- de la revue 'L'Illustration' no. 3801 de 8 janvier 1916
- 'l'Aviation Française en Serbie'
- par Robert Vaucher
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Le Dernier Raid
On a dit dans quelles conditions terribles s'était effectuée la retraite du détachement des diverses missions françaises en Serbie septentrionale. Nos artilleurs de marine purent rejoindre à temps, par Monastir, la base de Salonique. Nos médecins accompagèrent jusqu'au Monténégro ou en Albanie le gros de lannée serbe, ainsi que nos aviateurs qui furent obligés, faute d'essence ou de voies praticables, de détruire une partie de leur matériel. Notre correspondant en Italie,Robert Vaucher, a rencontré à Rome, au commencement de décembre, dans le palais-hôpital de la reine-mère, un des rares officiers ayant regagné la côte par la voie des airs et dont il tient les détails de cet article, qu'il ne nous a pas été possible de publier plus tôt:
Dès que les Allemands commencèrent à bombarder Belgrade, leurs grosses pièces ouvrirent le feu sur le camp d'aviation. Il fallut se retirer. Le groupe de Belgrade fut divisé en deux: une escadrille provisoirement à Ralia, à 30 kilomètres de Belgrade, et l'autre à Pojarevats. Cette dernière était destinée à surveiller le front, c'est-à-dire à éclairer l'état-major serbe sur la marche des Austro-Allemands. Elle fut très mobile et suivit l'armée serbe dans ses diverses pérégrinations jusqu'à Rachka.
La première, dès la déclaration de guerre de la Bulgarie, eut Nich comme port d'attache. Tout le front bulgare, de Zayetehar à Vrania et Kumanovo, était surveillé par nos aviateurs et chaque mouvement de troupes signalé au quartier général serbe, auquel ces renseignements furent précieux.
Il me faudrait des colonnes pour vous raconter dans quelles conditions ces explorations furent effectuées. Les appareils étaient fatigués: et lorsque la route de Salonique, par où arrivaient régulièrement les appareils neufs et les pièces de rechange, fut coupée, on dut voler avec des axions sur lesquels, eu France, personne n'eût été autorisé à faire un tour de juste. Tous les aéroplanes étaient rapiécés; les longerons étaient- décollés par l'humidité, les commandes brisées étaient raccommodées avec des cordes de piano; à chaque instant quelque chose se cassait. Pendant dix-huit jours, la pluie tomba sans discontinuer sur les appareils, qui ne pouvaient plus être protégés par des hangars ou des tentes, car on manquait de routes pour transporter le matériel. Les difficultés n'avaient pas abattu la bonne humeur; on blaguait toujours, mais, au moment de se mettre en route, le plus courageux de nos pilotes sentait un frisson: reviendrait-il, pourrait-il sûr une pareille carcasse accomplir toute sa mission?
L'état-major serbe ne se doutait de rien. Les nôtres étaient trop fiers pour déclarer que les oiseaux français ne pouvaient plus prendre l'air. On se tuerait, soit, mais on volerait jusqu'au bout; jusqu'au dernier litre d'essence, on surveillerait l'ennemi. Pendant toute la retraite des armées du voïvode Putnik, pas une fois les aviateurs français ne refusèrent d'accomplir une reconnaissance. Ils suivirent le quartier général serbe de ville en ville, souffrant sans cesse de la faim, heureux s'ils trouvaient de temps à autre un morceau de pain de maïs. Masquant leur détresse, ne voulant pas de la pitié de leurs frères d'armes, ils cachaient leurs avions, travaillant toute la nuit à les réparer et repartant le matin héroïquement, la cigarette aux lèvres.
Il y aurait cent anecdotes à conter; en voici quelques-unes:
C'était a Nich, au moment où l'on entendait déjà les coups de canon des Bulgares. Le dernier aviateur français devait rejoindre l'escadrille à Krouchevafs. L'avion roulait, 'lentement, sur le terrain de manuvres, le chariot enfonçant dans la boue. Enfin, il décolle, mais, à 50 centimètres du sol, l'hélice se brise. L'aviateur réussit à obtenir une communication téléphonique avec le commandant Vitrât. Celui-ci répond qu'il fera tout le possible pour envoyer par voie des airs une hélice de rechange. Un colonel serbe annonce à l'officier français: « Nous sommes perdus, cette nuit les Bulgares entreront à Nich. » Le matin arrive, la ville est encore serbe.
Sur le terrain d'atterrissage, deux hommes attendent, le pilote et le mécanicien, regardant anxieusement vers l'horizon si le point noir annonçant le secours ne paraît pas. La journée se passe: personne. La canonnade se rapproche. Le lendemain, même attente anxieuse. Enfin, le troisième jour, les deux malheureux aperçoivent dans le ciel un point noir qui grandit: c'est un camarade qui apporte l'hélice et repart bien vite. Avec une hâte fébrile, celle-ci est mise en place, mais l'appareil, sous la pluie qui tombe en rafales, ne veut pas s'enlever. Il roule, roule, et va atteindre l'extrémité du champ de manuvres quand, enfin, il décolle lentement, monte au- dessus de la ville, qui fut pendant des mois la capitale serbe et où les premières patrouilles bulgares arrivent prudemment. C'était le salut, du moins pour un instant, car en parvenant à Krouchevats, au-dessus du terrain d'aviation, l'hélice se brisa de nouveau, au risque de provoquer un grave accident.
Mais l'ennemi avançait; les Allemands avaient déjà, depuis trois jours, occupé Kragoujevats; le parc d'aviation avait été envoyé à Mitrovitsa. Il ne restait plus que deux aviateurs en a mère-garde, attendant auprès de leur appareil une accalmie pour prendre l'air. La tempête faisait rage. A Krouchevats, c'était l'affolement général. Pour quelques sous, on achetait des denrées qui coûtaient des prix fous quelques jours auparavant; les moyens de transport faisant complètement défaut, chacun fuyait devant les barbares sans rien pouvoir emporter. Les derniers détachements militaires traversaient la ville à la hâte.
Une accalmie permit aux aviateurs de tenter l'aventure. A peine partis, à 2.000 métras d'altitude, le vent était si violent que les appareils reculaient; 300 mètres plus bas, ils restaient stationnaires. Deux heures durant, les aviateurs luttèrent contre la tempête et avancèrent de 20 kilomètres. Tout à coup, les ailerons de l'un des appareils se brisent, et le second disparaît dans la tourmente. Le premier pilote parvient à atterrir près d'Alexandrovats, où il apprend avec effroi qu'un aviateur français vient de se tuer, son appareil s'élant rompu en l'air.
La nouvelle était heureusement fausse. Son compagnon avait, au contraire, réussi miraculeusement à se poser sur une petite place, après avoir rasé les toits des maisons et eu ses longerons cassés par la violence du vent. Que faire? Attendre du secours? Inutile. Une voiture à boeufs se dirigeant sur Prich-tina passait. Un des pilotes y prend place; l'autre veut à tout prix faire encore un vol de reconnaissance. Les Austro-Allemands avancent; il recueillera peut-être des renseignements intéressants pour l'armée qui se retire. Courageusement, aidé de son mécanicien, il se met au travail: il s'agit de prendre, dans l'appareil brisé, les pièces qui peuvent être encore utilisées et, avec ces deux avions détériorés, de faire une machine capable de prendre l'air. Pendant la bataille qui faisait rage, les deux Français travaillèrent sa m relâche. Toute la nuit, ils furent à l'ouvrage et, au matin, l'avion s'envola. Hélas! pas pour longtemps! Une nouvelle avarie survint. Plus rien à faire; il fallut prendre, à pied, sans guide, en portant sur le dos les pièces encore bonnes de l'appareil, particulièrement la magnéto, la route qui va vers Kurchumliya et Prichtina, après avoir détruit les restes de l'avion.
Ce que fut leur randonnée clans un pays presque sans routes, où ils dépassaient, le long des sentiers, une foule de fuyards affamés, ramassant sur le chemin des os, les brisant pour en sucer la moelle, ou cherchant dans les crottins de cheval des grains d'avoine pour apaiser leur faim, on l'imagine à peine. In jour, les deux Français s'égarèrent dans une tribu d'Arnautes qui voulurent les fusiller. Après des journées de marche, couchant à la belle étoile, ils arrivèrent si près des Bulgares qu'ils durent, bien qu'exténués, faire d'une traite 40 kilomètres en une nuit. Ils rejoignirent enfin le parc d'aviation à Mitrovitsa sans avoir été faits prisonniers.
Les deux escadrilles s'étant réunies, le commandant Vitrât se préparait à organiser un nouveau service d'exploration quand la nouvelle arriva de l'état-major: « Le défilé de Katchanik a été forcé, l'armée sei-be se retire en désordre, » Ce n'était plus, cette fois, la retraite stratégique: c'était la fuite, devant des troupes infiniment plue nombreuses, des malheureux soldats serbes privés de munitions et de vivres Il fallut partir en hâte pour Prizrend, afin de ne pa avoir la route coupée par les Bulgares.
Prizrend, hélas! n'était qu'une nouvelle étape. On partagea les derniers litres d'essence entre les nieil leurs appareils, et les oiseaux français reprirent leur vol vers l'Ouest, suivant l'état -ma. ior serbe.
Mon interlocuteur, que les privations axaient rendu très gravement malade, s'était trouvé, à Prizrend, en face de ce dilemme: tomber entre les mains des Bulgares ou de leurs alliés, car il ne lui était plus possible de suivre ses camarades, ou risquer le tout pour le tout et, eu traversant l'Albanie, aller atterrir à Vallona, d'où il pourrait être transporté et soigné en Italie. Il choisit la seconde alternative, et. piloté par un de nos aviateurs les plus connus, sur le vieil appareil remis au point, ayant à peine son plein d'essence, il partit pour l'inconnu, sans même une bonne carte (car on ne peut appeler carte le croquis géographique de l'Albanie que portait l'observateur).Les deux officiers axaient la certitude d'être tués par les Albanais en cas d'atterrissage forcé: toutes les populations de l'ancienne principauté de Guillaume de Wied sont surexcitées par l'odeur de la poudre.
C'est la première fois que l'on traverse l'Albani dans toute sa longueur. A peine entrés dans le défi] du Drin, nos aviateurs furent le jouet de courants d'air terribles. Des « entonnoirs » les élevaient ou les plaquaient avec une violence inouïe. Comme le vent était favorable, l'avion marcha à 150 kilomètres à l'heure.
Les nuages étaient si épais qu'on ne pouvait sou vent distinguer la queue de l'appareil. « Pendant quinze minutes, nous ne vîmes plus rien, me racon tait mon interlocuteur; or nous savions que certaines montagnes que nous devions traverser avaient une altitude de 1.500 mètres et notre altimètre, à ce moment, indiquait 1.200 mètres; nous risquions donc, de venir nous briser contre les rochers nus des montagnes albanaises. Mon camarade donna de la pédale, nous montâmes lentement, lentement... Tout à coup, les nuages se déchirèrent et nous nous trouvâmes entre deux pics, les ailes de l'avion à 30 mètres à peine des arbres du versant. Nous avions bien risqué de les accrocher et d'aller nous abîmer sur les rochers.
» Dès que nous arrivâmes près d'Alessio, le panorama fut merveilleux et d'un pittoresque grandiose. Soudain, nous aperçûmes l'Adriatique. Nous étions sauvés, car nous avions la possibilité d'atterrir sur le rivage en cas de nécessité. Enfin, trois heures dix minutes après notre départ de Prizrend, nous touchions le sol à Vallona, où les officiers italiens nous firent fête. L'Amirauté, avertie de l'arrivée de deux aviateurs français, dont l'un gravement malade, envoya un contre-torpilleur de grande vitesse qui, en quatre heures, nous conduisit à Brindisi. »
Robert Vaucher