de la revue 'L'Illustration' no. 3834 de 26 aout 1916
'Venise Sous les Bombes'
par lettre de notre envoyé spécial
Robert Vaucher

l'Italie en Guerre

 

De Gorizia « redente », notre correspondant, M. Robert Vaucher, s'est rendu à Venise que les avions autrichien venaient de bombarder et bombardaient. Il ne s'agit pas d'une coïncidence. On assure que, plusieurs jours avant la prise de Gorizia, des aviateurs ennemis étaient venus annoncer ces odieuses représailles en lançant sur la ville des papillons de papier portant cette menace laconique: Gorizia caduta,Veneziadistrutta, qu'on doit traduire par: si Gorizia tombe, Venise sera détruite.

 

Les Dégâts du Dix-Huitième Bombardement

Venise, 16 août

Pour la dix-huitième fois, les aviateurs autrichiens sont venus bombarder Venise. Après la destruction de la fresque du Tiepolo dans l'église des Scalzi, ils ont pris pour cibles S. Gregorio, S. Marcuola, S. Maria délia Salute, S. Lorenzo, S. Geremia, S. Marco, S. Fantino, S. Francesco délia Vigna, S. Maria Formosa, S. Giovanni i Paolo, S. Pietro di Castello, Tolentini, S. Antonin. Et leurs obus sont également tombés dans les environs du palais ducal, de l'Académie des beaux-arts, du palais Dario, du palais Marcello, de l'institut du Bon Pasteur, du collège du Sacré-Coeur dirigé par des sœurs françaises, de l'hôpital civil qui contient 2.000 malades. C'est la vengeance que les soldats de Sa Majesté Apostolique veulent tirer de la perte de Gorizia, en annonçant dans leurs communiqués que « Venise est en flammes ».

Le monde entier ne protestera-t-il pas?

Je viens de visiter les deux églises les plus gravement endommagées: la première par le bombardement de la nuit du 9 au 10 août, la seconde par le bombardement de la nuit du 12 au 13. Celle de Sainte-Marie Formose n'a plus que ses quatre murs et son campanile. Tout le toit s'est effondré sous la bombe incendiaire et les poutres et les bancs sont brûlés. C'était une des plus anciennes églises de Venise. Elle avait été déjà restaurée en 864, incendiée en 1105 et reconstruite et restaurée au cours des siècles. On y célébrait la fête des mariées dont la tradition remonte au temps où Venise était en relations avec Byzance. Un jour où l'on célébrait les noces des enfants du peuple, des pirates Slovènes étaient arrivés à Timproviste, s'étaient emparés de douze jeunes fiancées et les avaient emportées sur leurs barques. Les marins de Venise avaient poursuivi et rejoint les ravisseurs; ils avaient ramené les jeunes filles et le butin volé à l'église. Depuis, la fête se renouvelait chaque année; le doge y assistait dans un cérémonial charmant.

Sainte-Marie Formose conservait, à côté de ses traditions, d'admirables peintures de l'art vénitien du quinzième siècle, lumineuses et mouvementées, si différentes des œuvres plus froides et sévères des maîtres toscans. Elles avaient heureusement été transportées en lieu sûr, par une initiative prudente de la Direction générale des Beaux-Arts, avant même que la guerre fût déclarée, dès avril 1915, me dit le professeur Fogolari.

L'église de San-Pietro di Castello, qui fut, avant Saint-Marc, la cathédrale de Venise, a été atteinte également d'une bombe qui se planta sur la croix dominant la lanterne et incendia la coupole. C'était comme une grande torche qui flambait dans la nuit Les pompiers de la marine empêchèrent l'incendie de gagner tout l'édifice.

Les vieux palais qui bord nt dj leur dentelle de marbre le Canale grande ont été également visés par les aviateurs autrichiens: leurs bombes tombèrent dars le canal ou sur les toits, par bonheur; et les admirables façades sont encore intactes. Mais des collections magnifiques d'anciennes porcelaines japonaises et de cristaux vénitiens ont été détruites dans le palais du comte Girolamo Marcello et des manuscrits précieux ont été brûlés dans la bibliothèque.

... Ce soir, la lune est superbe. Sur le quai, devant le palais ducal, la nuit est si lumineuse qu'on distingue tous les détails des palais de marbre contre lesquels l'eau de la lagune clapote doucement. Soudain, un coup de canon éclate dans le silence et les sirènes lancent des sifflements sinistres. L'ennemi est signalé. Les barbares approchent. Aux terrasses des cafés de la place Saint-Marc, sur le quai des Esclavons, des hommes s'agitent, des femmes crient. Mais la panique ne dure pas. Tout le monde se réfugie, comme il n'y a pas de caves à Venise au rez-de-chaussée des maisons, sous les piliers de marbre des palais renforcés par des murs de brique. Cette discipline est salutaire. Dans les 18 bombardements de la ville, on n'a compté que 8 morts.

Les projecteurs découvrent les avions autrichiens dans le ciel pâle. I^es canons spéciaux et les mitrailleuses tirent avec une grande rapidité. Mais l'ennemi est très haut. On voit un appareil qui traverse la place Saint-Marc; il lâche une bombe qui éclate dans une petite calle, à une centaine di mètres de la cathédrale. Puis il disparaît. Et le bombardement continue. Ce soir 150 bombes sont tombées, sans aucune uti.ité militaire, sur la Reine de l'Adriatique. Puis le canon se tait et la sirène annonce que le danger est écarté pour la nuit.

Nos aviateurs et le-irs camarade; italiens regardent les ennemis qui disparaissent. Ils enragent de ne pouvoir les combattre pendant la nuit. Ils n'ont pas lo terrain d'atterrissage qui leur permettrait d'utiliser leurs appareils de chasse, ./vec lesquels les avions autrichiens n'osent se mesurer. Chaque fois que les nôtres paraissent sur les côtes de Trieste ou de Dalmatie, ils font le vide autour d'eux. Mais, la nuit, ils sont immobilisés et l'ennemi en profite. De concert avec les aviateurs italiens, ils ont fait plus de bombardements qu'aucune autre escadrille de France. Ils voudraient pouvoir s'employer davantage encore, pour assurer plus complètement la protection de Venise et venger leur camarade, tombé le J5 août, au cours du bombardement des établissements militaires de Trieste.

 

 

Les Funérailles de l'Aviateur Français Jean Roulier

Venise, 17 août

Les obsèques de 6e jeune officier, l'enseigne de vaisseau Jean Roulier, ont été célébrées aujourd'hui. Ce fut, sous une radieuse matinée d'été, la plus émouvante des cérémonies. Toute la garnison de Venise, l'amiral à sa tête, avait voulu témoigner sa gratitude à l'officier qui avait été cité, l'an dernier, dans le communiqué officiel, pour avoir lancé à très faible altitude des bomber: sur un sous-marin autrichien. Et chacun pensait, dans cette union douloureuse et fraternelle des armées alliées, à Bruno Garibaldi, tombé dans l'Argonne.

A l'hôpital de la Marine, les marins italiens et les marins français de l'aviation maritime, les soldats de l'escadrille de terre formaient la haie jusqu'à la chapelle ardente. Le cercueil était recouvert des deux drapeaux tricolores et la croix de guerre du jeune officier était piquée sur le drapeau français. Après les prières religieuses, l'amiral et plusieurs officiers supérieurs des services aéronautiques firent avec émotion l'éloge de l'enseigne de vaisseau Jean Roulier, mort au champ d'honneur, et ils assurèrent ses camarades français de leur profonde sympathie. Gabriele d'Annunzio, en uniforme de lieutenant de lanciers, avec ses insignes d'aviateur, prononça ensuite un émouvant discours:

« Il ne convient pas, dit-il, d'avoir des paroles de douleur ni de verser des larmes sur ce jeune allié qui eut le sort dont il était digne, la fin dont il se rendait chaque jour plus digne en l'attendant d'un cœur intrépide.

» Dans sa dernière lettre écrite en une heure de pressentiment qui, pour les héros, n'est pas un nuage de tristesse, mais une lucide acceptation, il ne souhaitait à ses compagnons que d'avoir une belle mort. Il savait que la belle mort est le couronnement suprême du combattant et que nul autre prix, nul autre honneur ne la vaut, pas même une vie utile. Il l'a obtenue comme il la songeait: très haute. Il est mort, en plein jour; il est tombé sur la mer comme dans la lumière...

» La mort fulminante n'a pas pu éteindre son sourire, ce sourire de perspicace ironie qu'il avait dans la vie de tous les jours avec ses intimes et avac les étrangers. Le sourire de la vieille France, ce signe de l'excellence de sa race, qui persiste encore dans l'ombre, sous le plomb meurtrier. Celui qui l'a vu ne peut l'oublier. Cet amant ailé du danger avait la jeunesse, la richesse, la grâce, l'amour des choses belle? et de la poésie, une élégance de l'esprit un peu dédaigneuse qui séduisait, le courage tranquille, la foi claire. Il avait tout cela et son sourire. Il a tout donné pour la grande cause et le sourire lui est resté. C'est celui de la France debout et sanglante, c'est le nôtre, l'invincible sourire latin, opposé à la fureur bestiale, à la monstruosité bouffonne des barbares. C'est une arme spirituelle qui ne se consume pas, qui ne tombe pas, qui ne se vend pas et qui ne se prend pas. A l'exemple de ce jeune frère glorieux, nous l'affilons et nous le pointons sur une longue et âpre côte. Mais déjà brillent les rayons nous apportant la certitude de la victoire. »

Après ces paroles enflammées, le cortège s'éloigna sur le canal. Une gondole portant le clergé précédait celle qui contenait le cercueil. Une longue file de barques chargées de couronnes suivit jusqu'au cimetière, tandis qu'un avion italien planant au-dessus de la lagune laissait tomber des fleurs.

Durant le cortège, les camarades de l’enseigne Jean Roulier me racontèrent les péripéties du combat dans lequel il trouva la mort. L'escadrille française et italienne qui avait reçu l'ordre de bombarder les établissements militaires de Trieste fut attaquée par les avions de chasse autrichiens avant que l'escadrille de protection pût intervenir. L'enseigne Roulier fut surpris au moment où il lâchait ses bombes sur les hangars militaires de Muggia. Il fut mitraillé à cinquante mètres, avant même d'avoir vu son adversaire. Son avion s'abattit et le corps du malheureux officier quitta l'ap pareil à trente mètres au-dessus de la mer. Malgré le tir des batteries ennemies, des torpilleurs italiens purent le recueillir, mais ne retrouvèrent pas le cadavre du mécanicien Costerousse, un des meilleurs de l'escadrille. Ils rentrèrent à Venise tandis que les bombardiers achevaient leur mission et que l'escadrille de chasse française mettait en fuite les avions autrichiens.

Comme épilogue à ces obsèques émouvantes, le commandant Reynaud a lu au rapport, devant l'escadrille réunie, la dernière lettre de l'enseigne Jean Roulier, qui se terminait par ces mots: « Je vous souhaite à tous une belle mort... Vive la France! »

Robert Vaucher

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