- de la revue 'L'Illustration' no.3853 de 6 janvier 1917
- 'Les Débuts de l'Occupation de Valona'
- Lettres et Photographies de Notre Envoyé Spécial
- Robert Vaucher
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Avec les Italiens en Albanie
A bord du ..., en basse Adriatique, 5 décembre 1916
A minuit, précédé de torpilleurs qui se faufilent, adroitement entre les masses sombres des cuirassés à l'ancre et les taches plus claires des contre-torpilleurs et des torpilleurs alliés, notre bâtiment sort lentement du port. Il passe entre les feux rouges et verts, e'allumant et s'éteignant tour à tour, qui indiquent les barrages de mines. Sur le pont, les soldats qui dormaient roulés dans leur couverture, les souliers délacés, la ceinture de sauvetage sous les bras, se sont réveillés et regardent avec intérêt le spectacle grandiose que présente ce grand port de guerre éclairé par la lune.
Peu à peu, la terre disparaît. C'est l'immensité de la mer, avec ses mines flottantes, ses sous-marins, et, là-bas, l'Albanie inconnue où les soldats qui combattirent si vaillamment au Trentin ou sur l'Isonzo vont aller, le long de l'ancienne Via Egnatia, renouveler les gestes héroïques des légions de Jules César. La mer est tranquille et bientôt, à bord, tout le monde dort paisiblement, sauf, à l'avant et à l'arrière, un petit groupe de marins qui veillent à côté de leurs canons, épiant les flots, prêts à tirer sur tout périscope ennemi.
A l'aube nous sommes en face de l'île de Saseno et nous pénétrons bientôt dans le golfe de Valona.
Il y a deux ans, le 24 octobre 1914, les Italiens débarquaient à Saseno et s'emparaient de cet îlot désolé fermant la baie. L'Italie était encore neutre à cette époque et l'on n'a peut-être pas très bien saisi, en France, l'importance de ce premier pas. Saseno occupée, une mission sanitaire italienne s'installa à Valona pour soigner la population privée de tout secours médical; l'influence italienne s'accrut dans l'Albanie méridionale au détriment des menées autrichiennes; tous ces faits prouvaient que la politique de la Consulta s'orientait toujours plus vers l'Entente et que le système des concessions réciproques austro-italiennes en Albanie allait prendre une tournure critique pour la Triplice. Le 24 décembre, en effet, une révolte albanaise, dirigée contre les représentants du gouvernement d'Essad pacha, éclatait à Valona et, le jour de Noël, les marins italiens, bientôt renforcés par un régiment de bersa-gliers, rétablissaient l'ordre et occupaient quelques points stratégiques aux environs de la ville.
L'Italie à Valona, cela signifiait d'sbrs, pour les alliés, la certitude d'une intervention italienne à leurs côtés, car jamais l'Autriche victorieuse ne pourrait consentir à laisser aux mains de sa rivale un port, d'une importance primordiale pour la maîtrise de l'Adriatique.
... En dehors de son importance maritime, Valona est devenue aujourd'hui le point de départ de l'occupation de l'Albanie méridionale, occupation qui s'est étendue jusqu'à Santi Quaranta et qui est remontée, au Nord, jusqu'à Koritza où la cavalerie française s'est rencontrée avec des patrouilles italiennes.
Jusqu'à e jour, tout ce qui se rapportait à l'occupation italienne en Albanie était entouré de mystère. Aucun journaliste étranger n'avait été admis à débarquer à Valona. Aussi suis-je fort reconnaissant au commandement suprême italien et au bureau de la presse du ministère de la Marine de Rome d'avoir autorisé le correspondant de guerre de L'Illustration à prendre part à une mission de documentation composée de deux officiers, l'un de l'armée, l'autre de la marine. Ensemble, nous allons parcourir l'Albanie occupée, étudier les routes qui permettront de relier plus tard Valona à Monastir, et nous rendre compte de la possibilité de ravitailler cette dernière ville par Koritza et Santi Quaranta.
Le Nouveau Port de Guerre Italien sur l'Adriatique
Valona, 6 décembre 1916
Une petite lance à vapeur vient de me déposer au navire-amiral, un magnifique cuirassé mouillé dans cette merveilleuse rade de Valona. Du pont, la vue est superbe: la baie d'un bleu sombre s'ouvre sur un fond de montagnes, très hautes et dénudées, niais qui s'abaissent en une succession de collines verdoyantes, parsemées de campements. Du côté opposé, ce sont des dunes sablonneuses et marécageuses qui s'étalent presque jusqu'à Valona.
Le port, avant le débarquement italien, consistait en un mauvais ponton auquel les chaloupes à vapeur ne pouvaient accoster. Il servait d'embarcadère pour l'exportation de l'asphalte exploité aux environs de la ville par une société française. Aujourd'hui tout est changé. A côté de la vieille douane turco-albanaise, tout un village de maisonnettes très propres et très bien aménagées a surgi. Cinq grands pontons de débarquement ont été construits et reliés à la ville par un Decauville. La base navale e3t le centre d'une animation fébrile: remorqueurs et mahonnes accostent, sans cesse, amenant le matériel de guerre ou les vivres nécessaires pour les milliers d'hommes qui occupent le front de la Vojussa. Territoriaux, marins, Albanais ou Epirotes ceux-ci payés largement par l'intendance rivalisent de zèle pour décharcer les nombreux transports à l'ancre au fond de la baie. Les torpilleurs passent, rapides, entre les gros cuirassés, pour le service des patrouilles en haute mer ou le long des côtes désolées d'Albanie. La rade naguère déserte de Valona est devenue un port de guerre en pleine activité.
L'amiral qui le commande rend hommage à ses marins infatigables, toujours prêts a affronter de nouveaux dangers dans cette mer Adriatique pleine d'embûches de tous genres. Il n'a pas moins d'éloges pour les troupes de terre: « Vous allez voir à l'intérieur, me dit-Û, les excellentes routes construites par les territoriaux Ile ont vaincu tous les obstacles. Dans les endroits escarpés où, autrefois, existait à peine un sentier, les camions automobiles vont actuellement ravitailler nos avant-postes. Après la guerre, il faudra élever, ici, un monument à l'humble territorial italien qui a réalisé des miracles. »
10 décembre
Les pluies torrentielles de ces derniers jours, transformant les routes en fleuves de boue, ne m'ont pas encore permis d'aller sur le front do la Vojussa.
Valona, par la pluie, n'a rien de très engageant. Elle est, comme toutes les villes qui furent turques, beaucoup plus jolie de loin que de près. Elle n'a rien d'original, son bazar est quelconque et les étalages des marchands albanais, coiffés du fez blanc, sont pauvres et rudimentaires. Les Italiens ont heureusement construit, le long des rues, des trottoirs cimentés qui permettent d'éviter la chaussée boueuse où les camions militaires passent avec fracas.
...De décembre 1914 à décembre 1915, il n'y eut en Albanie que le 10e régiment de bersagliers, commandé par le colonel Mosca, qui se contenta d'occuper la ville et ses environs immédiats. En décembre 1915, à cause de la retraite serbe, on dut transformer la garnison de Valona en un véritable corps d'occupation, comprenant une division placée sous les ordres du général Bertotti. En mars 1916, le front, le long de la Vojussa. ayant été élargi et renforcé, de nouvelles troupes arrivèrent d'Italie sous le commandement en chef du lieutenant général Piacentini. Lorsque ce dernier fut rappelé sur le front austro-italien, c'est le lieutenant général Bandini qui lui succéda et qui entreprit aussitôt dénlargir son rayon d'action, occupant successivement, en août, Chimara et Tepeleni, pour couper la route aux contrebandiers grecs qui ravitaillaient les forces austro-albanaises.
De son côté, l'escadre dél arquait à Porto Palermo un détachement qui trouva dans le vieux château d'Ali pacha d'importants documents, relatifs au ravitaillement des sous-marins austro-allemands qui venaient relâcher là.
Autre débarquement, en septembre, à Santi Quaranta, d'où les troupes remontèrent les vallées de l'Epire et entrèrent, dans les premiers jours d'octobre, à Delvino et Argyrocastro, accueillies avec enthousiasme par la population musulmane.
Les garnisons grecques n'avaient jusqu'alors opposé aucune résistance à l'avance italienne, se sachant inférieures en nombre, et assurées que les musulmans, excités par les cruautés des bandes soi-disant chrétiennes, ne manqueraient pas de prendre parti pour les soldats de Victor-Emmanuel III. Mais à ce moment, profitant des positions naturelles très fortes qui se trouvent entre Muzina et Episcopi, les officiers grecs groupèrent sur ces hauteurs 4.000 soldats et 16 canons. Leur résistance devait empêcher nos alliés de continuer leur marche vers la région de la Haute Vojussa. Les Italiens renforcèrent leurs avant-gardes et les Grecs jugèrent prudent de ne pas ouvrir le feu. Le 10 octobre, toute l'Albanie méridionale était conquise et des détachements, passant le fleuve, s'emparaient de Klissura et remontaient jusqu'à Premeti, mettant en fuite les groupes austro-albanais. Chassés des régions côtières, les comitadjis infestaient encore les alentours de Liaskovjk. Vers la mi-octobre, les soldats du général Bandini s'établirent solidement dans ce dernier village et c'est bientôt après que des patrouilles de cavalerie françaises et italiennes prirent contact à Koritza.
Le Camp Retranché de Valona
15 décembre
Valona jouit de conditions atmosphériques vraiment extraordinaires. Les hautes cimes dénudées de Karaburun semblent attirer à elles toute l'électricité de l'air. Depuis mon arrivée en Albanie, je les ai toujours vues couvertes de nuages sombres.Les orages se poursuivent jour et nuit; mistral et sirocco alternent, avec une étonnante rapidité, plusieurs fois par jour. Les routes albanaises, si l'on peut donner ce nom aux chemins battus indiqués sur les cartes d'état-major autrichien comme routes da première classe, forment des fleuves de boue marneuse, gluante, dans laquelle hommes et bêtes enfoncent souvent jusqu'à mi-jambe. Décidément la nature n'est pas l'alliée des Italiens. Sur tout le front des Alpes, les Autrichiens possèdent des positions naturelles merveilleuses, impossibles, semble-t-il, à conquérir, et que les alpins de Cadorna gravissent pourtant pas à pas. En Albanie, ce sont les communications qui manquent complètement, la malaria qui ravage les troupes, la pauvreté d'un pays sans aucune ressource, où tout est resté à l'état primitif.
En retraçant sommairement, plus haut, les phases de la mainmise italienne, j'ai négligé l'occupation toute provisoire de Durazzo, qui n'eut d'autre but que de protéger l'embarquement de l'armée serbe précédée de ses prisonniers autrichiens, des fidèles d'Essad pacha et des colonies étrangères. Cette opération terminée, Durazzo fut évacuée, des arrière-gardes ayant seules été chargées de contenir le corps d'armée autrichien qui descendait à l'Adriatique. Dans le combat inégal qui se livra alors, les Autrichiens, a déclaré M. Sonnino à la Chambre des députés, ne firent que 650 prisonniers. Quant aux poudrières et aux dépôts de munitions d'Essad pacha, tout ce qui n'avait pu être embarqué fut détruit. Les Autrichiens annoncèrent la capture de plusieurs navires: ils ont simplement omis de dire que ces derniers avaient été coulés en rade par les sous-marins et qu'il était impossible de les remettre à flot.
Durazzo abandonnée, l'ennemi annonça bien haut que Valona serait rapidement conquise. Il avait mal calculé. Son armée demeura-t-elle embourbée dans les marais séparant Valona de Durazzo? Dut-elle reculer devant les difficultés énormes que présente le ravitaillement de troupes s'avançant de l'autre côté de la chaîne de Mala- castra? Une chose est certaine, c'est que, actuellement, le camp retranché de Valona est plus fort que jamais et qu'une offensive autrichienne n'a plus aucune chance de succès.
Nous n'avons rien à cacher, me dit, il y a une dizaine de jours, le chef d'état-major du corps d'occupation. Vous pouvez aller partout et vous rendre compte de ce que nos troupes ont fait en Albanie.
J'ai déjà parcouru tout le secteur Nord-Est de la zone occupée, de l'embouchure de la Vojussa à Tepeleni, et j'en rapporte une excellente impression.
Le génie a porté son activité sur deux champs d'action très différents: les travaux de défense du camp retranché et les travaux civils de Valona.
En un an de patient et incessant labeur, il a transformé la physionomie de la ville et regagné les siècles perdus par l'indolence ottomane. Les rues, que la moindre pluie changeait en torrents,ont été pavées; des égouts et des canaux d'écoulement d'eau ont été établis suivant un plan régulateur. Un aqueduc de 7 kilomètres amène maintenant l'eau potable à huit fontaines placées dans les différents quartiers. Un lazaret comprenant une dizaine de pavillons, qui seront munis de tout le confort moderne, est en construction. Un cimetière catholique, le tribunal civil, le bureauMes postes et télégraphes, des écoles italiennes et albanaises, des magasins de dépôt pour la douane et les matières inflammables, la préfecture, l'hôtel municipal, un marché couvert, autant d'ouvrages d'utilité publique étudiés par nos alliés et dont l'exécution permettra aux habitants de Valona d'apprécier les bienfaits de la civilisation moderne.
J'ai vu dans les bureaux des services techniques le plan de drainage de toute la zone paludéenne s'étendant de Valona à Arta, drainage qui permettra de supprimer presque complètement la meurtrière malaria. Conçu sur la base d'un canal collecteur allant du port de Valona à Arta, le plan comporte une série d'uvresd'art, d'innombrables canaux, une digue formidable protégeant Arta, la Venise albanaise, et le remplissage de tous les affaissements de terrain d'un niveau inférieur à celui de la mer. Ce travail considérable prévoit le déplacement de trois millions de mètres cubes de terre. N'est-il pas profondément encourageant, au moment où la fureur teutonne sème partout des ruines, de voir le génie latin s'efforcer de régénérer un pays qui fut toujours opprimé.
Les travaux de défense exécutés par le génie militaire ne le cèdent en rien aux travaux pacifiques. Le camp retranché de Valona forme un tout parfaitement homogène, grâce au réseau de routes construites de la mer à la Vojussa. Dans les vallées où les chemins n'ont pas encore pu être tracés, une ligne de chemin de fer à voie étroite, système Decau ville, va jusqu'aux stations de ravitaillement d'où, soit par chariots aériens sur fils, soit par mulets, les troupes dans les tranchées le long du fleuve reçoivent vivres et munitions. Plus de 150 kilomètres de routes carrossables ont été créées; 400 kilomètres de lignes téléphoniques relient les postes les plus éloignés au commandement de Valona. Ce que les Italiens ont fait au Trentin, en Cadore ou en Carnie comme routes et travaux d'art, ils l'ont répété en Albanie avec le même succès.
Sur Le Front de la Vojussa
Monte Aderai, 17 décembre
Des nuages rougeâtres aux franges d'or voltigent ce matin dans le ciel clair, lorsqu'une chaloupe à vapeur vient me prendre à bord d'un navire de guerre ancré au fond de la rade. Après quinze jours de bourrasque, l'aube semble promettre une journée radieuse. Nous sommes bientôt à quai. Une de ces petites autos faites pour la guerre de montagne emmène rapidement un officier du génie et votre envoyé spécial vers le front.
Valona se réveille à peine. Un muezzin du haut d'un minaret appelle d'une voix tremblotante les fidèles à la prière matinale. Les Albanais assis à la turque devant leurs maigres boutiques fument placidement leur éternelle cigarette.
Au sortir de la ville, nous filons à toute vitesse le long d'une route superbe, véritable boulevard, qui conduit à la vallée de la Shusciza.
Les tempêtes de ces derniers jours ont entraîné dans le fleuve l'unique pont construit par les Turcs devant le village de Drachovitza, dont les maisons de pierres sèches couronnent une colline plantée d'oliviers et piquetée des lignes sombres des cyprès. Les Italiens ont heureusement jeté sur le fleuve, en un autre endroit, un superbe pont de 227 mètres de longueur sur lequel passe le Decauville. Celui-ci a résisté à la crue, et nous arrivons bientôt à une station où la route, en construction, ne permet pas de continuer en automobile.
Cette vallée de la Shusciza forme une ligne de défense. Les tranchées, très bien aménagées, devant lesquelles les réseaux de fil de fer barbelé semblent des vignobles, courent le long des collines, passent sous les campements, établis le plus haut possible à cause des fréquentes inondations.
Le petit train qui doit nous conduire à travers la Val Vlaina, reliant la Shusciza à la chaîne de montagnes qui longe la Vojussa et forme la première ligne italienne, siffle désespérément pour chasser de la voie un troupeau de vaches albanaises obstinées à ne pas bouger. Malgré les cris de leurs gardiens épouvantés, elles regardent avec dédain cette petite machine qui s'époumonne à traîner ses wagonnets chargés de soldats et de ravitaillement.
Nous avançons lentement. Toute cette vallée est déserte. L'indolence musulmane et le manque complet de sécurité en furent la cause. Les paysans albanais ont trouvé inutile de labourer la terre, puisque, au moment de la récolte, le pacha ou le bey s'emparait du fruit d'un pénible travail. Ils préfèrent croupir dans une misère sordide. Les Italiens s'efforcent de les arracher à cette paresse. A chaque instant nous rencontrons des soldats qui défrichent des terrains, vierges depuis des siècles de toute culture. De grands bufs gris cendré aux cornes magnifiques tirent lentement une charrue moderne qui s'enfonce dans une terre superbe, noire et grasse, sans une seule pierre: la terre rêvée pour la culture du blé. Ici et là, de grandes étendues de champs ensemencés en^àutomne laissent voir les~pousses d'un vert clair, }ui promettent de belles récoltes. Avec l'esprit de travail et de sobriété du soldat italien, on peut être certain que dans quelques années le camp retranché de Valona sera transformé en une région entièrement cultivée et que les Albanais eux-mêmes contribueront à la rénovation de leur pays.
A Casa del Pacha, nom pompeux donné à une méchante maisonnette de pierres sèches, le chemin de fer s'arrête. Une petite nacelle suspendue à des câbles aériens va, à travers monts et vallées, nous transporter à 420 mètres d'altitude. Nous nous installons dans la nacelle, les poulies grincent et nous voilà en route. De là-haut le spectacle est fort curieux.
Plus nous filons rapidement, suspendus à quelques centaines de mètres de hauteur, plus, en bas, la vie devient intense. Les camps succèdent aux camps, les tentes grises tachent le sol sombre, et tout près d'elles nous distinguons de temps à autre des plaques d'un vert clair piquetées de points rouges. De notre nacelle on croirait voir un champ de pavots dans les prés printaniers. Ce sont les bersagliers en uniforme gris vert, portant sur la tête une chéchia rouge semblable à celle de nos zouaves, qui sont rassemblés pour la messe. Celle-ci terminée, les points rouges se dispersent parmi les tentes, et le son du clairon, annonçant la soupe, monte jusqu'à nous. Parfois, en passant sur un pylône, les câbles grincent d'une façon sinistre. Notre étroite embarcation sursaute! Va-t-on faire le grand saut! Le calme revient bientôt. Nous courons le long des fils avec une régularité parfaite et croisons des wagonnets allant en sens inverse, chargés de sacs de farine.
Après avoir changé trois fois de véhicules, nous arrivons au haut de la troisième « teleferica ». La station de ravitaillement, d'où partent les caravanes de mulets pour toute une large zone de la vallée de la Vojussa, est épouvantablement fangeuse. Nos montures enfoncent souvent jusqu'aux genoux.
Soudain, le chemin cesse; nous gravissons la montagne couverte de pierres et de broussailles. Le ciel s'est couvert et charrie de gros nuages noirs qui cachent les cimes les plus élevées, blanches de neige, et d'où descend un vent glacial. Les mulets glissent. Il faut, à pied, atteindre le sommet, d'où la vue est superbe.
Voici toute la vallée de la Vojussa, depuis la zone basse où le fleuve se jette dans la mer, au Sud des lagunes de Soli, jusqu'aux deux montagnes sombres qui se rapprochent comme pour empêcher le fleuve de passer. Là-bas, grâce à une longue-vue de marine, nous distinguons les points blancs qui sont les restes du village de Tepeleni, détruit par les Grecs. A nos pieds la Vojussa traîne paresseusement ses eaux lourdes de boue entre les collines verdoyantes peuplées de nombreux villages. Sur les deux rives, des fortifications ont été construites, plus nombreuses, plus solides, plus continues sur le front italien, et se réduisant, du côté autrichien, à de nombreux fortins constitués par les couines en saillant sur le fleuve. Il semble que l'ennemi ait voulu se contenter d'une série de positions permettant de soutenir une attaque au cas où les Italiens tenteraient de passer la Vojussa, et se sont dispensés d'avoir une ligne de tranchées dans les plaines basses, souvent inondées, qui séparent les collines.
Aujourd'hui tout est silencieux. On distingue à la jumelle, sur le front autrichien une caravane qui amène des ravitaillements au village de Kuta. Une certaine animation se remarque aussi autour de Kiorusit, où les fils barbelés autrichiens enserrent une colline sur laquelle sont quelques maisons albanaises.
Le petit poste du sommet de l'Aderai nous demande avidement des nouvelles de la guerre.
Depuis huit mois vivent là quelques hommes, des montagnards italiens, sous une hutte de pierres. Par le vent, par la pluie, par la neige, ils sont à leur poste, surveillent toute la vallée, connaissent à fond les positions autrichiennes, remarquent la moindre modification que l'ennemi apporte à ses lignes et renseignent le commandant des batteries disséminées dans cette région, et celui des détachements dont nous apercevons partout les campements ou les baraquements hivernaux. Nous annonçons la victoire que la T. S. F. a transmise hier aux navires: « Les Français ont enfoncé le front allemand sur 4 kilomètres de profondeur et sur 10 de largeur, et fait 9.000 prisonniers. »
En entendant la bonne nouvelle, les braves sont rayonnants et l'un d'eux déclare gravement en patois piémontais: « Ils sont durs, mais on finira bien par les avoir. » Puis, lentement, comme si là-haut le temps ne comptait plus, il reprend sa longue- vue, regarde un instant et nous dit, étonné: « L'officier des ravitaillements autrichiens n'a plus son cheval blanc. Qu'est-ce que cela veut dire? »
On sent que ce changement les préoccupe. Dans le silence des montagnes sauvages d'Albanie, le plus petit événement devient pour ces sentinelles un épisode important de la grande guerre.