- de la revue 'L'Illustration' no. 3812 de 25 mars 1916
- 'Chez Gabriele d'Annunzio Blessé, à Venise'
- par Lettre de Notre Envoi Spécial
- Robert Vaucher
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«l'Illustration» Sur le Front Italien
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Venise, 12 mars
Tout est triste à Venise aujourd'hui. Une pluie fine et froide tombe lentement. Une brume monte des lagunes. Les monuments, dans leur toilette de guerre, semblent maussades. Tout est gris: les palissades de planches élevées au pied du Campanile pour garantir les sacs de sable contre les intempéries, les murs de briques soutenant les piliers du Palais ducal, les fourreaux de toile écrue dans lesquels semblent frissonner les statues.
Ma gondole s'en va lentement le long du « Canale Grande ». Elle atteint bientôt un petit palais rougeâtre, caché derrière un grand mélèze, au fond d'un jardinet encombré de statuettes, bordé par une balustrade de marbre blanc joliment travaillée, ccmre laquelle vient clapoter l'eau veidâtre.
C'est là qu'est en traitement le giand poète. Il était impossible de lui trouver une retraite plus charmante et plus digne de lui. Les volets du premier étage sont clos: le lieutenant observateur Gabriele d'Annunzio y est soigné avec une sollicitude touchante par sa fille Renata.
Dans un tout petit lieu, aux portes étroites et à l'ameublement d'un goût exquis, celle-ci me récrit, toute heureuse de pouvoir me donner des nouvelles rassurantes. Les professeurs Albtrtotti et Orlandini, qui viennent d'examiner le malade, ont constaté une amélioration; mais ils ont interdit à l'illustre blessé de recevoir des visites. Ils l'ont condamné à une immobilité absolue, dans une chambre sans lumière Ce n'est qu'au prix de toutes ces précautions que l'on espère sauver l'il droit atteint d'un décollement de la rétine.
Mlle d'Annunzio me dit son angoisse lorsque les docteurs doutèrent de pouvoir guerir son père; mais elle cet d'ine réserve extrême.; il a été blessé en service commandé; il accomplissait une mission; elle n'a donc pas le droit de me raconter les péripéties de l'accident. Je m'incline. Le secret, d'ailleurs, ne sera plus longtemps obligatoire, car une citation, qui vaudra au lieutenant d'Annunzio la médaille militaire, viendra bientôt révéler au public avec quel courage et quelle hardiesse le grand poète, l'orateur qui électrisa les foules dans les fameuses journées de mai 1915, sut faire son devoir de soldat.
Il rentiait d'une reconnaissance particulièrement périlleuse lorsque l'hydravion dut atterrir assez brusquement en mer. La secousse provoqua la blessure.
Des télégrammes vibrants à ses amis de France ont prouvé déjà que la douleur physique n'avait pas atteint le moral de Gabriele d'Annunzio. Nulle part plus que dans le petit palais vénitien on ne suit avec un intérêt passionné les phases de la bataille de Verdun; nulle part on ne salue avec plus de joie les communiqués français annonçant les échecs de la ruée aile mande.
Robert Vaucher