- de la revue 'L'Illustration' no. 3751 de 23 janvier 1915
- 'Le Désastre d'Avezzano'
- par Robert Vaucher
Treblement de Terre en Temps de Guerre
Rome, 15 janvier 1915
Mercredi, 13 janvier, à 7 h. 55 du matin, un formidable tremblement de terre n'a mis que quelques minutes à accumuler, dans toute une région d'Italie, les ravages qui ont demandé des mois à cet autre fléau, l'armée allemande, sévissant en Belgique et dans le Nord de la France: destruction de villes et de villages entiers, hécatombe de populations paisibles.
A Rome même, la secousse fut violente. A la basilique de Saint-Jean de Latran, une des statues des douze apôtres, alignées sur la corniche, celle de saint Paul, par Salvatore, fut précipitée sur le sol et brisée en morceaux. Elle mesurait 16 mètres de hauteur. Cette masse de pierre ne blessa heureusement personne. De nombreuses églises: Saint-Ignace, Saint-André, Sainte-Marie du Peuple, San Carlo in Catinari, même les basiliques de Saint-Pierre et de Saint-Paul ont également souffert: les fissures qui se sont produites seront toutefois facilement réparables. Mais si, dans la ville éternelle, les dommages sont peu considérables il n'en est pas de même dans le Latium et les Abruzzes. Toute l'Italie centrale a ressenti la secousse, et c'est dans la vallée du Fucino, dans une région volcanique où se trouvait un lac qui fut desséché de 1853 à 1869 par le prince Torlonia, que le mouvement sismique prit naissance. La zone qui a souffert le plus comprend la province de Caserta, Avezzano, au pied des Abruzzes, et ses alentours ( province d'Aquila) et quelques localités de la province de Rome.
On compte au total 30.000 morts, soit 10.000 à Avezzano (sur 12.000 habitants), 5.000 à Pescina, 4.000 à Celano, 3.000 à Sora et plusieuis centaines dans chacun des cinquante villages du Fucino détruits ou dévastés par le tremblement de terre. Encore ces chiffres ne sont-ils qu'approximatifs. Chaque jour arrivent des nouvelles graves de villages qui n'ont pas de moyens de communications avec la capitale.
Dès que j'appris le désastre, je partis par un train de secours pour les lieux de la catastrophe. Après de longues heures, nous arrivâmes dans la région frappée par le désastre. Le spectacle était affreux: des ruines partout; à toutes les gares des cadavres gisant, couverts d'un lambeau de toile. A l'arrivée de notre train, des femmes, folles de douleur, s'élançaient nous suppliant de nous arrêter, d'aller là-bas, dans le village dont on voyait les ruines où, disaient-elles, elles avaient des enfants encore vivants Le long de la voie ferrée étaient alignés, couchés sur un peu de paille ou sur des matelas, les malheureux que l'on avait réussi à retirer vivants des ruines et qui attendaient d'être emmenés à Rome. Des femmes et des enfants en haillons, à demi-nus, nous demandaient du pain. Et chaque fois qu'un convoi de blessés passait, c'était le même spectacle. Les femmes excitées, terrorisées par l'horreur des heures vécues, nous criaient de ne pas aller plus loin: « Avezzano non chè piu! (Il n'y a plus d'Avezzano) ». Que de fois nous avons entendu ce cri!
Et c'était vrai: Avezzano n'existe plus.
Pas même une maison pour y transporter les malades et les blessés. Un amas de plusieurs kilomètres de superficie de pierres et de briques. Plus de rues, plus de places. Les maisons riches et les pauvres, les banques et les fabriques de sucre et de produits chimiques, les châteaux et les églises, tout est maintenant nivelé.
En parcourant les ruines, on entend, à chaque instant, des appels et des lamentations. D'où viennent-elles? Combien de personnes sont encore vivantes sous les débris sur lesquels on marche en trébuchant? Il est certain que, sur les 10.000 habitants enterrés à Avezzano, il y en a beaucoup qui'n'ont pas été tués sur lé coup.
J'ai assisté au sauvetage d'une ravissante jeune fille de vingt ans, vrai type des Abruzzes,aux cheveux d'un noir de jais, dont les jambes étaient prises entre deux poutrelles de fer. On avait réussi à lui donner à manger et les soldats, qui, depuis plusieurs heures, travaillaient avec acharnement à la secourir, essayaient de lui rendre confiance. Un d'entre eux réussit à la faire rire, et, se tournant vers moi, à demi-voix, avec un sourire navré, comme pour s'excuser de paraître joyeux, le brave garçon me dit en dialecte romain: « Il faut bien lui remonter le moral, sinon elle mourrait en voyant ce qu'est devenue cette pauvre ville d'Avezzano. »
Le roi Victor-Emmanuel III est arrivé dans l'après-midi de jeudi à Avezzano. Il a visité les ruines, s'est entretenu, ému, avec les rares habitants qui avaient échappé au désastre, il a pris une part active aux travaux de sauvetage, félicitant officiers et soldata de leur zèle. En petit uniforme de général d'infanterie, sans décoration, sans suite, je le rencontrai, marchant à travers les obstacles sans nombre qui couvrent les rues. Il y avait sur sa figure un air de souffrance indicible. Il était bien le rordont le cur tout entier appartient à son peuple et qui saigne le premier dès qu'un malheur le frappe.
Lorsque le soir tomba et que les travaux durent se poursuivre à la lueur des torches, le spectacle devint tragique. Comme je me dirigeais du côté de ce qui fut la gare, pour rentrer à Rome avec un train de blessés, je fus appelé par un pauvre vieux qui me demandait de venir à son secours. Il venait de retrouver sa femme sous les décombres de sa maison et voulait la transporter dans un champ voisin. Oh! qu'elle faisait peine à voir, la douleur de ce vieillard retrouvant celle qui fut la compagne de sa vie!
Et, tandis que l'on transportait le corps, un homme jeune encore, très bien vêtu, venait aussi nous demander de l'aider! Sa femme et ses quatre enfants étaient sous les débris de sa maison. Il avait suffi de trente secondes pour anéantir son bonheur domestique.
Dans la nuit froide, le silence n'était coupé que par les pleurs et les appels de ceux qui, vainement, devant les ruines de leurs anciennes demeures, essayaient d'appelei par leurs noms les êtres aimés qui y disparurent. Et les cadavres crispés que l'on rencontrait à chaque pas, à la lueur tremblante des torches, prenaient des formes fantastiques qui vous glaçaient d'horreur.
Robert Vaucher