots peuvent se croiser facilement, ponts magnifiques portant tous le nom d'un empereur ou d'un archiduc, hôpitaux spacieux permettant, en cas de guerre, d'organiser très facilement le service sanitaire cie première ligne. On comprend l'intérêt qu'avaient nos alliés à s'emparer de tout cela.

Dans ces vallées ensoleillées, on n'entend presque plus le canon. Les troupes avancent chaque jour, — lentement, le terrain ne permettant pas une action d'ensemble. On ne parle que l'italien dans les villages que nous traversons, mais je ne dirai pas que la population soit complètement italophile: l'espionnage y fleurit. Les Autrichiens ont emmené dans les camps de concentration tous ceux qui avaient manifesté de la sympathie pour l'Italie, tandis qu'au contraire ils ont laissé leurs partisans avérés.

Je n'ai pas, jusqu'à maintenant, rencontré un seul homme valide dans les régions reconquises. Tous sont à la guerre, la plupart sur le front russe. Dans les rues des villages, seuls des vieux fument mélancoliquement leur pipe en gardant les enfants, pendant que les femmes travaillent aux champs.

On se bat ferme autour de Borgo qui fut occupée il y a quelques jours par les troupes italiennes. Une action est engagée tout près de nous. Les longues colonnes de charrettes portant des munitions passent au galop, et les obus vont battre le clocher du petit village caché dans les châtaigniers et que le soleil embrase.

 

Selva di Cadore, 31 août

Je voudrais que tous ceux qui se plaignent de la lenteur de la guerre, qui se demandent avec mauvaise humeur pourquoi Cadorna ne prend pas une offensive plus rapide, pussent voir, un instant seulement, le spectacle auquel nous avons assisté aujourd'hui. Ils se rendraient compte bien vite des difficultés énormes contre lesquelles on a à lutter ci des efforts qu'il faut accomplir pour avancer dans un terrain si peu propice.

De Belluno, nos autos filent rapidement à travers la vallée du Piave puis remontent le Val di Zoldo, passant au col de Staulanza, à 1.773 mètres au pied du Pelmo couvert de neige (3.168 m.) avec, à notre gauche, le massif de la Civetta (3.218 m.) dressant dans le ciel bleu ses roches fantastiques. Les routes sont encombrées de convois de tous genres; munitions, ravitaillement, bois pour les baraquements, fourrages pour les milliers de mulets qui sont là-haut les seuls moyens de locomotion des troupes.

Nous arrivons enfin à Selva di Cadore où nous quittons l'auto pour le mulet et, pendant trois heures, notre colonne déambule le long des sentiers rapides et pierreux, traversant les forêts de sapins, puis arrivant à l'altitude où l'on ne trouve plus qu'une herbe rare.

Tout à coup, à un détour du sentier, nous nous trouvons en plein campement; c'est un de ces régiments que je voyais partir pour le front il y a trois mois, traversant les rues d'une des grandes villes d'Italie, et qui sont maintenant aux avant-postes. La vis en plein air a donné un teint bronzé à tous ces citadins.

Nous voici enfin au sommet de l'Averan (2.646 m.). Masqués derrière les rochers, car nous sommes sous le feu, nous pouvons examiner les positions.

C'est un spectacle unique au monde. Aussi loin que l'on regarde, on ne voit que des rochers: des rochers nus, sans un arbre, sans uns touffe d'herbe, avec, de loin en loin, là-bas, sur le Monte Cristallo, des arêtes saupoudrées de neige. En face de nous les trois cimes de la Tofana dominent cette fameuse routa des Dolomites pour la possession de laquelle on combat avec acharnement depuis des mois.

Les Italiens qui ont conquis l'Averan, le Nuvolan, les Cinque Torri à droite, et le mont des Bois à gauche, occupent déjà la route qui passe au fond de la vallée que nous dominons et se sont attaqués à la Tofana dont ils possèdent la plus grande partie. Les Autrichiens ort encore au sommet un observatoire qui leur permet de diriger les batteries tirant de Sasso di Stria, de Monte Cavallo et de Fanio.

Au moment où nous allons quitter le sommet, le canon gronde de roche en roche et les shrapnels éclatent à plus de 3.200 mètres, au sommet de la Tofana, posant sur les rochers grisâtres des petits nuages blancs qui se dissipent bientôt dans l'azur du ciel.

A peine avions-nous rejoint les mulets qui nous attendaient au pied des derniers rochers, que les Autrichiens ouvrent le feu sur le sentier le long duquel nous devons passer pour regagner la vallée. Nous dînons sur l'herbe en regardant éclater, à 700 ou 800 mètres de nous, les obus qui nous sont destinés. Ils sont de deux espèces; les uns dégagent une fumée en partie blarche et en partie rouge noirâtre: ce sont les anciens obus, ceux que les Autrichiens employaient surtout au commencement de la guerre; les autres ont une fumée complètement blanche et sur leur culasse on peut lire: 1915. Le stock commencerait-il à s'épuiser?

Le tir a presque cessé; nous redescendons lentement les sentiers escarpés. Soudain le feu reprend;'es shrapnels éclatent plus près de nous, à une centaine de mètres. Les hommes et les bêtes s'abritent sous les rochers parsemés çà et là. Les petits nuages blancs arrosent de leurs balles les pierres des chemins, faisant jaillir des éclats de roche qui vont se perdre sans blesser personne dans l'herbe maigre des pâturages.

 

 

Haut Cordevole, 2 septembre

— Demandez au 18 si l'on continue à jeter des bombes à main sur la première tranchée!

Je me retourne. D'où vient cette voix caverneuse? Nous sommes entre des rochers s'élevant à pic au-dessus des pâturages. Du haut d'une roche une voix répond et le capitaine d'état-major qui nous accompagne, trois confrères italiens et moi, nous dit: « Nous y sommes! »

Nous avons quitté depuis longtemps nos automobiles et fait l'ascension à dos de mulets; puis, comme nous étions en vue des observatoires ennemis, nous nous sommes!iiis-;és de roche en roche afin de parvenir au poste italien sans donner l'alarme.

De tous côtés nous voyons les fils de cuivre des téléphones de campagne. Dans une anfractuosité de rochers une cabane a été construite et c'est là qu'ils aboutissent tous. De cet observatoire magnifique, le colonel X... dirige le feu de nombreuses batteries, dissimulées dans les bosquets de sapins ou masquées dans les rochers.

Le canon tonne sans interruption. Ce sont les Déport, ces 75 dont un artilleur français a doté l'armée italienne, qui sont à l'œuvre.

« Voulez-vous voir, me dit le colonel, la précision à laquelle nous arrivons avec ces canons, — les vôtres. Voyez là-haut, en face de nous, sur le Col di Lana, cette ligne grisâtre, non loin du sommet, avec, un peu plus bas, une autre ligne plus foncée. La première est la tranchée autrichienne, la seconde notre ligne avancée qui se rapproche chaque nuit de l'ennemi. Actuellement, nous sommes à 50 mètres les uns des autres. Notez que la batterie qui va ouvrir le feu est à 3 kilomètres des tranchées ennemies et que ses canons ont déjà tiré plus de 2.000 coups. »

Nous nous glissons derrière les rochers, l'œil fixé sur ce Col di Lana que les Italiens prennent d'assaut de trois côtés à la fois, par Agai, Salesei et Pieve.

Quelques secondes à peine après l'ordre téléphonique, et la première grenade tombe en plein dans la tranchée en laissant un nuage noir se traîner à terre. Un, deux, trois, quatre obus tombent exactement sur la même ligne. « A droite de la tranchée! », ordonne le colonel, et la grenade, traversant en sifflant la vallée, tombe à une des extrémités des lignes ennemies. « A gauche! », ajoute-t-il, et l'obus tombe à l'autre bout de la tranchée.

Puis, c'est un tir rapide à shrapnels. En quelques secondes la première ligne ennemie est arrosée copieusement et, au-dessus des tranchées autrichiennes, les petits nuages blancs sont si nombreux qu'ils font à la montagne comme un grand capuchon clair couvrant le sommet.

Beaucoup des soldats italiens que je rencontre par ici ont quitté nos forêts de l'Ar- gonne pour venir se battre dans le Tyrol italien. Ils ont déjà accompli des prodiges de valeur, luttant jour et nuit contre un ennemi favorisé par la nature du pays et la supériorité numérique.

Les Autrichiens sentent bien qu'ils ne redescendront jamais dans la vallée du Livi- nallongo; aussi ont-ils voulu se venger d'une manière digne de leurs alliés allemands en incendiant, le 26 août, l'hôpital de Pieve et en détruisant le village habité seulement par des femmes et des enfants.

Le général me faisait remarquer ce matin que jamais l'hôpital ne fut militarisé et qu'il contenait seulement des réfugiés et quelques sœurs.

Les Italiens, eux, évitaient de tirer sur les villages encore autrichiens du Haut Cor- devole, afin d'enlever à l'ennemi tout prétexte à canonner cette jolie bourgade de Pieve di Livnu llongo. Varda et Arabba par exemple, où pourtant l'on remarquait des concentrations de troupes et de matériel, furent épargnées afin de ne pas frapper des civils.

Mais, avec les Autrichiens comme avec les Allemands, toute générosité est duperie.

Robert Vaucher

 

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