de la revue 'L'Illustration' no. 3829 de 22 juillet 1916
'En Automitrailleuse dans les Lignes Ennemies'
par lettre de notre envoyé spécial
Robert Vaucher

Un Épisode de Guerre sur la Brenta

 

Notre envoyé spécial Robert Vaucher, qui avait été autorisé par le commandement suprême italien à suivre sur place, en qualité de représentant de L'Illustration, les opérations dans le Trentin, nous a adressé depuis quelques semaines des lettres extrêmement intéressantes qui ont paru dans nos derniers numéros de juin et nos premiers numéros de juillet. Dans les deux dernières correspondances, datées des 4 et 6 juillet, et que le manque de place nous a empêchés de reproduire la semaine passée, notre collaborateur relatait les progrès de l’offensive italienne sur les deux ailes. A gauche, dans la région Vallarsa-Pasubio, les Autrichiens essaient vainement de desserrer l’êtau italien qui menace de nouveau Rovereto. A l'aile droite, les troupes du général Cadorna avancent plus lentement. Avant de progresser le long de la Brenta, elles doivent conquérir un à un les hauts sommets qui limitent au Nord le plateau des Sette Comuni. C'est dans cette région que se place un émouvant épisode auquel Robert Vaucher fut directement mêlé, et que nous détachons de sa seconde lettre.

 

Val Sugana, 6 juillet

Pendant la journée, toute la vallée est le théâtre de combats d'artillerie; la nuit, ce sont les attaques, les surprises, les fusillades et les combats de patrouilles.

Comme j'arrivais hier après-midi à un commandement d'automitrailleuses, en première ligne, sur la Brenta, j'y trouvai un lieutenant occupé à faire le plan de l'attaque de la nuit: taille moyenne, cheveux très noirs, yeux brillants d'enthousiasme, deux fois proposé par le général pour la médaille de la valeur militaire. Il est entoure d'un petit groupe de volontaires non moins hardis que lui.

« Sur la route impériale de Trente, me dit-il, entre le torrent Masso et notre première ligne, les Autrichiens ont établi une avant-garde dans une tranchée très bien protégée par un réseau de fils de fer où passe un courant électrique, par des trous de loups, des mines, etc. C'est là que nous sommes allés hier soir. Notre automitrailleuse est munie de longues cordes terminées par des crampons. Elle fait marche arrière, s'approche silencieusement des fils de fer. Nous lançons les crampons ainsi que quelques tubes d'explosifs pour briser les fils de fer et nous entraînons avec nous tout le réseau à quelques centaines de mètres. Une section de volontaires, les « auda-» cieux du 10e régiment », s'élancent dans la tranchée ennemie tandis que nos trois mitrailleuses dirigent un feu terrible sur les premières lignes autrichiennes au delà du torrent Masso pour les empêcher d'envoyer des renforts. Nous rentrons avec prisonniers, armes et bagages, après avoir bouleversé les positions au moyen de bombes à main. Vous le voyez, c'est fort simple. Si vous voulez venir avec nous, vous pourrez assister à la scène, mais nous serons seuls, les « audacieux » ayant besoin de repos cette nuit. »

Je me hâtai, avec deux de mes collègues, d'accepter l'invitation. Le soir tombant, nous nous mîmes à table dans une chambre pleine d'obus et de bombes à main. Le repas est très gai. Les mitrailleurs n'en sont pas à leur coup d'essai: deux machines ont déjà été mises hors d'usage, après avoir accompli 35 attaques nocturnes.

Celle où nous monterons ce soir est presque neuve. C'est un magnifique engin de guerre du dernier modèle. Les Autrichiens faits prisonniers avouent avoir une terreur folle de cette machine diabolique, qui apparaît tout à coup au milieu des ténèbres, semant la mort autour d'elle.

Nous gagnons un observatoire et attendons la nuit pour partir en expédition.

Soudain une fusée rouge monte dans le ciel laiteux où flottent des nuages gris. Aussitôt la fusillade commence sur le Civaron. Sur toute la montagne, ce sont les éclairs des mannlichers auxquels répondent les fusils italiens. Bientôt dans toute la vallée, à gauche de la Brenta également, les coups partent isolés ou en feux de salves. C'est l'heure de partir. La machine arrive, trépidante. Nous nous logeons dans la tourelle, parmi des milliers de cartouches et des caisses d'explosifs. Des vœux de succès de ceux qui restent aux postes, puis le bruit métallique de la porte qui se referme. Nous sommes prisonniers.

Sur la route toute bouleversée par les obus, nous bondissons lourdement. Devant nous les sentinelles des tranchées de seconde ligne écartent les chevaux de frise. Nous voici à la première ligne italienne. Les réflecteurs commencent, des deux côtés, à jeter dans la vallée leurs rayons lumineux.

Tout est prêt, les postes sont avertis, c'est l'heure d'entrer en action. Silencieuse, l'auto s'avance sur la ligne blanche de la route. Voici la dernière sentinelle italienne dans un abri d'où l'on pourra suivre toute l'attaque. Nous descendons et, après avoir envoyé des patrouilles en avant pour reconnaître le terrain, la machine infernale continue son chemin. Un projecteur balaie la route. La découvrira-t-il? Non, elle lui échappe, masquée par les arbres. A 100 mètres, derrière la tranchée autrichienne, on distingue un groupe d'hommes debout, causant entre eux en allemand.

Brusquement, les mitrailleuses crépitent, les hommes tombent, fauchés, on entend des cris, la fusillade commence, violente, de tous côtés les balles sifflent au-dessus de nos têtes. Les mitrailleuses continuent leur tac tac tac méthodique et rapide, tirant 1.500 coups à la minute. De temps à autre, le bruit sourd d'une détonation plus forte se fait entendre: ce sont les bombes à main qui explosent. Le canon gronde à son tour. Tous les réflecteurs sont concentrés sur l'automitrailleuse, les fusées lumineuses tombent sur notre abri. C'est un enfer qui est d'une beauté tragique. Puis les mitrailleuses se taisent, tout redevient calme. Par moments le bruit lointain de la bataille sur les hauts plateaux et au fond du Val Campelle parvient jusqu'à nous. Notre auto revient lentement, mais pour repartir bientôt et la scène se renouvelle. Tout va bien: aucun de ceux qui se trouvent dans la machine n'a été blessé. Mais le lieutenant ne veut pas rentrer avec des explosifs; une troisième fois l'auto s'en va dans la fournaise, bravant la canonnade et les bombes, et reparaît, sa tâche accomplie.

Un seul blessé, peu grave, un mitrailleur qui reçut un éclat de shrapnel. Officiers et soldats qui ont bravé tant de fois la mort chantent l'hymne grave d'Oberdan. Nous remontons dans la machine. Les mitrailleuses qui ont tiré 12.000 cartouches sont brûlantes. On piétine dans les douilles. Une odeur de poudre s'échappe de la tourelle.

Nous repassons la première ligne italienne, puis rentrons au poste. Les soldats apportent dans la petite chambre du commandant des bouteilles de vin mousseux du Piémont et, les mains noires de poudre, officiers et soldats fraternisent. « Buvons aux alliés, à la France et à Verdun! Si chacun y met du sien, la victoire viendra bientôt, s'écrie le lieutenant en se tournant vers nous, et dites en France que nous sommes fiers d'être les alliés des défenseurs de Verdun. »

Et, tandis que notre auto s'enfonce dans la nuit, les cris de: « Vive la France! vive l'Italie! » retentissent dans le petit village en ruines au bord de la Brenta.

Robert Vaucher

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