de la revue 'L'Illustration' no. 3857 de 3 fevrier 1917
'Avec les Italiens en Albanie'
Lettres et Photographies de Notre Envoyé Spécial
Robert Vaucher

Une Excursion A Tepeleni

 

Tepeleni, 25 décembre 1916

Nos chevaux glissent sur les pavés humides d'Argyrocastro. Il fait à peine jour et nous nous enfonçons dans le brouillard le long d'un chemin caillouteux suivant le Drino. Les villages se trouvent sur les pentes des monts, la vallée étant trop souvent inondée pour être habitée. Il faut, à plusieurs reprises, traverser à gué des torrents, affluents du Drino, et enfin cette rivière dans laquelle nos chevaux enfoncent jusqu'au poitrail. Les cavaliers de notre escorte se jouent d'ailleurs des difficultés; ils sont à bonne école. Le général ..., commandant le secteur de l'Albanie méridionale, est un cavalier émérite. Pendant les quelques jours passés en sa compagnie j'ai pu apprécier sa hardiesse et ce n'est pas sans hésiter quelquefois qu'on le suit dans ses randonnées. Je me souviendrai longtemps de certaines roches escaladées à cheval derrière lui Kndis que les fers de nos montures, glissant sur la pierre humide, faisaient jaillir des étincelles.

Après avoir traversé une dernière fois le Drino sur un vieux pont de pierres en dos d'âne, le chemin longe des gorges étroites et pittoresques, puis, soudain, débouche dans la vaste conque de Tepeleni au fond de laquelle la Vojussa trahio paresseusement ses eaux boueuses. De loin, Tepeleni paraît une ville forte avec son antique forteresse d'Ali, pacha de Janina, dont les murs crénelés et très élevés descendent presque jusqu'au fleuve. Ces murailles sont la seule trace qui subsiste de la puissance du terrible pacha qui, par son astuce, créa tant de difficultés aux généraux franco H, ainsi que le rapporte M. A. Boppe, ministre de France auprès du gouvernement ce be, dans son captivant ouvrage: l’Albanie et Napoléon. L'empereur, lassé de sa fourberie, ordonnait, le 15 mars 1811, au duc de Cadore:

« Faites, je vous prie, le relevé des insultes que m'a faites Ah, pacha de Janina, depuis un an. Vous lui déclarerez que la première fois qu'il se permettra d'empêcher l'approvisionnement de Corfou et refusera le passage aux bestiaux et aux vivres destinés à cette place, je lui déclarerai la guerre. La douceur et la politesse ne valent rien auprès d'un homme de la trempe de ce brigand. »

Napoléon, employant la manière forte, eut gain de cause. C'est une leçon qu'il ne faudrait jamais négliger en ces pays.

Quand les troupes italiennes, après avoir traversé de nombreux villages en ruines, arrivèrent devant Tepeleni, les soldats poussèrent un cri de joie. Enfin, après tant de privations, ils trouvaient une petite ville, où ils pourraient vivre d'une façon moins primitive que sur les montagnes qu'ils venaient de parcourir. Hélas! ce n'était qu'une illusion. Les légions sacrées avaient réduit Tepeleni en cendres. Deux maisons seules avaient été épargnées: l'une d'elles servit de caserne aux soldats grecs, et l'autre d'habitation à leur commandant. Dans cette Pompéi moderne, nos alliés ne trouvèrent que quelques tziganes, n'ayant d'humain que le nom, vivant dans les ruines comme des bêtes dans leurs tanières et se nourrissant d herbes. Les femmes qui apportèrent du bois aux Italiens refusèrent les pièces d'argent qu'on leur offrait en récompense, ne comprenant pas du tout à quoi ces petits morceaux de métal immangeable pouvaient bien servir. On leur distribue actuellement du pain et de la farine de maïs dont elles font des galettes.

Le soir venant, il faut remonter à cheval et reprendre le chemin d'Argyrocastro. La nuit tombe bientôt, une superbe nuit de Ncël, douce et paisible. Tout est silencieux. Parfois, en passant près d'un poste, nous voyons de grands feux autour desquels les soldats sont groupés. Nous avons couvert aujourd'hui plus de 70 kilomètres; nos chevaux fatigués vont au pas. Je songe à toutes les scènes d'horreur qui se déroulèrent en ce pays, à la tragédie d'Hormovo, le village albanais dans lequel, il y a quatre cents ans, lors de l'invasion turque, les musulmans égorgèrent tous les habitants valides (chrétiens comme tous les soldats de Scanderberg) et convertirent de force à l'islamisme les femmes et les enfants. Quand les Grecs revinrent, voilà trois ans, ils firent subir aux Albanais musulmans un traitement peu différent, — représailles d'autant plus odieuses qu'elles frappaient les descendants de ces chrétiens tués par les Turcs!

 

Sur La Route de Koritza et de la Macédoine

Liaskovik, 29 décembre

J'ai repris hier matin, à Giorgiukati. la route de Koritza. Notre automobile transportait à Liaskovik une dizaine de zaptiés, vêtus d'un uniforme gris vert aux passepoils rouges et coiffés d'une espèce de fez rouge à fond vert. Ce sont les gendarmes albanais instruits par les carabiniers italiens et que l'on envoie dans tous les territoires occupés.

Nous passons la frontière à Arinista. Sur le pont les sentinelles italiennes et grecques montent la garde. Les Italiens ont la permission de traverser le territoire grec entre Arinista et Han Calivaki, où la route bifurque vers Janina d'une part et de l'autre vers Liaskovik. C'est cette dernière direction que nous prenons. La route est excellente et l'auto monte et descend les collines couvertes de chênes et de hêtres, avec une vitesse anormale pour des routes albanaises. Quand nous atteignons la frontière italienne, un camion a glissé sur le mauvais pont traversant le Sarantaporos et se trouve dans une position dangereuse. Il faut, avec des cordes, le tirer de ce mauvais pas. Pendant la manœuvre, les soldats grecs de faction se sont aperçus de la présence des Albanais dans notre automobile et, baïonnette au canon, ils se placent autour de notre voiture pour l'empêcher de continuer sa route. L'instant est critique, car les zaptiés sont aussi furieux que les soldats grecs et l'on risque de voir s'ouvrir un nouveau conflit balkanique. Heureusement, un sous-officier qui vient de téléphoner à Janina reçoit l'ordre de nous loisir poursuivre notre chemin. Nous commençons l'escalade des collines aboutissant à Liaskovik, à 949 mètres d'altitude. Le chemin est mauvais et l'auto avance cahin-caha entre les xossés et les ornières.

Liaskovik est placée dans une situation ravissante. Elle domine toute la région et la vue s'étend jusqu'aux monts Lazari et Zagori, couverts d'une neige immaculée. Le terrain aux environs est très bien cultivé; des vignobles donnent un excellent vin. Jusqu'en 1913, Liaskovik était un centre de villégiatures. Les pachas de Constan- tinople y avaient de fort beaux palais; la commission internationale de délimitation des frontières y logea, en automne 1913. Aujourd'hui, sauf le quartier grec composé de pauvres maisons de pierres sèches, tout est détruit. Après le pillage, ce fut l'incendie et hier soir, en arrivant à Liaskovik, je retrouvai, plus tragique encore, le spectacle de Tepeleni.

Les officiers de cavalerie qui nous reçoivent font partie d'une brigade que j'ai toujours vue en première ligne. C'est elle qui reprit Asiago, en juin dernier, et ses escadrons entrèrent les premiers en août dans les rues de Gorizia. Les positions italiennes ont sur leur flanc gauche et sur leur front proprement dit des bandes de comitadjis albanais et grecs, et sur leur flanc droit quelques détachements des troupes de Constantin, qui semblent animés de sentiments fort peu sympathiques pour l'Entente. Deux officiers français et un officier anglais chargés, il y a une quinzaine de jours, de se rendre de Santi Quaranta à Koritza, n'ont pas pu dépasser Liaskovik, les bandes ayant montré une activité inaccoutumée à la nouvelle des incidents d'Athènes.

La principale est dirigée par le lieutenant grec Papagiorgiou, ancien directeur de la police de Janina, qui donna tout dernièrement sa démission d'officier de l'armée hellénique. Il n'a rien à craindre pour son avancement puisque le titre de chef de bande n'a pas empêché un autre officier de Janina, Vardas, de devenir lieutenant- colonel d'artillerie. Papagiorgiou est en rapports constants avec les autorités militaires grecques de Koritza; celles-ci lui envoient régulièrement des caravanes de mulets chargés d'approvisionnements et de munitions, qui traversent la frontière grecque et arrivent à Herseg. Beaucoup de ces comitadjis ont même jugé superflu de quitter leur uniforme de soldat grec. Les bandes grecques ou albanaises (comme celle d'Ali Cepan), ravitaillées par la Grèce, sont en même temps payées en or par les Autrichiens, qui ont à Herseg et dans toute la région des officiers et des agents consulaires. On affirme que, sur les hauteurs dominant Herseg, de l'artillerie serait en position.

Quand donc saura-t-on ici si l'on peut aller de l'avant sans craindre, au moment d'un succès militaire allemand, de voir les services d'arrière coupés par les troupes royalistes grecques î

J'accompagne, cette nuit, les explo rateurs chargés de surveiller le front devant Liaskovik. Silencieuse, notre patrouille se faufile entre les murs croulants des vieux palais. Nous traversons les ruines, et sommes arrêtes de temps à autre par un « Halte! Qui vive! » et le bruit sec d'un fusil que l'on arme. Nous passons en revue tous les postes avancés perdus dans la montagne, entre les rochers des hauteurs dominant la route. Rien de suspect n'est signalé. Tout le monde veille, l'arme au pied.

L'aube blanchit à l'horizon, et nous montons à cheval. Notre petite troupe portant le casque de guerre, le mousqueton en bandoulière, s'engage le long de la route de Koritza. Pendant des heures, on avance prudemment, inspectant chaque maisonnette. Tout est désert; à plus de 10 kilomètres à la ronde nous ne rencontrons âme qui vive. Soudain, d'un petit bosquet de sapins, un coup de feu part. Nous explorons toute la région, regardons derrière toutes les roches, battons tous les boqueteaux. Rien, absolument rien! Les comitadjis nous attendent plus loin. La route passe, en effet, dans une contrée bien propre aux entreprises des bandes irrégulières. C'est le terrain rêvé pour la guérilla. A quelques centaines de mètres en avant, nous apercevons des silhouettes qui s'enfuient à notre approche. Puis tout retombe dans un silence de mort: le pays est plus que jamais mystérieux.

Robert Vaucher

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