- de la revue 'L'Illustration' no. 3958 de 11 janvier 1919
- '« l'Illustration » en Autriche et en Hongrie'
- Lettres de Notre Envoyé Spécial
- Robert Vaucher
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Vienne et Budapest, Capitales de Républiques
Au Parlement Autrichien et à la Hofburg
Vienne, 29 novembre 1918. « N'allez pas au Parlement, me disait aujourd'hui un homme politique tchèque; cela n'a plus aucun intérêt: on ne s'y bat plus. »
J'ai voulu néanmoins visiter le palais où fut proclamée la République. C'est là que se tiennent, actuellement, les premières séances du Conseil national qui prépare la Constituante et le projet de Constitution.
J'y arrive, accompagné du député socialiste de Vienne, Winter, dont le pupitre au Eeichsrat voisinait avec celui de Victor Adler. Le magnifique palais est silencieux, les couloirs sont sombres, car on est obligé d'économiser l'électricité; dans le corridor qui conduit à la Chambre des Seigneurs, deux secrétaires d'Etat, faisant actuellement fonctions de ministres, passent rapidement, en simple veston; ils serrent la main de quelques députés qui se bâtent de gagner la salle des séances. Où sont le protocole,, les uniformes chamarrés d'or d'autrefois et, les titres d'Excellence dont étaient gratifiés les ministres?
La vaste et superbe salle qui fut le théâtre de tant de scènes de violence et de faut de protestations des représentants des peuples opprimés contre l'autocratisme des Habsbourg, est complètement déserte. Il y règne maintenant un silence de mort et on a l'impression de se trouver dans le tombeau de la vieille Autriche. Les trois quarts'des pupitres portent des piles de circulaires, projets de décrets et de lois, imprimés de tous genres qu'on va expédier aux députés des anciennes provinces, aujourd'hui indépendantes, et qui ne reviendront jamais siéger à Vienne.
C'est le dernier acte de la liquidation du Reichsrat austrodiongrois. La salle, contenant 516 pupitres, sera trop grande pour le Parlement de l'Autriche allemande. A gauche de la tribune présidentielle, celle d'où les députés italiens, nkraniens, polonais, roumains, slovaques, croates, tchèques et serbes protestaient à chaque instant contre les exactions du gouvernement impérial, restera maintenant silencieuse.
La Chambre des Seigneurs, qui taisait fonction de Sénat, est un peu plus animée. C'est aujourd'hui le siège du Conseil national de l'Autriche allemande. Lieu éclairée, bien chauffée, ce qui est très appréciable par ces journées glaciales, elle est aux trois quarts vide, les députés actuellement à Vienne occupant à peine le quart des sièges. Après la proclamation de la République, la plupart dés membres du Conseil national qui habitent la province sont retournés dans leurs circonscriptions.
L'indifférence des Viennois pour les questions politiques m'a frappé dès les premiers jours de mon séjour à Vienne; ici aussi elle se manifeste. Les vastes tribunes réservées au public contiennent exactement huit auditeurs. On discute aujourd'hui le budget provisoire pour six mois, ce qui n'a rien .l'attrayant.
La discussion, est présidée par le prélal Hauser, leader des chrétiens sociaux. Le nouveau Conseil national n'a qu'un caractère provisoire, puisque les députés à la Constituante' doivent être élus vers la fin de janvier. Les délibérations sont dirigées par trois présidents qui, chaque semaine, occupent à tour de rôle le fauteuil présidentiel. Ce sont: M. Seitz, pour les socialistes démocrates, M. Hauser, pour les chrétiens sociaux, et M. Dinghofer, maire de Binz, pour le centre nationaliste, t|iii comprend la plupart des partis bourgeois de langue allemande.
...Je suis allé aussi l'aire une rapide visite à la Hofburg. Le palais contient des trésors inestimables: dès lu proclamation de la République, il a été confié à une garde blanche composée uniquement d'officiers, car on craignait qu'en cas d'émeute il pût se glisser dans la « Volkswehr » des pillards qui profiteraient de l'occasion pour dévaliser la Hofburg. Des sous-lieutenants, des lieutenants et des capitaines, le brassard national au bras, montent, comme de simples soldats, la garde aux différentes portes.
Un silence de mort règne dans les grands bâtiments. Quelques généraux t'ont encore sonner leurs éperons sur les dalles de marbre des corridors déserts. Le général Dankl, qui commandait la première armée contre les Busses d'abord, puis en 1916 contre les Italiens, erre solitaire, d'un salon à l'autre. Les officiers qu'il rencontre le saluent à peine. Parfois il s'arrête devant un portrait de général tout chamarré de décorations, hoche la tête et continue sa promenade, dernier représentant d'un régime qui vient de mourir.
Comment Fut Proclamée la République Autrichienne
C'est dans la salle de la Chambre des Seigneurs que la .République ïulrfproélamée, le 12 novembre dernier. Le Reichsrat a tenu, dans lu matinée de cette journée mémorable, sa dernière séance. Avant la séance publique, les députés tchèques s'étaient réunis en Conseil national; les députés de l'Autriche allemande avaient également eu deux réunions secrètes et s'étalent constitués en Assemblée nationale provisoire-: ils se considéraient comme les seuls représentants du peuple, puisque les membres de la Chambre des Seigneurs étaient nommés par l'empereur.
L'après-midi, à 3 heures, l'Assemblée nationale provisoire proclamait la République et adoptait un projet de loi élaboré par le Conseil de l'Etat qu'elle avait élu. Ce Conseil d'Etat se compose de vingt membres et de trois présidenmts. Il nomme les secrétaires d'Etat qui font fonctions de ministres et constitue, pour ainsi dire, une commission executive.
Devant le Parlement, la proclamation de la République fut annoncée au peuple qui l'accueillit par des applaudissements répétés. Il y eut cependant un incident. Un groupe de soldats communistes se mit à tirer contre le palais et voulut hisser un drapeau rouge à l'endroit du flottaienl les couleurs de la République: rouge, blanc, rouge.
Dans la foule, cet incident provoqua une panique, pendant que les mutins. voyant que leur mouvement n'était pas suivi, s'enfuyaient, Au même moment, un groupe de communistes occupait les locaux de la Neue Freie Presse, mais bientôt il fut dispersé. La garde rouge déclara qu'elle n'avait rien de «commun avec ces éléments douteux et, depuis, aucun incident ne s'est produit dans l'ex-capitale des Habsbourg.
La Misère à Vienne
Pendant trois jours, du matin au soir, j'ai parcouru les quartiers ouvriers de Vienne, et, au fur et à mesure que se déroulaient devant moi les scènes de la misère viennoise, j'ai mieux compris pourquoi la République avait été proclamée à l'unanimité.
J'ai visité hier une série de cuisines de guerre. A la Felber Strasse, je trouvais au deuxième étage d'une grande maison, une cuisine immense dans laquelle, d'un côté, on préparait la soupe qui était distribuée à l'autre bout du local.
Un tas de choux que de vieilles femmes coupaient en petits morceaux pour les jeter dans de grandes cuves où bouillait une eau jaunâtre, quelques sacs de farine de légumes mélangée de foin, de paille et de sciure de bois; voilà toutes les provisions de l'établissement.
Avec la meilleure volonté du monde, les personnes charitables qui s'occupent de ces cuisines publiques ne peuvent préparer qu'un brouet épais, jaunâtre, sans l'ombre de substances grasses, et d'une odeur écurante. Tous les jours c'est le même menu, sauf le dimanche où l'on ajoute à cette soupe infecte un petit morceau de viande de cheval bouillie.
Au bout de la salle, sous la surveillance d'un agent de police, des enfants, des femmes et quelques vieux loqueteux défilent, un récipient à la main; une fois par jour, ils viennent chercher leur maigre pitance. Beaucoup sont si affamés qu'ils n'attendent pas d'être sortis de la cuisine pour se jeter sur leur soupe et avaler en quelques minutes leur ration de la journée.
Six mille malheureux passent quotidiennement devant les deux femmes chargées de distribuer à chaque porteur de la carte de ravitaillement un demi-litre de ce mauvais potage aux choux. Des petits enfants blêmes, le masque souffreteux couvert déjà de rides précoces, pleurent en recevant leur ration; d'une voix suppliante, ils demandent à la distributrice une pochée de soupe supplémentaire. Il y a dix cuisines semblables à Vienne.
Dans un local voisin, les habitués de la « Kriegskuche » reçoivent, pour 40 hellers, une soupe de fèves et une portion de choucroute, le tout sans graisse. Assis sur des bancs qui font le tour de la salle, ils mangent leur maigre dîner; quelle galerie effroyable de visages ravagés par la faim et les privations! Couverts de hardes rapiécées, les souliers troués, ils grelottent, car la salle n'est pas chauffée. Jusqu'à la fin d'octobre, la cuisine distribuait 650 rations de café au lait par jour aux enfants qui vont à l'école. Actuellement, le lait manque complètement, les enfants doivent se contenter d'une tasse d'eau noirâtre: du café ersatz.
La situation si tragique de Vienne provient du fait que l'Autriche allemande est un pays de montagnes et que la capitale recevait tous ses approvisionnements des provinces qui se sont déclarées indépendantes. La farine arrivait de Bohême, de Moravie, de Hongrie; les pommes de terre, de Pologne, de Galicie, de Bohême; le bétail de boucherie et les porcs, de la Hongrie méridionale. D'un jour à l'autre, tous ces envois cessèrent. Les dépôts généraux de vivres que la ville de Vienne avait à Bodenbach, à la. frontière saxonne, et qui contenaient les achats faits en Allemagne et en Hollande furent confisqués par le nouvel Etat tchéco-slovaque. La situation est identique en ce qui concerne le charbon.
Le charbon brûlé à Vienne arrivait de Bohême, de Silésie et de Moravie; or, les Tchèques n'en autorisent plus ni l'exportation, ni même le transit. Le Métropolitain a déjà dû, faute de charbon, suspendre son service. Les stocks pour la fabrication du gaz et de l'électricité suffisent momentanément, mais si une amélioration ne se produit pas, ce sera bientôt l'arrêt forcé des tramways et la capitale plongée dans l'obscurité, car on ne trouve plus, même à prix d'or, ni bougie, ni pétrole. Actuellement, les magasins doivent fermer à 4 heures, les usines réduisent leurs heures de travail, les rues sont à peine éclairées, ce qui facilite les vols et les agressions.
Malgré le nombre des tuberculeux qui est en augmentation constante (depuis 1914 il a augmenté de cent pour cent), les sanatoriums doivent fermer les uns après les autres faute de charbon et de vivres. Celui d'Aland, qui était un des plus importants, vient de renvoyer tous ses malades et de fermer ses portes.
Cette pénible situation est l'unique objet des préoccupations des Viennois. Tout se réduit pour eux à une question de pain. Le problème de l'alliance avec l'Allemagne ou la Bavière passe au second plan; ce que le peuple veut, c'est du pain et du charbon.
La guerre paraît déjà une chose lointaine, le vieux régime impérial est mort et bien mort. Il ne reste plus parmi le peuple qu'une grande ha.ine contre les dirigeants qui l'ont précipité dans la guerre et la classe militariste qui l'a obligé à la continuer jusqu'à épuisement complet.
Premières Impressions de Budapest
Budapest, 10 décembre 1918
De grands drapeaux tricolores (rouge, blanc, vert) donnent à la ville un air de fête. A toutes les vitrines des magasins, sur les glaces des restaurants et les fenêtres des particuliers, des pancartes aux couleurs hongroises annoncent au public que les vitres sont sous la protection du Conseil national. C'est tout ce que je remarque de changé dans la physionomie de la belle ville du Danube, devenue capitale de la République hongroise.
La misère de Vienne est inconnue ici. Certes les prix des denrées alimentaires sont dix fois plus élevés qu'en temps normal, mais on peut encore manger à sa faim. La vie, au premier coup d'il, semble normale, les magasins paraissent fort bien pourvus d'objets de tous genres. Mais, si on fait un achat, on est effrayé: les vêtements, le linge, les chaussures atteignent des prix si fantastiques qu'il faut une petite fortune pour arriver à se vêtir.
Nulle part je n'ai vu de traces de combats comme ceux que la presse avait annoncés d'après des dépêches de Vienne. La fusillade, si l'on peut appeler ainsi les quelques coups de fusil qui marquèrent le premier jour de la révolution, n'a pas laissé de traces, les soldats ayant tiré en l'air.
Cette révolution, qui bouleversa si complètement les institutions hongroises et transforma du jour au lendemain un Etat presque féodal en une république démocratique si avancée que même les femmes ont le droit de vote, a coûté bien peu de victimes.
La sévérité de la censure n'a pas permis à la presse, jusqu'au moment de l'abdication de Charles I-IV, de publier la version exacte des mouvements populaires qui aboutirent à la révolution du 30 octobre dernier. Voici, puisée aux meilleures sources, l'historique des événements qui donnèrent le gouvernement de la nouvelle république au comte Michel Karolyi et à ses amis.
La révolution russe a, en Hongrie comme en Autriche, exercé sur le peuple une grande influence. Les officiers et soldats prisonniers qui rentrèrent de Eussie après la paix de Brest-Litovsk apportèrent un esprit nouveau. Dans l'armée, un mouvement très radical, sinon socialiste, se dessina, au moment où, dans le pays, des groupements démocratiques se formaient dans le but d'arriver à un changement complet du régime politique.
Le gouvernement de Weckerlé n'avait pas pris ce mouvement au sérieux; c'est la politique pacifiste et ententophile de Karolyi qui attirait toute son attention.
Au Parlement, l'esprit démocratique pouvait difficilement se manifester. Les socialistes et les radicaux n'y avaient aucun siège et les partisans du comte Karolyi étaient peu nombreux. La presque unanimité des députés était des magnats hongrois, de gros propriétaires fonciers dont les sympathies pour l'Allemagne et les Habsbourg étaient d'autant plus vives qu'elles correspondaient à leurs intérêts financiers. Il y eut néanmoins des séances violentes où l'opposition, se sentant de plus en plus soutenue par le pays, ne craignant plus les accusations de haute trahison, lança dans l'aula de cinglantes vérités. A la fin d'octobre, M. Lovassy, qui est aujourd'hui ministre des Cultes et de l'Instruction publique, et qui vient de rendre obligatoire l'étude du français dans les écoles de la République, s'écria: « C'est vrai, nous sommes les amis de l'Entente ». Cette parole fit un grand scandale.
La signature de l'armistice entre la Bulgarie et l'Entente eut également une grande répercussion. Les 25 et 26 octobre, des régiments hongrois se mutinèrent, ne voulant plus se battre dans l'intérêt de l'Autriche. Par centaines, ils désertaient le front italien et rentraient en Hongrie, craignant que leur pays ne fût envahi par les Alliés.
Prodromes de la Révolution Hongroise
A Budapest, le mouvement démocratique allait chaque jour en augmentant. La rue commençait à bouger. Les partis radical, social démocrate et le parti Karolyi avaient, en secret, formé un conseil national qui se préparait à renverser le gouvernement monarchiste et à installer à sa place un gouvernement populaire. Tous les démocrates accordèrent leur confiance à Karolyi. C'était le seul homme qui, pour devenir le chef d'un gouvernement démocratique, n'avait rien à changer à sa ligne de conduite politique et qui paraissait à tous les révolutionnaires le digne successeur de Kossuth.
Le 23 octobre, Weckerlé, à la suite des événements de Fiume où un régiment croate s'était révolté et avait occupé la ville, résignait ses fonctions de président du Conseil.
Le roi, qui arrivait en Hongrie avec toute sa famille pour passer quelque temps, dut commencer par s'occuper de la situation politique et consulter les différents hommes politiques pour résoudre la crise ministérielle.
Pendant ce temps, à Budapest, le Conseil national travaillait sans relâche. Il convoquait des meetings populaires pour demander des réformes. Le 26 octobre, il lança une proclamation demandant l'indépendance complète de la Hongrie, au point de vue économique, politique et militaire, exigeant le retour des troupes hongroises dans leurs foyers, la fin de la guerre sans délai, et le droit pour les nationalités non magyares d'avoir leurs gouvernements propres suivant les principes de Wilson, tout en respectant l'intégrité territoriale de la Hongrie. Dans cette même proclamation, le Conseil national priait les gouvernements étrangers de s'adresser dorénavant à lui et non au gouvernement démisionnaire. Par ordre de Weckerlé, qui continuait à gérer les affaires de l'Etat, cette proclamation ne fut pas communiquée à l'étranger.
Le roi poursuivait ses consultations sans aboutir à une solution. Les représentants des paysans qu'il interrogea lui déclarèrent que, partout, les paysans se préparaient à la révolution. Charles, surpris de l'ampleur du mouvement, les rassura en leur déclarant que le gouvernement qu'il nommerait serait vraiment le gouvernement du peuple.
Le 26 octobres il fit appeler le comte Karolyi à son château de Godollô, près de Budapest, et lui accorda trois longues audiences pendant lesquelles Karolyi lui exposa les revendications populaire. Dans la troisième, il fut introduit pour la première fois devant la reine, qui le reçut entourée de ses enfants et lui dit: « Monsieur le comte, aidez-nous. J'apprends que la révolution se prépare, que la Hongrie aussi va devenir révolutionnaire. Ce serait terrible. Aidez mon mari, il le mérite sous tous les rapports. Nous avons confiance en vous, en vous seulement. » Puis, avant que Karolyi ait eu le temps de répondre, la reine sortit rapidement du salon.
Il était 10 h. 30 du soir. Beaucoup d'hommes politiques étaient encore au château. Les événements qui se passaient à Vienne obligeaient le souverain à regagner sa capitale autrichienne. S'adressant à Karolyi, le roi lui dit: « Le train m'attend; je dois aller à Vienne; veuillez, je vous prie, m'accompagner. Nous pourrons arranger là les choses de Hongrie. »
A 11 heures, le train emmenait vers l'Autriche les souverains et le leader des séparatistes hongrois. Dans le train royal, le premier chambellan, le comte Hunyadi, s'entretint longuement avec Karolyi qui s'aperçut bientôt que des intrigues menées habilement par le prince Windisch-Graetz, conseiller politique du roi, cherchaient à représenter sa politique comme devant aboutir fatalement au régime des Soviets et à l'anarchie. Toute la Cour et les féodaux hongrois travaillaient activement à influencer le roi et à lui faire renoncer à son projet de confier le gouvernement à Karolyi et aux démocrates.
A Vienne, à l'arrivée du train, le roi prit très chaleureusement congé de Karolyi qui alla s'installer à l'hôtel Bristol. Il s'attendait à être appelé au palais et à y recevoir la mission de former le nouveau gouvernement.
Les heures se passaient et aucun appel n'arrivait du palais royal. A 4 heures, le chef du parti d'opposition hongrois fit demander des explications au comte Hunyadi. Celui-ci l'engagea à retourner à Budapest où il rencontrerait, à la gare, l'archiduc Joseph chargé de lui communiquer la décision du roi.
Le comte Karolyi se rend dans la capitale magyare. Il y trouve l'archiduc Joseph revêtu de pouvoirs allant jusqu'à la dictature. Encore une fois, la réaction avait vaincu, tout au moins passagèrement.
A la gare, une foule immense attendait le retour du chef de l'opposition et l'acclama longuement. De nombreux discours furent prononcés et le député Lovassy salua en Karolyi le chef du gouvernement « sinon par la volonté du roi, du moins par la volonté du peuple ».
Le Conseil national établit son quartier général à l'hôtel Astoria qui devint, pendant les journées des 28 et 29 octobre, le centre des démonstrations populaires.
Les Journées du 30 et du 31 Octobre
Le 30 octobre, le comte Hadik réussissait à former un gouvernement de tendances démocratiques (le ministre de l'Agriculture, par exemple, était un paysan), mais il était trop tard: le peuple exigeait maintenant des réformes plus radicales.
Dans l'armée, l'esprit d'indiscipline augmentait de jour en jour. Depuis le 20 octobre, le bureau central des téléphones était aux mains des partisans du Conseil national. Toutes les conversations des hommes politiques de Budapest et de province, les communications du roi Charles, de Vienne, avec l'archiduc Joseph, étaient interceptées, contrôlées et notées. Quand le général Lukachitch, commandant de Budapest, donna par téléphone l'ordre d'arrêter les leaders du Conseil national, ceux-ci furent immédiatement prévenus et purent prendre des mesures pour dépister la police.
Les ouvriers, organisés, avaient des armes. En un jour, dans une fabrique d'armes des environs de Budapest, 7.000 fusils Mânnlischer disparurent et les ouvriers syndiqués se les partagèrent. La police du gouvernement de Budapest se joignit, en grande partie, au mouvement révolutionnaire.
Le public considérait peu à peu le Conseil national comme le véritable maître de la situation. Les directions des grandes usines et même des fabriques militarisées lui demandaient l'autorisation d'exporter certains articles en Autriche.
Le 30 octobre, la foule s'opposa au départ pour le front italien des troupes qui vinrent, officiers en tête, se mettre à la disposition du Conseil national. Devant l'hôtel Astoria, c 'était une arrivée continuelle de soldats et d'officiers qui, en chantant, venaient offrir leur concours au comte Karolyi et à ses collaborateurs.
Le soir du 29, une foule énorme avait voulu aller de Pest à Buda, au château royal, manifester devant le palais de l'archiduc Joseph et lui exprimer le désir du peuple de voir le comte Karolyi devenir président du Conseil. Le cortège des manifestants troL i le pont suspendu qui relie les deux rives du Danube, occupé militairement. Le premier cordon formé par des soldats hongrois s'ouvrit rapidement et, sans faire usage de ses armes, laissa passer la foule. La seconde ligne était aux mains de gendarmes et de la police montée. Quand le flot humain arriva avec une force irrésistible qui allait forcer le barrage, le commandant ordonna à ses hommes de tirer. La fusillade crépita. Beaucoup de gendarmes tirèrent en l'air, il y eut néanmoins parmi la foule 4 morts et plus de 30 blessés.
Ce fut le seul incident sanglant.
La révolution était projetée pour le 4 novembre; mais, le soir du 30 octobre, les esprits étaient si excités que les membres du Conseil national, du haut du balcon de l'Astoria et du club Karolyi, délièrent les soldats de leur serment de fidélité au roi. Vers 11 heures du soir, on n'entendait dans les rues que des groupes de manifestants chantant la Marseillaise et des chants nationaux magyars. Les soldats arrachèrent leurs cocardes au chiffre impérial et les remplacèrent par des chrysanthèmes blancs. Tous les officiers et soldats portèrent bientôt des képis fleuris. Le lendemain, les cocardes aux couleurs nationales remplacèrent les jolies fleurs automnales.
Le Conseil des ouvriers et soldats, qui s'était constitué pour diriger les révolutionnaires, organisa une manifestation devant le palais habité par le commandant de place. Le cortège, sous la pluie froide qui tombait sans arrêt, arriva en chantant. La garde, sans un instant d'hésitation, laissa pénétrer les officiers, membres du Conseil national, à l'intérieur du palais et se joignit aux manifestants.
Les délégués du peuple trouvèrent le général Varkonyi. Comme il s'attendait à la révolution pour le 4 novembre, il fut complètement pris au dépourvu. Il fut arrêté avec tout son état-major.
Le Conseil national décida d'occuper tous les points stratégiques de la ville: ponts, établissements publics, casernes, postes, télégraphes et téléphones.
A une heure du matin, la révolution était terminée, pacifiquement.
Quand, à 6 heures du matin, le 31 octobre, le comte Hadik, président du Conseil depuis vingt-quatre heures, se réveilla, il trouva à sa porte une sentinelle portant le chrysanthème au képi, et apprit que les révolutionnaires étaient maîtres de la ville. Il téléphona au roi, à Vienne, pour lui annoncer les événements. Charles lui répondit qu'il nommait président du Conseil le comte Karolyi. Mais Karolyi refusa cette nomination téléphonique et déclara qu'il tenait ses fonctions de chef du gouvernement, non du roi, mais du Conseil national.
La journée du 31 octobre fut un jour d'allégresse générale. Les soldats se promenaient dans les rues en automobiles et en camions fleuris. Les manifestants portaient des drapeaux rouge, blanc, vert, avec, au centre, le portrait du grand patriote hongrois Kossuth. Un des premiers actes des révolutionnaires fut de détruire le monument élevé au général autrichien Hentzi, le vainqueur du mouvement révolutionnaire de 1848.
Le Conseil national nomma un gouvernement, qui s'installa dans le superbe groupe de palais dominant le Danube, d'où la vue s'étend sur les jolis quartiers accidentés de Buda et sur les longues avenues coupées d'églises aux silhouettes élégantes de la ville plate de Pest.
Dans les faubourgs, et aux environs de la ville, les soldats qui rentraient du front et des gens sans aveu pillèrent des dépôts et quelques propriétés. Les officiers d'administration, qui au cours de leurs réquisitions avaient souvent commis des détournements ou avaient été durs pour les paysans, payèrent leurs fautes de leur vie. Mais l'ordre fut bientôt rétabli partout.
l'Assassinat du Comte Tisza et la Proclamation de la République
L'assassinat du comte Tisza produisit dans toutes les classes de la population une énorme impression. Ses adversaires eux-mêmes furent atterrés. Un des chefs démocrates s'écria: « Je souhaite à la Hongrie nouvelle un leader aussi puissant et d'un caractère aussi ferme que Tisza le fut pour la vieille Hongrie monarchiste. »
Voici comment se déroula la scène tragique. Le 1er novembre, trois soldats armés arrivèrent au palais du comte Tisza. Les gendarmes les laissèrent entrer.
Lorsqu'ils furent en présence de l'ancien président du Conseil, un des soldats s'écria: « Je suis soldat depuis huit ans. Vous êtes responsable de cette guerre. C'est à cause de vous que des centaines de milliers d'hommes sont tombés sur les champs de bataille et que des millions ont dû supporter pendant des années une vie de souffrances et de privations. Nous sommes venus chez vous pour régler les comptes. »
Tisza lui répondit: « Mon fils, je ne suis pas la. cause-de cette guerre. »
La comtesse Tisza s'avança vers les soldats pour les calmer et protéger son mari. S'apercevant que l'ex-président du Conseil avait à la main un revolver, ils lui dirent î « Posez votre revolver sur la table. » - « Je veux bien, répondit-il en déposant son arme, mais déposez aussi vos fusils. » - « Non, reprirent les soldats », et, tous ensemble, ils tirèrent sur Tisza qui tomba mort aux pieds de sa femme.
Le 5 novembre, le comte Karolyi, accompagné du ministre Jaszi, se rendait à Belgrade pour conclure l'armistice avec le général Franchet d'Esperey. Le 8 novembre celui-ci était signé et la Hongrie déposait les armes.
Afin que le peuple pût se prononcer sur la forme de gouvernement qu'il voulait adopter, une assemblée de tous les conseils de province fut réunie au palais du Parlement hongrois de Budapest.
Le matin du 17 novembre, la Chambre des députés et la Chambre des magnats tenaient leur dernière séance et décidaient de se dissoudre. La Chambre des magnats était presque vide: quelques rares députés seulement avaient osé se montrer.
L'après-midi, tous les Conseils provinciaux remplissant l'aula de la Chambre des députés acclamaient la proclamation de la République populaire hongroise. Quelques jours auparavant, cinq membres du Conseil national, dont le primat de Hongrie, Mgr Czernoch, avaient été reçus à Vienne par le souverain et lui avaient communiqué un message du gouvernement déclarant qu'il se voyait obligé de provoquer une décision de la nation au sujet de la constitution de l'Etat. D'une voix émue, Charles leur répondit" qu'il s'inclinerait devant la volonté du peuple.
Robert Vaucher