- de la revue 'L'Illustration' no. 3866 de 7 avril 1917
- 'Les Alliés en Albanie'
- Lettres et Photographies de Notre Envoyé Spécial
- Robert Vaucher
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Dans les Balkans
La Jonction des Troupes Françaises et Italiennes
Koritza, 15 février
Je fus réveillé, ce matin, par le canon grondant aux abords immédiats de la ville, Nos 75 bombardaient les ouvrages ennemis dans deux directions: 1 au Nord-Ouest, sur les hauteurs de Parodina et de Meltchan, qui s'abaissent lentement jusqu'au lac Malik et où les Autrichiens ont des mitrailleuses bien dissimulées; 2 au Sud, vers Tepedzik et Bobostitza où les bandes albanaises austrophiles de Sali Budka empêchent nos troupes d'avancer sur la route d'Erseg.
Des patrouilles parcourent Koritza, tandis que, à grand bruit, les chars et les arabas roulent sur les pavés, venant chercher des ravitaillements, et que les estafettes apportent au galop des ordres ou des rapports.
On avance rapidement sur tout le front. Les batteries suivent la progression de l'infanterie. Les détonations sont de plus en plus lointaines et rares.
De temps à autre, une auto-ambulance amène à l'hôpital un blessa. généraJprnent atteint peu grièvement par une balle de mitrailleuse ou de fusil. Les pertes sont légères. L'ennemi, par contre, est en pleine déroute.
Le soir tombe lorsque, escorté par nos chasseurs, le cortège des prisonniers entre en ville. Dy a de tout parmi ces « grenzenjaeger » portant au col un petit aigle de métal: des vieux aux barbes hirsutes et des tout jeunes, des gamins qui paraissent eux-mêmes tout étonnés de faire la guerre et enchantés de l'avoir terminée. Ils proviennent de toutes les parties de l'empire et sont bohémiens, tchèques, Slovènes, bosniaques ou maggyars. En queue de la colonne, quelques comitadjis des bandes de Sali Budka ont des têtes de brigands de grands chemins. Je me félicite de ne pas les avoir rencontrés dans les sentiers déserts parcourus ces jours derniers.
Lo tekké (monastère^ de Meltchan, que les Autrichiens avaient transformé en une véritable forteresse et muni de mitrailleuses, a été pris par nos fantassins après un vif combat. Devant la colline, au sommet de laquelle est bâti le tekké, le terrain est un vaste marécage. De nuit un bataillon le traversa de façon à pouvoir, dès l'aube, monter à l'assaut. Nos soldats enfonçaient dans la boue jusqu'aux genoux, puis jusqu'à mi-corps. L'eau était glaciale et un officier autrichien fait prisonnier déclara qu'il ne fut averti de l'arrivée des Français que par le clapotis produit par les soldats s'embourbant et cherchant néanmoins à avancer. Un vent très froid soufflait et, pendant que les compagnies du centre attendaient l'aube, pour attaquer d'accord avec les compagnies des ailes, les braves poilus se transformaient en bloc de boue gelée.
Soudain, dans le silence du matin qui ee levait à peine, les notes des clairons résonnèrent, claires et perçantes, et ces hommes de boue s'ébranlèrent avec un grand cri de: « Vive la France! » Les Autrichiens ne se rendirent qu'une fois qu'ils se virent cernés de tous côtés.
La colonne opérant au Sud contre les bandes de Sali Budka était flanquée, à droite et à gauche de la vallée, de détachements de la gendarmerie albanaise de Koritza organisée par les officiers français et commandée par Thémistocle Germeni, un chef de bande qui fit sa soumission lors la proclamation par la France de l'indépendance du kaza albanais de Koritza. Ces gendarmes, formés depuis deux mois seulo-ment se sont brillamment comportés. Un de leurs détachements eut un engagement très sérieux à Pulaha avec Ls avant-gardes des irréguliers ennemis. Il en sortit victorieux et réussit à capturer une vingtaine d'Autrichiens conduisant un convoi de ravitaillement de munirions pour les comitadjis de Sali Budka. Peu après, nos troupes elles-mêmes étaient aux prises avec le gros des bandes austrophiles qui occupaient Bejovoda, village construit en nid d'aigle à plus de 1.000 mètres d'altitude. Ce fut le moment le plus tragique de toute l'expédition. Les comitadjis, armés de fusils allemands dernier modèle, cachés derrière les rochers, tiraient, comme à la ciLle, tous ceux qui se hasardaient sur l'unique sentier de chèvre conduisant au village. Ils avaient des tireurs d'élite et plusieurs de nos soldats furent blessés à 2.000 mètres de distance. Mais les Français, malgré la guerre de tranchées, n'ont pas perdu leurs qualités manuvrières. Grimpant des pentes très difficiles, ils atteignirent le sommet des hauteurs voisines, réussirent à déborder des deux côtés et à s'emparer du village.
Ce son tous les buts désignés sont atteints. Les troupes campent dans les villages de la vallée du Dunavetz, où la population accueille avec joie les soldats français. Il s'agira demain de passer le col de Kjari, qui sépare la plaine de Koritza de la large vallée de la Kolonia.
Sur la route d'Erseg, 16 février
Les pièces de montagne de 65 ont achevé de mettre en déroute les bandes de Sali Budka. L'avance aujourd'hui a été générale sur le front français d'Albanie. Toutes les hauteurs dominant la plaine de Koritza au Nord-Ouest sont entre nos mains. Moskopole est occupé. Nos patrouilles parcourent toutes les montagnes à l'Est et à l'Ouest de la route conduisant à Erseg et pourchassent les derniers comitadjis qui y sont restés cachés.
Dès que l'on atteint le pied du Kjari le paysage change. Ce n'est plus la riche plaine de Koritza avec ses champs fertiles et ses villages à flanc de coteau pittoresques et rustiques. C'est de nouveau l'Albanie aride et sauvage, effroyablement triste et monotone. Toute cette région de la Kolonia est dévastée depuis le passage des bandes grecques en 1913. Les noms que l'on trouve sur la carte ne sont plus que des souvenirs, sur le terrain, ils ne sont représentés que par quelques ruines informes marquant la place des villages musulmans. De rares huttes de paille abritent des malheureux vivant misérablement de quelques champs de maïs. Partout on sent la haine de l'homme pour celui qui n'est pas de sa race et de sa religion. Les musulmans vous disent tranquillement: « Les Grecs étaient les plus forts; ils ont tout détruit; mais Allah est grand et nous serons vengés un jour. » Nos braves soldats ne comprennent rien à cette haine... « Si ce n'est pas malheureux, me disait ce matin un paysan bourguignon, il y a de la terre à cultiver et ces gens meurent de faim et ne pensent qu'à se tuer les uns les autres. Quel pays de malheur! »
Ce soir un groupe de nos gendarmes indigènes s'est rencontré avec les bandes albanaises commandées par les officiers italiens, qui forment les avant-gardes des troupes alliées montant d'Erseg.
Erseg, 17 février
La liaison est faite. Le programme d'action fixé à nos troupes par le général Sarrail fut suivi point par point.
Vers midi, sur le petit plateau de Selnitza, avec comme fond le Gramosta couvert de neige, les détachements de cavalerie française et italienne se sont rencontrés. Nos fantassins sont arrivés à leur tour, d'un pas souple et léger, enchantés de cette guerre de mouvement. Tour à tour, les troupes françaises et italiennes ont rendu les honneurs, puis nos soldats infatigables reprirent la route d'Erseg où ils cantonnent, ce soir, avec leurs camarades italiens.
Le général français y est aussi arrivé faire une rapide visite au colonel italien. Mais il est reparti très vite. Il s'agit, avant de pouvoir considérer les opérations comme complètement réussies, d'occuper encore un certain nombre de crêtes et de hauteurs à l'Ouest de la route, afin d'empêcher toute infiltration de bandes dans une région qui semble créée pour la guerre d'embuscade.
De temps à autre, on entend encore quelques coups de fusil dans la montagne, puis tout retombe dans un silence de mort que troublent seuls les hennissements des chevaux des chasseurs d'Afrique rentrant de patrouilles et sautant en se jouant les nombreux torrents qui roulent leurs eaux grisâtres vers l'Osum.
Erseg, 21 février
Cette fois tout est bien fini. Sali Budka est dégoûté de la guerre telle que la comprennent nos soldats. Il a tenté de se rendre aux Italiens, mais nos alliés ne consentirent qu'à le recevoir sans conditions, ce qu'il n'accepta pas. Des mille comitadjis qu'il groupait sous son commandement, beaucoup sont morts ou se sont rendus à Tepelen et Premeti. Les autres abandonnèrent leur chef et rentrèrent dans leurs villages. Une bande grecque d'une centaine d'hommes, commandée par Papagiorgiou et deux officiers allemands, armée en vieille Grèce par les royalistes et chargée d'escorter un courrier pour les empires centraux, a rebroussé chemin et est rentrée en Grèce en voyant de quelles forces disposaient les Français dans le kaza de Koritza.
Le général Sarrail a fort bien compris la situation: envoyer dans cette région dificile à ravitailler car la route Koritza-Florina-Monastir n'est pas encore remise partout en état des troupes de second ordre et peu nombreuses, c'était s'exposer à une interminable guerre de guérillas. Il a, au contraire, dirigé sur Koritza de magnifiques troupes qui, à l'heure fixée, s'ébranlèrent avec une force irrésistible, balayant devant elles tout ce qui s'opposait à leur passage, Autrichiens ou Albanais réguliers ou irréguliers.
L'ennemi étonné, effrayé, renonça après les premiers combats à une lutte qu'il lui aurait été facile de continuer avec les positions magnifiques qu'il possédait et qu'il nous abandonna les unes après les autres.
Ce soir, le général commandant les troupes françaises est revenu à Erseg, pour discuter avec le colonel italien les nombreuses questions que crée la situation actuelle.
L'entrevue fut des plus cordiales. Après le dîner et les toasts pour lesquels on se passa de Champagne, tandis que, dehors, un vent glacial descendait des neiges du Belica, les officiers français et italiens se groupèrent autour de la cheminée. Le feu crépitait gaiement, jetant des lueurs rougeâtres sur les casques de guerre. Le général, un magnifique typs de soldat français, grand, énergique, l'il vif et pénétrant, la phrase claire et brève, parla de la Somme, de Verdun, de ce qu'il restait à faire. Le colonel italien raconta ce qu'était la guerre au Carso et souhaita se retrouver sur le champ de bataille avec les troupes françaises qui venaient de faire la jonction.
Après avoir atteint si brillamment tous les objectifs qui leur avaient été fixés, ces chefs ne songeaient qu'à continuer la lutte et cette veillée d'armes, au lendemain d'un succès, dans une harmonie complète entre alliés, était profondément réc:i fortante.
Koritza, 22 février
Au moment de quitter la brousse, pour redescendre le col de Kjari, je me suis trouvé tout à coup en face d'une compagnie indo-chinoise allant relever des troupes métropolitaines dans la Kolonia. Avec leurs chapeaux parasols, ces petits soldats d'Asie sont d'un imprévu déconcertant dans cette terre inculte d'Albanie méridionale.
Quelques indigènes loqueteux les examinent avec autant de stupéfaction qr';,s regardèrent, il y a quelque temps, nos Sénégalais et no3 Arabes.
Un de nos gendarmes albanais, auquel je demande son impression, me dit: « La France est une grande nation, puisqu'elle a des soldats du monde entier. »
Le soleil aujourd'hui est superbe. Les tirailleurs indo-chinois s'enfoncent dans les smtiers entre les buissons et les rochers. On ne voit plus que leurs têtes, surmontées dî leurs chapeaux d'un jaune clair, et l'on entend le gazouillis de leurs petites voix chantantes. « On se croirait au Tonkin, » s'écrie un colonial qui revit la série de ses campagnes en rencontrant en Albanie et en Macédoine les soldats de toutes nos colonies.
La République Albanaise de Koritza
Koritza, 28 février
En novembre les Bulgares occupaient encore toute la région Sud des lacs et descendaient jusqu'à Zvezda et Cauzony. Leurs patrouilles venaient souvent jusqu'à Koritza.
Les autorités grecques de la ville ne cachaient pas leurs sentiments germanophiles et bulgarophiles. Koritza était un des plus importants centres d'espionnage et de contrebande pour nos ennemis. C'est par la route Janina-Koritza-Pogradetz que les courriers allemands et autrichiens passaient plusieurs fois par semaine à destinalion ou en provenance d'Athènes. Les Autrichiens étaient alors occupés à lever de fortes bandes de comitadjis pour garder la ville. Les royalistes grecs les avaient d'ailleurs assurés qu'ils ne laisseraient pas les Français y entrer.
Mais le service de renseignements, si bien organisé à l'armée d'Orient, veillait. A l'improviste, les escadrons de chasseurs français pénétraient en ville au début de novembre. Plusieurs centaines de soldats ayant adhéré au mouvement vénizéliste avaient déjà gagné Salonique. Les éléments royalistes durent se retirer à Koritza.
La ville occupée par nos troupes, les autorités grecques germanophiles expulsées, le gouvernement national de Salonique envoya bientôt un préfet vénizéliste, M. Ar- gyropoulos. Mais ce n'était pas là ce que demandaient les Albanais. Musulmans ou orthodoxes, ils parlent souvent le grec, mais n'en sont pas moins Albanais.
La France, au commencement de décembre, disposait à Koritza de faibles détachements qui avaient pour but de maintenir la tranquillité dans le pays, d'empêcher l'espionnage et la contrebande et de couvrir de flanc l'extrême gauche des armées alliées opérant dans le secteur Florina-Monastir. Aux yeux des nationalistes albanais, la France n'était connue que par son philhellénisme. Quand un officier français parlementa avec Sali Budka, pour lui demander pourquoi il se battait contre nous, le chef des comitadjis lui répondit: « La France, à la Conférence de Londres, fut hostile à mon pays. Elle chercha à donner à la Grèce le plus de territoires possible en Albanie méridionale. L'Autriche, au contraire, soutint nos droits, voilà pourquoi nous sommes austrophiles. »
Les comitadjis entouraient alors Koritza d'une ceinture de baïonnettes. Seule la route de Biklista était à nous. Toutes les collines avoisinantes à l'Est, au Sud et à l'Ouest, étaient en possession des Albanais qui se divisaient en deux bandes: celle de Thémistocle Germeni, un chrétien orthodoxe nationaliste convaincu, qui groupait sous son commandement tous les Albanais chrétiens; celle de Sali Budka qui était recrutée parmi les musulmans.
Les avant-postes de nos bataillons indo-chinois étaient à la sortie de la ville et, au commencement de décembre, la situation semblait critique. Pour battre les comitadjis, il eût fallu des contingents importants engagés à ce moment sur une autre partie du front, et l'on était à la merci d'une attaque de quelques milliers d'irréguliers armés de fusils allemands et payés richement en or autrichien.
L'Albanie n'étant pas en guerre avec la France, pourquoi donc nos soldats risquaient-ils, chaque fois qu'ils mettaient un pied hors de la ville, de recevoir un coup de fusil?
« Si la France, déclara Thémistocle Germeni, veut bien proclamer notre indépendance tout en continuant de nous protéger militairement, elle peut être certaine que la tranquillité régnera bientôt dans le pays. »
Se rendant compte que le vu de l'immense majorité de la population correspondait à cette déclaration et qu'il obtiendrait ainsi dans la région le calme dont il avait besoin pour ses opérations, le général Sarrail laissa proclamer l'indépendance du kaza sous la protection de l'autorité militaire française. Thémistocle s'était, entre temps, rendu avec tous ses hommes, et les collines dominant la ville ne furent plus occupées que par les bandes de Sali Budka, qui viennent d'être complètement battues, comme je l'ai relaté plus haut.
Le 10 décembre, devant une foule énorme, le drapeau national albanais, rouge avec, au centre, l'aigle noir à deux têtes, le vieil étendard de Scanderbeg luttant contre les Turcs, fut hissé au balcon du colonel français commandant le territoire et à la mairie. Un conseil d'administration, qui fait fonction en même temps de parlement et de gouvernement, fut élu par le peuple.
Il comprend quatorze membres, sept musulmans et sept chrétiens, et un délégué à Biklista. C'est lui qui s'occupe de l'administration intérieure du kaza qui compte plus de cent mille âmes.
« L'Albanie aux Albanais, » telle est la devise des habitants de toutes les localités de cette riche plaine de Koritza où la terre est très fertile, le sous-sol riche en minerais de cuivre et de fer. Le charbon est à fleur de terre et, depuis quelques jours, le conseil d'administration en a commencé l'exploitation. Cette houille est vendue à l'intendance française pour les besoins de nos troupes.
Je suis arrivé à Koritza après deux mois de république et de tous côtés, chez les musulmans comme chez les orthodoxes, je n'ai entendu qu'une voix de reconnaissance envers la France.
Ces pauvres gens ont vu, depuis la première guerre balkanique, défiler chez eux, avec une rapidité déconcertante, une série de gouvernements venant naturellement les libérer du joug de leur prédécesseur. C'était: 1 jusqu'en décembre 1912 le régime turc; 2 jusqu'en mai 1913 le régime militaire grec; 3 jusqu'en mars 1914 le régime civil grec; 4 jusqu'en juillet 1914 le régime albanais du prince de Wied; 5 jusqu'en octobre 1914 les andartes grecs; 6 jusqu'en décembre 1914 l'occupation militaire grecque; 7 jusqu'à fin octobre 1916 l'administration civile grecque royaliste; 8 jusqu'au 23 novembre 1916 administration civile vénizéliste; 9 jusqu'au 10 décembre autorité militaire française avec fonctionnaires grecs; 10 depuis le 10 décembre république autonome albanaise sous la protection militaire française.
On comprend facilement l'incertitude de cette malheureuse population de Koritza pendant les quatre dernières années.
Depuis deux mois les Albanais nous prouvent qu'ils sont capables de vivre en bonne intelligence les uns avec les autres. Les querelles religieuses n'existent plus pour la bonne raison qu'il n'y a plus personne pour les fomenter.
La république de Koritza est peut-être à l'heure actuelle le seul Etat en Europe qui équilibre son budget et n'ait pas de déficit. Les impôts, dîmes et taxes, rapportent en effet 46.000 francs par mois dont 35.000 servent a paver la gendarmerie du kaza.
Très bien équipés, avec un uniforme khaki et un calpak bordé de. rouge et de noir, les deux couleurs nationales, les gendarmes ont une belle allure. Ils forment deux corps bien distincts: la gendarmerie de police et la gendarmerie mo -bile La première maintient l'ordre en ville, la seconde est chargée, suivant la Constitution du nouvel Etat, de défendre l'intégrité du territoire et l'indépendance albanaise: 350 gendarmes mobiles viennent de se battre à nos côtés contre les bandes irrégulières à la solde de l'Autriche.
Les écoles de Koritza ont été dotées par des Albanais émigrés en Amérique et en Egypte de fortes sommes se montant à plusieurs millions de francs, ce qui dégrève sur ce chapitre le budget local. On vient actuellement de mettre l'étude du français au programme des cours. Plusieurs journaux paraissent à Koritza. Le principal, la Gazette de Koritza, paraît sur quatre pages en français, albanais et grec.
Un ordre parfait règne actuellement dans le territoire du kaza que nos troupes ont délivré des Autrichiens, des Bulgares ou des Grecs. Depuis deux mois pas un crime n'a été commis, fait unique dans les annales albanaises.
Des timbres, gravés et imprimés ou moyen des ressources locales et portant l'aigle bicéphale et l'inscription: « Korçè (nom albanais de Koritza), Albanie indépendante, » remplacent actuellement les anciens timbres grecs ou épirotes. Des billets de banque de 1 franc et de 50 centimes viennent d'être créés afin de suppléer à l'insuffisance de petite monnaie.
La France, pour ses traditions libérales, et grâce à l'esprit de désintéressement avec lequel elle s'est occupée du kaza de Koritza, est particulièrement appréciée par les Albanais comme puissance protectrice. Elle est trop loin pour être gênante, n'a aucune visée territoriale sur l'Albanie et jouit, par contre, d'une autorité morale incontestable dans les Balkans.
La plupart des chefs albanais que j'ai vus préconisent pour l'avenir une Albanie indépendante formée d'une confédération de quatre ou cinq kazas différant les uns des autres par leurs murs et leur religion, mais unis dans un même désir d'unification et d'indépendance albanaise. Cette confédération prendrait modèle sur la Confédération suisse et aurait à sa tête un Conseil fédéral. Mais tous les chefs, sans exception, admettent que l'Albanie doit rester, au moins pendant les premières années, sous le Protectorat militaire des puissances de l'Entente.
Le bruit court aujourd'hui en ville que les Autrichiens, qui retenaient dans leurs rangs de nombreux Albanais nationalistes en leur promettant de proclamer l'Albanie indépendante et de la protéger contre la Grèce soutenue par la France, se voient maintenant abandonnés par les comitadjis. Ceux-ci ne veulent plus se battre contre une France qui vient de leur prouver sa sympathie. Sentant le danger, l'Autriche aurait à son tour proclamé l'indépendance de l'Albanie du Nord. Il est difficile actuellement d'avoir des détails. Une chose est certaine, c'est que les Autrichiens, furieux des échecs que leurs troupes et les bandes qui leur étaient dévouées viennent de subir, cherchent à se venger.
Leurs aviateurs, en escadrilles nombreuses, sont venus bombarder, à Koritza, des femmes et des enfants. L'espionnage, qui fleurit dans toute l'Albanie où les fronts ne sont pas enserrés d'un réseau de fils de fer barbelés, leur a pourtant permis de savoir que nos troupes ne logent pas en ville et sont campées beaucoup plus près du front. Ils se sont néanmoins acharnés sur la capitale de la nouvelle république. Les dégâts, qui furent complètement nuls au point de vue militaire, se bornèrent à quelques trous de bombe dans le toit et les coupoles de la grande église orthodoxe, et à l'assassinat de fillettes jouant sur la rue ou des femmes vaquant aux travaux domestiques dans leurs petites maisonnettes, mal construites et croulant comme châteaux de cartes...
Robert Vaucher